Appel à contribution | 5

Savoirs en Prisme | 5 : Les espaces du malentendu
Sous la direction de Florence Dumora et Mireille Ruppli

Tenter de saisir un phénomène aussi insaisissable que le malentendu requiert de prêter attention à l’espace. En effet, non seulement il y a des espaces où le malentendu se déploie, se repère et s’observe, mais le malentendu lui-même aide à percevoir l’espace. Identifier le processus d’altération des idées, des messages, c’est étudier leur parcours d’un destinateur à un destinataire, selon diverses formes de communication, en tel ou tel parcours, et dans différents contextes d’échanges ou de circulation d’idées. Par sa fécondité même, le malentendu occupe et crée des espaces propres — culturels, sociaux, intimes voire générationnels — de commentaire, de discussion et de correction.

Le contexte actuel ajoute à l’urgence de cette compréhension. La nouvelle spatialité du monde à l’œuvre dans la mondialisation a fait surgir avec une acuité particulière la notion de malentendu. Phénomène multiforme, celui-ci suscite depuis quelques années l’intérêt croissant de multiples disciplines scientifiques dans une démarche d’analyse à laquelle nous souhaitons apporter notre contribution dans une approche résolument interdisciplinaire. Dans le fil de travaux existants, comme des colloques à venir (citons notamment celui qui se tiendra à Liège en juillet 2015, http://www.lemme.ulg.ac.be/au-coeur-du-malentendu/#appel), nous estimons ainsi qu’il y a place aujourd’hui pour une réévaluation de l’importance du malentendu, de l’ambiguïté et de l’incompréhension dans l’économie des échanges linguistiques, littéraires, artistiques et culturels. La construction du sens, la réussite ou l’échec du dialogue (au sens large du terme), participent d’une dynamique où ces problèmes d’interprétation, ces questions de réajustements, apparaissent non pas comme un défaut, un accident, voire un drame de l’échange, mais comme un phénomène fréquent, ordinaire, inhérent même à la rencontre du même et de l’autre dans l’échange, une « structure fondamentale de la communication » (Servais, 2009).

L’histoire même du mot « malentendu » le lie à l’espace. L’émergence de ce terme à la fin du XVIe siècle – soit lors d’une phase dite de « protomondialisation » (Hopkins, 2002) et d’affirmation des États européens modernes et des espaces politiques – lui donne une coloration politique. Le mot « malentente », hérité du Moyen Age, laisse alors place à deux termes modernes : « mésentente » et « malentendu ». Ce dernier est, entre autre, utilisé par Sully pour évoquer les divergences d’interprétation entraînant des désaccords entre Anglais et Français ; il s’agit dans ce cas de répondre au besoin de nommer des situations conflictuelles en matière de politique internationale et de diplomatie. Le « malentendu » semble donc s’inscrire d’abord dans l’espace politique, prenant place dans la langue à côté des termes « ambiguïté » et « équivoque » qui signifient dès lors les causes possibles de la mésentente, de la méprise, du désaccord. Il s’emploiera aussi dans la sphère privée — chez Mme de Sévigné, par exemple (Correspondance) ou encore chez Rousseau (Confessions) pour ne citer qu’eux — et constitue, avec la « méprise » et le « quiproquo » un des ressorts comiques ou dramatiques puissants de l’intrigue théâtrale (et romanesque) — source d’humour ou de conflit, du jeu de mots à la révélation du désir — de Marivaux à Camus et Sarraute.

Les contributions pourront dès lors suivre plusieurs directions, pour évaluer la place du malentendu, sa dynamique, son impact, voire sa nécessité dans les diverses formes de communications.

La langue étant fondamentalement polysémique, la construction du sens (et l’élaboration des savoirs) est un processus dynamique et, pourrait-on dire, une permanente conquête, dans laquelle on peut tenter d’évaluer la fécondité du malentendu : « Ce n’est pas la moindre ironie de la condition humaine qu’il puisse y avoir un bon usage de cette mésintelligence si bien entendue », écrivait V. Jankélévitch (1980).

Les lapsus ou les actes de parole manqués peuvent être pensés comme des espaces de malentendu ; et si l’on considère que le sujet tente de se maîtriser dans son rapport à autrui pour assurer sa survie (via la domination, par exemple), le cas spécifique de l’hiatus calculé entre l’être et le paraître, étudié par Jankélévitch à travers Gracián (« Apparence et Manière », http://ifc.dpz.es/recursos/publicaciones/02/00/10jankelevitch.pdf ), pourra donner lieu à une exploration de l’effort d’évitement du malentendu. On s’interrogera, en outre, sur ce qu’on comprend ou ne comprend pas dans la situation de dialogue, donc sur les mécanismes à l’œuvre dans tout processus dialectique, car « ce qui fait le philosophe, c’est le mouvement qui reconduit sans cesse du savoir à l’ignorance, de l’ignorance au savoir, et une sorte de repos dans ce mouvement […] » (Merleau-Ponty, 1965, p. 14). Par ailleurs les limites de la communication résident dans l’écart entre les représentations et les croyances de soi et de l’autre, révélant « à la fois la solitude et la finitude du sujet » (Garand, 2009, p.88), de sorte que, de façon inverse et complémentaire : « Il arrive qu’on s’adresse à l’autre pour cheminer vers sa propre parole » (ibid., p. 90). Ainsi pourra-t-on mettre en relation le malentendu et le désir de se faire comprendre.

Du point de vue linguistique, dans l’analyse du discours et de la communication, si le malentendu peut être défini comme un cas de dissymétrie, de décalage, entre encodage et décodage (Kerbrat-Orecchioni, 1986, 2005) et, à ce titre, est constitutif de tout échange, on pourra ici s’interroger sur les raisons (Lazar, 2005), conscientes ou inconscientes, du malentendu, sur son exploitation, ses éventuelles nécessités, tant au niveau individuel que collectif, analyser les contextes où il se déploie, et quelles en sont les stratégies de résolution ; ou encore, évaluer le rôle des facteurs culturels et interculturels dans les interactions verbales et les malentendus linguistiques (Béal, 2002 ; Kilani-Schoch, 1997). Par ailleurs, toute étude du fonctionnement pragmatique de tel ou tel lexème visant à écarter les malentendus ou, au contraire, les soulignant, serait également bienvenue.

Dans une perspective sociohistorique, on pourra notamment revenir sur l’émergence du malentendu à l’Époque Moderne et mesurer ses incidences dans les relations internationales. Une attention particulière sera ici accordée aux tentatives visant à reconstituer les parcours ou les circuits des idées, des messages, des produits et des hommes afin de situer à chaque étape le processus de création du malentendu, au sujets desquels P. Bourdieu (1989/2002) a initié de nombreuses pistes de réflexions. Nos sociétés contemporaines, tout comme leur formes d’appréhension par la pensée universitaire, semblent en effet gouvernées par un « préjugé positif de l’échange, de la circulation » (Haupt, 2011) et de la compréhension. Entre mondialisation irénique et choc des civilisations (Barber, 1996), il y aurait ainsi place pour une approche culturelle et sociale du malentendu. De la production à l’interprétation, la circulation des idées passe en effet par une multiplicité d’acteurs intermédiaires — interprètes, traducteurs, éditeurs, critiques, universitaires, journalistes, associations, institutions, médias — qui constituent autant de sources de distorsion du message et de création de malentendus.

En littérature, et tout particulièrement au théâtre, le malentendu résonne avec l’ambiguïté ou l’équivoque. Le théâtre classique a cultivé le quiproquo, jeu sur la polysémie créateur d’un malentendu volontaire, et ressort dramatique fondamental — pensons, par exemple, à la fin de Roméo et Juliette. Il se décline dans des genres différents, comme la comédie, souvent aigre-douce, qui joue sur « l’oblique » dans le discours, les gestes, les situations (Molière, Beaumarchais, Marivaux, Musset, Calderón, Tirso de Molina, Shakespeare, etc.) ou encore le roman, et à des époques différentes, du Moyen Âge au Baroque et jusqu’aux avant-gardes. On attendra ici, non pas des études du malentendu dans telle ou telle œuvre, mais une mise en perspective du phénomène d’un point de vue plus général, typologique et/ou comparatif.

Enfin, dans les arts visuels, qu’il s’agisse de la peinture, des dessins ou des gravures (on pense à Goya, par exemple), de la photographie et du cinéma (George Cukor, Two faced-woman, La Femme aux deux visages, 1941, pour ne citer qu’un exemple où la duplicité est présente dans le titre), le malentendu est volontairement créé par la mise en scène de messages brouillés. Le maître du suspense, Alfred Hitchcock, ne disait-il pas plaisamment, à propos de Psychose, qu’il faisait de la « direction de spectateurs » et non pas d’acteurs ? On pourra alors s’intéresser plus particulièrement aux multiples effets de ce brouillage : narratifs, esthétiques, ou encore symboliques. En outre, la provocation peut être à l’œuvre dans le processus même de résolution du malentendu, selon différents scénarios d’ébranlement de la représentation ordinaire.

Florence Dumora & Mireille Ruppli
Avec la participation de Françoise Heitz et Yann Philippe

Quelques références bibliographiques

  • Béal Ch., « Comment prendre en compte le rôle des préjugés dans les malentendus interculturels ? », Marges linguistiques, http://www.marges-linguistiques.com, mai 2002.
  • Barber B., Jihad versus McWorld, Ballantines Books, 1996.
  • Belorgey N. (et al.), « Théories en milieu militant. Introduction », Sociétés contemporaines, 81, 2011, p. 5-25.
  • Bourdieu P., « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », conférence d’octobre 1989, in Actes de la recherche en sciences sociales, 145, décembre 2002.
  • Deleuze G., L’image-mouvement, Minuit, 1983.
  • Deleuze G., L’image-temps, Minuit, 1985.
  • Garand D. , « Figures et usages du malentendu », Protée, vol. 37, n°1, 2009, p. 87-101).
  • Haupt H.-G., « Une nouvelle sensibilité : la perspective « transnationale » » Une note critique,
Cahiers Jaurès, 2011/2 N° 200, p. 173-180.
  • Hopkins G. (éd.), Globalization in World History, New York, London, Norton, 2002.
  • Jankélévitch V., Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. 2. La Méconnaissance. Le Malentendu, Paris, Seuil, 1980, p. 210
  • Kerbrat-Orecchioni C., L’implicite, A. Colin, 1986
  • Kerbrat-Orecchioni C., Le discours en interaction, A. Colin, 2005.
  • Kilani-Schoch M., « La communication interculturelle : malentendus linguistiques et malentendus théoriques », Bulletin suisse de linguistique appliquée, 65/1997, 83-101.
  • Lazar J., « Variations sur le malentendu : ambiguïté, ignorance, déformation », Géographie, Économie, Société, 7, 2005, p. 109-118.
  • Merleau-Ponty M., Éloge de la philosophie et autres essais (1ère éd. 1965), Gallimard, Folio essais, 1989.
  • Metz Ch., Le signifiant imaginaire (Psychanalyse et Cinéma), Union générale d’éditeurs, 1977.
  • Metz Ch., L’énonciation impersonnelle ou le site du film, Klincksieck, 1991.
  • Rioufreyt Th., « Les passeurs de la « troisième voie ». Intermédiaires et médiateurs dans la circulation transnationale des idées », Critique internationale, 2013/2, n° 59, p. 33-46.
  • Vauchez A., « Le prisme circulatoire. Retour sur un leitmotiv académique », Critique internationale, 2003/2, n° 59, p. 9-16.
  • Vecchiato S., « Le malentendu consensuel, ou l’ambiguïté en diplomatie », www.academia.edu, 2006.

Les propositions d’articles (une quinzaine de lignes maximum), assorties d’une courte notice biographique incluant l’affiliation et l’adresse électronique de l’auteur, sont à envoyer à l’adresse suivante : savoirsenprisme@univ-reims.fr avant le 30 octobre 2015.

Échéancier pour la rédaction de l’article proprement dit :

  • longueur du texte : 50.000 signes maximum (notes et espaces compris)
  • réponse du comité scientifique : 15 novembre 2015
  • remise du texte : 30 janvier 2016
  • deuxième trimestre 2016 : parution du numéro 5 de la revue en ligne Savoirs en Prisme

Langues acceptées : français, anglais, allemand, espagnol.

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