L’aventure des mots de la ville

Sous la direction de C. Topalov, L. Coudroy de Lille, J.-C. Depaule et B. Marin, Paris, Robert Lafont, 2010, 1568 p.

Voici un livre qui traite de mots, mais dont il n’est pas aisé de définir le genre. Les coordinateurs nous préviennent : ce n’est pas un dictionnaire, malgré sa forme, mais une invitation au voyage, ce que suggère aussi le fait qu’ils placent le sérieux thème des mots de la ville sous le signe de l’aventure. L’avant-propos fait suivre les définitions par l’opposition structuraliste : ce n’est pas un recueil terminologique de la langue administrative, ni une encyclopédie de l’urbanisme. Les mots de la ville y sont présentés dans huit langues, mais ils ne constituent pourtant pas un simple glossaire multilingue. Certaines notices sont traduites et certaines traductions antérieures sont discutées et rectifiées, mais ce n’est pas un ouvrage de traductologie. Enfin, coordonné par un sociologue, un géographe, un anthropologue urbain et une historienne, et écrit principalement par des historiens de l’époque moderne, cet ouvrage affiche une visée linguistique, en invitant le lecteur à explorer les systèmes sémantiques qui organisent le domaine de la ville. Autant de façons d’attiser la curiosité du lecteur, autant de raisons d’ouvrir avec intérêt ce livre, de se laisser porter par sa démarche particulière et de découvrir, en fin de compte, une synthèse réussie de tout ce qu’il est censé ne pas être. Parce que cet ouvrage est pourtant un dictionnaire historique comparatif, composé de notices explicatives de mots, ordonnées alphabétiquement, comportant des renvois à d’autres notices, combinant le critère linguistique de l’usage avec ceux qui sont, on s’en doutait, sociologiques, historiques, géographiques, démographiques, urbanistiques, etc., pour aboutir à une description que les coordinateurs appellent « linguistique pragmatique » des mots dans leur évolution.

L’on est habitué à trouver dans les dictionnaires de langue des informations sur la première attestation d’une unité lexicale et sur les changements formels ou sémantiques qu’elle a éventuellement subis. Ce que le présent ouvrage apporte de plus, c’est l’explication du contexte où un sens s’est (provisoirement) stabilisé, où un changement a eu lieu, c’est la mise en relation des changements sémantiques avec des circonstances historiques particulières, car d’une langue-culture à une autre les mots n’ont pas systématiquement les mêmes acceptions. C. Topalov l’explique de la façon suivante dans son avant-propos : « S’il fallait comparer L’Aventure des mots de la ville aux grandes entreprises lexicographiques, on pourrait dire que nous nous efforçons de déplier dans le temps du récit ce qu’elles empilent dans leurs énumérations d’acceptions – ou alors que nous passons de l’observation des couches sédimentaires à la restitution, toujours hasardeuse, des événements géologiques » (p. xxix-xxx). Ce livre renoue donc avec une tradition philologique qui a connu beaucoup de succès jusque dans les années 1970 et rappelle, pour ne citer qu’un exemple, Les mots français. Dans l’histoire et dans la vie de G. Gougenheim (Paris, 1962), plus qu’elle ne renoue avec les grands dictionnaires de langues cités dans l’avant-propos.

On trouve dans cet ouvrage collectif des informations sur les directeurs scientifiques et les responsables de chaque langue illustrée (allemand, anglais, arabe, espagnol, français, italien, portugais, russe), les cent soixante auteurs des notices lexico-encyclopédiques des mots de la ville et les traducteurs vers le français des notices rédigées dans d’autres langues. La partie introductive, signée par C. Topalov, développe les principes théoriques à la base de cette entreprise : traiter les mots « de tous les jours » et non de termes techniques ; s’appuyer sur les réflexions sur le langage menées par l’historien plus que par le lexicographe (cf. les renvois à Marc Bloch, par exemple) ; travailler sur des corpus écrits permettant d’observer des usages et de les rapporter à des circonstances concrètes ; se préoccuper moins de l’étymologie, considérée comme un leurre dans beaucoup de cas, que d’une approche historique des emplois ; traiter objectivement l’instabilité des signifiés ; s’intéresser aux mots et non aux concepts. S’y ajoute la présentation de la méthode, de la charte d’élaboration des notices, du choix des auteurs et des sources, du mode d’emploi d’une notice. Des index facilitent les recherches dans l’ouvrage : les indispensables index de mots et de regroupements par thèmes et l’index des auteurs qui réunissent les notices d’un même auteur.

L’ouvrage lui-même comprend 264 notices explicatives de mots de la ville (exclusivement des noms), présentant en vedette les mots dans la langue d’usage (cf. à titre d’exemple Bezirk, downtown, hadîqa, barriada, arrondissement, abitazione, gorod) suivis de leur traduction en français, de définitions extraites de dictionnaires et surtout (c’est l’objectif de l’ouvrage) de l’explication très richement documentée de leurs emplois dans des contextes historiques, sociologiques, démographiques, urbanistiques, etc., dans une perspective pragmatique et comparative. Ces notices sont le résultat de véritables enquêtes pluridisciplinaires menées pour préciser les significations des mots de la ville et leur évolution dans des contextes civilisationnels très divers, au gré des événements et des administrations. L’on peut apprendre, en les lisant, quel sens les habitants d’un espace culturellement déterminé donnent à tel ou tel mot de la ville. Les usages décrits sont considérés comme des « événements discursifs dans l’histoire » (p. xxix) qui font associer les significations à des actions dans le monde : « celles des administrations, des entrepreneurs immobiliers, des habitants des villes dans leur diversité » (p. xxix).

Comme le point de vue qui le structure est surtout historique et socio-politique, ce livre nous en apprend autant (sinon plus) sur la ville et son organisation que sur les mots eux-mêmes. Il intéressera ainsi les civilisationnistes des époques moderne et contemporaine, les historiens, les comparatistes, les traducteurs, les écrivains, les étudiants des langues vivantes et toute personne curieuse d’apprendre l’histoire, c’est-à-dire l’aventure des mots de la ville et des villes elles-mêmes. L’extrait suivant de l’argumentaire de l’ouvrage illustre son idée centrale :

« Le mot allemand Park peut venir du latin, ou à l’inverse le latin médiéval parcus peut venir de l’ancien germain : peu importe, cette question n’a probablement pas de réponse. Ce qui compte, en revanche, c’est que lorsque Park réapparaît en allemand au XVIIe ou XVIIIe siècle, il s’agit d’un emprunt au français – ce qui invite à s’interroger sur ceux qui ont fait cet emprunt et leurs raisons. Sans doute les mots français, italien, espagnol, portugais capital et capitale viennent-ils du latin caput : tête, mais ces mots n’arrivent pas tout droit de Rome. Ils sont d’usage tardif, apparaissent d’abord sous forme d’adjectif (ville capitale) et, surtout, leur signification n’est en rien déterminée par leur origine : ils ne désignent pas tout de suite – et, dans certaines langues, jamais nettement – la ville principale d’un État, au sens où y siègent le souverain et son administration. Cette signification implique pour le moins que soit sédentarisée dans une ville unique la résidence du monarque et de l’administration royale ou impériale. » (p. xxv – xxxvi)


Auteur


Emilia Hilgert
Université de Reims Champagne-Ardenne

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