Diderot. Langue et Savoir

Sous la direction de Véronique Le Ru, Reims, Épure, 2014, 118 p.

Célébrant le tricentenaire de la naissance de Denis Diderot, le 5 octobre 1713 à Langres, les Épure (Éditions et Presses Universitaires de Reims) viennent de publier le volume Diderot, Langue et Savoir. Il regroupe les articles suivants : « Le Langage et la Puissance de l’Image dans l’Esthétique de Diderot » (Jean-Louis Haquette), « Langue et Savoir dans Les Bijoux Indiscrets » (Françoise Gevrey), « Enthousiasme et Esthétique chez Diderot » (René Daval), « Diderot et la Langue des Savoirs Expérimentaux : dire les pratiques et révéler leur dignité philosophique » (François Pépin) et « Langue et Savoir dans l’Encyclopédie : le concours et la concurrence des deux éditeurs dans l’invention et la mise en œuvre d’une nouvelle métaphysique du savoir » (Véronique Le Ru).

Le résultat est un livre d’une centaine de pages qui se lit d’un coup, offrant le plaisir de lire un ouvrage rigoureux rédigé dans une langue élégante. Essayons de comprendre pourquoi il coule de source. Les cinq différents titres se scindent en deux perspectives de la relation Langue-Savoir, la perspective esthétique  – « Langue et Savoir dans l’Esthétique de Diderot », qui correspond aux trois premiers « chapitres » sur l’art de bien dire – et la perspective épistémologique – « Langue et Savoir dans l’épistémologie de Diderot », qui occupe les deux derniers chapitres sur l’art de bien penser. Il est important de comprendre cette logique des textes puisqu’on trouve ici une volonté d’établir une cohérence entre ce que l’on dit et la manière dont on le dit, et cette cohérence, sans doute, est une des principales raisons qui incitent à lire un livre. On dirait que ce petit volume garde le souvenir des réflexions de Diderot, un philosophe et un écrivain pour qui langue et savoir se mêlent toujours. On qualifie ici Diderot d’auteur « ondoyant ». Il faut bien le sentir, ce mouvement des marées. Il nous semble que la première citation de Diderot qui apparaît dans le livre, est celle aussi que les auteurs ont prise pour eux-mêmes en écrivant sur Diderot et en imaginant, eux aussi, un « jeune homme » lecteur, ce qui veut dire ici, un lecteur qui n’est pas forcément un philosophe, un spécialiste de l’œuvre de Diderot ou de la pensée des Lumières, mais qui est, quand même, quelqu’un qui aime penser sur les idées qui le fondent : « […], prends et lis. Si tu peux aller jusqu’à la fin de cet ouvrage, tu ne seras pas incapable d’en entendre un meilleur. Comme je me suis moins proposé de t’instruire que de t’exercer, il m’importe peu que tu adoptes mes idées ou que tu les rejettes, pourvu qu’elles emploient toute ton attention » (p. 5).

Peut-être est-il harmonieux, ce petit livre, parce que ses auteurs ont des spécialités qui se touchent sans se confondre. On pense à la métaphore de Sénèque (des Lettres à Lucilius), reprise aussi par Diderot, dont se souvient à son tour Véronique Le Ru : « l’art de faire son miel des auteurs » (p. 5). Chacun parle de ce qu’il connaît bien et pourtant, tous ont l’habitude de faire le pont entre leurs spécialités : Jean-Louis Haquette est professeur de littérature comparée, il fonde ses études non pas seulement sur sa connaissance de la littérature française, anglaise et allemande des XVIIIe-XIXe siècles, mais aussi sur le dialogue entre les différents genres littéraires et les arts, la peinture, l’illustration, la topique. Françoise Gevrey travaille surtout la littérature de fiction au XVIIIe siècle, mais elle se penche souvent sur les questions de la littérature juvénile et l’efficacité de dire entre les lignes. René Daval enseigne l’histoire et la philosophie moderne, mais avec un intérêt très particulier par la philosophie du langage, l’art de comprendre et de faire comprendre. François Pépin, professeur de philosophie au lycée Louis-le-Grand et auteur de plusieurs articles sur les Lumières (et sur Diderot, en particulier), est un des rares penseurs de philosophie qui s’intéresse à l’histoire et à la philosophie des sciences expérimentales, notamment la biologie et la chimie. Véronique Le Ru, qui a dirigé cette publication, étant une spécialiste reconnue sur l’Encyclopédie et les travaux de D’Alembert et de Diderot, est très particulièrement sensible aux images littéraires du temps, aux jeux de causalité et à leurs écarts.

Il y a, en plus, un don de la langue qui se mêle avec le don du savoir : ayant pour but le commun « plaisir de savoir », le style devient plus précis, et le doute, l’interrogation même, soulignent ce besoin de précision. Le rythme des questions posées par Diderot s’accorde ici avec les prétéritions de ses commentateurs, qui n’hésitent pas à exprimer le doute ou la subjectivité de leurs lectures. Les perspectives dramatiques de Diderot (« Figurez-vous… ») sont la base du dialogisme de ses auteurs critiques, qui « préfigurent » aussi souvent les interlocuteurs : « On n’objectera ici qu’il n’est pas… » (p. 18) ; « cette définition, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre… » (p. 25) ; « Diderot feint de raconter… » (p. 29) ; « cette séparation n’est qu’une apparence » (p. 31) ; « nous voudrions pour notre part suivre la démarche de Diderot… » (p. 32) ; « dès lors s’instaure un double langage » (p. 42) ; « Doit-on penser que la société ne peut que gagner à cette duplication… ? » (p. 45) ; « est-il bien crédible quand il compare les voix des bijoux aux effets des marées, préfigurant ainsi les articles […] de l’Encyclopédie ? » (p. 47) ; « Que penser enfin de la décision… ? » (p. 48) ; « Diderot serait-il moins sceptique… ? », « La musique serait-elle une langue plus stable… ? » (p. 50) ; « Les autorités religieuses s’appuieraient-elles sur des sources plus sûres ? On en doute… » (p. 51) etc.

Peut-être faut-il aussi considérer l’art de l’organisation interne de ce livre. Tout d’abord, l’article de Jean-Louis Haquette élargit le contexte de la relation entre Langue et Savoir considérant l’importance commune de l’image, et la distinction nécessaire entre la Peinture (régie par la simultanéité des signes et l’instant indivisible de l’état d’âme provoqué) et la Langue et la Littérature (régies par leur successivité et l’inévitable décomposition de ce même état d’âme). Les réflexions – portant surtout sur le Théâtre (qui montre / donne à voir) et les notions de « scène imaginaire », « image scénique » ou « théâtre intérieur » – fonctionnent aussi comme une introduction à l’article de Françoise Gevrey sur une œuvre de fiction très rarement étudiée, Les Bijoux Indiscrets. Elle l’appelle un « conte expérimental » (p. 33). En effet, les questions qui relèvent de l’image et de l’imagination (déjà dans la Lettre sur les Sourds et les Muets, présentés par Jean-Louis Haquette) sont ici développées par d’autres aspects : la question de l’ordre du discours (d’ailleurs très proche déjà de la pensée de Foucault sur le même thème, en ce qui concerne la répression du désir et la transgression de la norme), la pratique de l’intertextualité des images du discours et des songes (considérant surtout les formes libérées du joug de la raison) et les conséquentes ambiguïtés d’un savoir dynamique, toujours en état d’essai (genre qui dérive naturellement de la « promenade du sceptique ») ou en forme de dialogue (stratégie qui se présente sous la forme des « voix multiples », du Rêve de D’Alembert aux entrées de l’Encyclopédie). Ces questions, essentiellement de raison esthétique, sont aussi réévaluées par René Daval, qui considère le contexte dynamique de l’influence des philosophes anglais, notamment de Shaftesbury, dans l’évolution de la pensée de Diderot eu égard à la définition du génie et les rapports entre l’enthousiasme et le rationalisme : « être sensible est une chose, et sentir est une autre. L’une est une affaire de l’âme, l’autre une affaire du jugement » (cf. p. 69). Significativement, la citation finale d’Yvon Belaval, faite par René Daval (p. 70), en opposant « l’enthousiasme d’âme et celui de métier » annoncera au lecteur (certainement pas par hasard…) la deuxième partie du volume, relative à la perspective épistémologique de la relation Langue-Savoir. L’article de François Pépin, sur la langue et la dignité philosophique des savoirs expérimentaux, partira implicitement, soit de la « dialectique de l’image et du texte », soit de cette opposition entre « l’enthousiasme d’âme et celui de métier », pour poser la question de la « traduction » dans tout le déplacement, non pas seulement celui entre les langues, mais aussi entre les arts, et entre les arts et les métiers : « on passe à une forme plus subtile et paradoxale de traduction, qui met le praticien lui-même en état de révéler le génie analogique à l’œuvre dans ses pratiques. Cela implique un nouveau problème : l’approfondissement d’une pratique par une théorisation spécifique qui en exprime et pense les procédures intellectuelles et les gestes, qui en éclaire l’esprit implicite et le traduise en mots » (p. 74). L’image de Diderot est celle d’un nouveau Socrate qui dresse une nouvelle « philosophie expérimentale », bien qu’elle soit encore « aveugle, tâtonnante » (p. 80), puisque Diderot « devient en quelque sorte un double, se mettant dans la position de celui qui imagine ce que pourrait dire un manouvrier » (p. 82). Le langage de manouvriers doit être compris par les scientifiques ou par les artistes, et un double mouvement / traduction s’impose : d’une part, il faut refuser la subalternisation du savoir pratique / opérationnel au savoir théorique / savant ; d’autre part, il faut penser la genèse d’un art (même, précisons-nous, de la littérature) « comme un raffinement progressif de ce qu’un mélange de hasard et de génie a mis à jour ». Le dernier article, celui de Véronique Le Ru, reprend au début ce que l’article de F. Pépin annonce à la fin : le double but de l’Encyclopédie, « rendre la philosophie et le savoir populaires d’une part, fixer la langue, d’autre part », à travers l’invention (in-venio) d’un système de concepts qui puissent permettre à l’art de raisonner et d’analyser nos idées. L’Encyclopédie vise ainsi une nouvelle métaphysique du savoir. Cela « présuppose une critique de l’usage traditionnel du terme métaphysique » (p. 98), que Véronique Le Ru trouve aussi bien dans les textes de D’Alembert que de Diderot, à quelques écarts terminologiques près. La bonne métaphysique serait la science des raisons des choses, elle penserait la raison d’une pratique et ainsi « la science des maillons de la chaîne des connaissances » (p. 103), toujours à définir, toujours à renouveler. « Il s’agit de mettre en place un ordre fictif ou encore une histoire hypothétique dont l’intérêt est avant tout pédagogique, heuristique et méthodologique, et non de reconstituer l’ordre réellement suivi par les inventeurs » (p. 106-107). Ce dernier article nous renvoie aux autres : à l’influence de l’imagination sur la mémoire, au paradigme de la fiction narrative, à l’importance de l’observation des lois cachées du génie, ou à celle de concevoir la langue comme un savoir et le savoir comme une langue. Il y aurait sans doute des rapports à faire entre la pensée de Diderot sur le savoir et la Naturphilosophie des philosophes allemands de la fin du XVIIIe siècle…

Dans ce livre, on trouve le désir de dépasser le déjà dit : « il ne s’agira pas d’étudier une nouvelle fois », la problématique « est bien connue », « on le sait »… Mais ce qui demeure la pierre de touche de ce livre est encore son désir de souligner l’actualité de Diderot, alors qu’on célèbre le tricentenaire de sa naissance, au début du XXIe siècle, un peu partout dans le monde. Surtout en ce qui concerne cette relation entre Langue et Savoir. Les études de Littérature Comparée sont du plus grand intérêt pour le connaître, puisque Diderot, même avant Goethe, théorise non seulement sur le dialogue entre les langues, mais aussi sur le dialogue entre les arts, entre les arts et les sciences, entre le savoir pratique et le savoir théorique, ce qu’il faut bien souligner aujourd’hui, quand on parle des nouvelles études comparées, de l’apport de la démarche comparatiste dans le champ interactif des relations entre l’image et le discours au Théâtre, au Cinéma, dans les arts totaux.

Diderot renforce aussi nos défenses contre le désir d’information. L’accumulation d’information n’assure pas toujours la communication, et les rituels de communication n’assurent pas toujours l’humble sagesse des traductions de plus en plus nécessaires. « Penser par soi-même et éduquer le lecteur à penser par lui-même, telle est la ligne de force du chemin de vie de Diderot. Mais pour bien penser, il faut apprendre à connaître les forces de la nature mais aussi apprendre à bien lire ». Il faut bien le redire, de la seule façon possible:

– Prends et lis.


Auteur 


Maria Luísa Malato
Université de Porto

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