Fenêtre sur le festival de Biarritz

La 24e édition du festival de Biarritz : « Amérique latine, cinémas et cultures », s’est déroulée du 28 septembre au 4 octobre 2015. Ce rendez-vous rencontre chaque année un succès croissant (36.000 spectateurs en 2015).

Le Président, Jean-Marie Lemogodeuc, rend hommage dans son édito à « l’équipe numériquement réduite mais remarquablement compétente » qui anime chaque année la semaine, et rappelle la singularité du festival « qui repose sur le mélange des voix et des regards (…) et sur la rencontre et le dialogue entre des cultures diverses qui font de ce territoire le continent métis par excellence. »

Le « focus » était mis cette fois-ci sur l’Équateur, ainsi que l’évoque le volcan de l’affiche.

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Deux expositions étaient consacrées à l’Équateur : celle d’Estefanía Peñafiel Loaiza (sélection de travaux hétérogènes), et celle des photographies de plusieurs artistes équatoriens (Paula Parrini, François « Cocó » Laso et Santiago Serrano), représentatives de la photo documentaire équatorienne contemporaine.

Dans ce chapitre « Focus Équateur », prenait place le premier épisode du film de Pierre Carles, Opération Correa : Les ânes ont soif. Les Rencontres de l’Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine étaient aussi l’occasion d’offrir un bilan des années Correa.

Le concert exceptionnel « Alvorada » (donné le 30 septembre à la gare du Midi, avec la collaboration de l’ambassade du Brésil à Paris) où jouaient la violoncelliste Ophélie Gaillard et le guitariste et chanteur Toquinho, légende vivante de la bossa nova, fidèle complice du poète Vinicius de Moraes, fut un des exemples de ce métissage du continent, évoqué précédemment.

Deux rencontres littéraires revêtaient cette année un lustre particulier : la première avec l’Argentin Alan Pauls, Président du Jury longs métrages, romancier, scénariste, critique de cinéma et rédacteur de revues culturelles, et la deuxième avec l’écrivain, journaliste, scénariste et réalisateur chilien Luis Sepúlveda[1].

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Invité pour la présentation de son recueil de nouvelles L’Ouzbek muet et autres histoires clandestines (Ed. Métailié), Sepúlveda a séduit la foule et l’a fait rire bien souvent. Nous regrettons de ne pouvoir ici retracer le flot discursif continu et captivant de l’écrivain, dont l’intonation, les mimiques, la gestuelle, le rythme de narration, les effets comiques, sont ceux d’un conteur extraordinaire. Nous renvoyons le lecteur à ses livres, mais avec la conscience que l’écouter parler est un privilège différent.

En guise de clin d’œil au livre qui l’a rendu célèbre, Le Vieux qui lisait des romans d’amour (1992), il a rappelé avec humour que son admiration envers les gens âgés le pousse à préférer à tout autre le qualificatif de « viejo » qui le rend plus fier (quand, par exemple, ses enfants l’appellent ainsi) que tout titre honorifique.

Longs métrages (10 films en compétition)

Le jury était présidé par Alan Pauls, dont la trilogie romanesque se compose d’Histoire des larmes, Histoire des cheveux et se conclut avec Histoire de l’argent.  Il a travaillé dans le cinéma comme scénariste, critique et, récemment, en tant qu’acteur (Medianeras de Gustavo Taretto et La vida nueva de Santiago Palavecino). Actuellement, il travaille, avec la réalisatrice franco-chilienne Valeria Sarmiento, à l’adaptation cinématographique de la nouvelle de Roberto Bolaño, La pista de hielo, ainsi qu’à la rédaction d’une biographie consacrée au réalisateur chilien Raúl Ruiz (décédé en 2011). Il était entouré du chanteur Bernard Lavilliers, de la scénariste et réalisatrice Sophie Barthes, de la comédienne Sophie Duez, du producteur Philip Boëffard, et d’Etienne Ollagnier, créateur de Jour2Fête, qui a distribué de nombreux films latino-américains.

Abrazo du meilleur film : Ixcanul (Volcan), premier film de Jayro Bustamante (Guatemala), qui a reçu également le Prix du Syndicat Français de la Critique de Cinéma.

María, jeune Maya de 17 ans, vit avec ses parents dans une plantation de café sur les flancs d’un volcan, au Guatemala. Elle voudrait échapper à son destin, au mariage arrangé qui l’attend… Le film a la particularité d’être tourné presque entièrement en langue maya cakchiquel (« Ixcanul es una palabra cakchiquel que significa la fuerza dentro de la montaña que hierve y busca cómo salir »), avec une majorité d’acteurs non professionnels. Le film se situe entre réalisme pur et lyrisme tragique. « Je voulais faire un film qui dénonce, mais sans tomber dans la propagande ou le pamphlet politique » a déclaré par ailleurs son réalisateur : pari réussi… Film déjà primé entre autres à Berlin (Ours d’argent).

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Prix du Jury : Un monstruo de mil cabezas (Un monstre à mille têtes), Rodrigo Plá (Mexique). Désespérant d’obtenir le traitement médical qui pourrait sauver la vie de son mari, Sonia Bonet part en lutte contre sa compagnie d’assurance aussi négligente que corrompue. Elle et son fils se retrouvent alors pris dans une vertigineuse spirale de violence. Le film de Plá, La zona (Propriété privée, 2007) et sa participation au film de 10 réalisateurs pour la commémoration de la révolution mexicaine (Revolución, 2010), ont été primés dans de nombreux festivals. En 2012 à Biarritz, le film La Demora avait obtenu le Prix d’interprétation féminine.

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Prix d’interprétation féminine : Dolores Fonzi pour Paulina, de Santiago Mitre (Argentine).

Paulina décide de tout quitter pour se consacrer à l’enseignement dans une région défavorisée d’Argentine. Confrontée à un environnement hostile, elle veut rester fidèle à son idéal social…

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Prix d’interprétation masculine : Luis Silva pour Desde allá (Venezuela, Mexique, premier film de Lorenzo Vigas). Armando, un homme aisé d’âge mûr, racole de jeunes garçons en échange d’argent. Entre lui et Elder, un jeune garçon de la rue, naît une intimité déroutante.

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Prix du Syndicat Français de la Critique de Cinéma. Jury composé de Jean-Jacques Bernard (Président), Nathalie Chifflet, Valérie Ganne et Gregory Marouze : Ixcanul (voir plus haut).

Prix du public pour les longs métrages : La dictadura perfecta (Mexique, Luis Estrada). À la suite d’une gaffe du Président de la République, TV México, la puissante chaîne d’informations mexicaine, tente d’étouffer la situation en diffusant une nouvelle qui implique le gouverneur Carmelo Vargas dans de graves affaires illicites. Le « Gober Vargas », inquiet pour son avenir politique, décide de négocier un accord secret pour quelques millions avec les dirigeants de TV MX. Ceux-ci sont chargés de changer l’image que porte l’opinion publique sur le folklorique « Gober » corrompu, pour en faire un potentiel candidat à la présidentielle.

Le film est le troisième volet d’une trilogie satirique initiée par La ley de Hérodes (2000), et poursuivie par El infierno (2010). Un débat animé s’ensuivit dans la salle, en présence du réalisateur, mettant l’accent sur la triste réalité de la corruption au Mexique, dont le comique de farce parfois déjanté du film est une traduction qui évite la censure. Lors de ses débats ouverts au public, le Syndicat Français de la Critique de Cinéma a soulevé le paradoxe : si la corruption est absolument générale, tout s’annule et le film ne peut naviguer que dans un genre « à la Tarantino ou à la Scorsese ». On peut sous-entendre l’abrutissement du peuple, absent du film, qui est une charge contre les politiciens et les médias. « Le jeu de massacre est séduisant » a-t-on entendu.

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Les autres longs métrages en compétition étaient : Alias María (Colombie, José Luis Rugeles Gracia), Aspirantes (Brésil, Ives Rosenfeld), La casa más grande del mundo (Guatemala, Mexique, Ana V. Bojórquez et Lucía Carreras), El cielo del Centauro[2] (Argentine, Hugo Santiago), et Magallanes (Pérou, Salvador del Solar).

Documentaires[3]
(11 films en compétition)
Jury présidé par Laure Adler, entourée de Florence Ben Sadoun, Pierre Carles et Sophie Faudel
Abrazo du meilleur film documentaire Invasión[4] (Panamá, Abner Benaim)
Prix du public La once (Chili, Maite Alberdi)

Les autres films documentaires en compétition étaient : Allende, mi abuelo Allende (Chili, Mexique, Marcia Tambutti Allende), Ausencias (Mexique, Salvador, Tatiana Huezo), El enemigo (Cuba, Aldemar Matías), Istmeño, le vent de la révolte (Mexique, Alèssi Dell’Umbria), Juan y Lou (Argentine, Harold Deluermoz), El botón de nácar (Chili, Patricio Guzmán), Noche herida (Colombie, Nicolás Rincón Gille), Pequeñas mentiras piadosas (Cuba, Niccolò Bruna), Tiempo suspendido (Argentine, Mexique, Natalia Bruschtein).

Courts métrages
(10 films en compétition)
Jury présidé par Aurélie Chesné, entourée de Clara Rousseau, Juan Martín Cueva[5] et Martin Tronquart.
Abrazo du meilleur court métrage O bom comportamento (Brésil, Eva Randolph)
Mention spéciale du jury Domingo (Mexique, Raúl López Echeverría)
Prix TV5 Monde (chaîne francophone diffusée en Amérique latine) Las cosas simples (Chili, Álvaro Anguita)
Jury jeune court métrage Echo chamber[6] (Colombie, Guillermo Moncayo)

Les autres courts métrages en compétition étaient : 60 primaveras (Uruguay, Ana Guevara et Leticia Jorge), Atardecer (Argentine, Violeta Uman), Niño de metal (Mexique, Pedro García-Mejía), Nunca regreses (Mexique, Leonardo Díaz), Tarantula (Brésil, Aly Muritiba et Marja Calafange), Videojuegos (Argentine, Cecilia Kang).

La lauréate du projet Lizières a été Natalia Bruschtein pour En la piel del otro (Argentine, Mexique).

La remise des prix a été suivie de la prestation du groupe basque Ondarra (photo ci-dessous).

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La soirée s’est achevée par le film de clôture : Argentina (Zonda), le dernier musical de Carlos Saura.


Auteur


Françoise Heitz
Université de Reims Champagne-Ardenne, EA 4299 CIRLEP


Notes


[1] Nous n’avons pu assister aux rencontres autour du cinéma équatorien le jeudi, et le vendredi, la traditionnelle table ronde avec les réalisateurs a été remplacée par la rencontre littéraire avec Luis Sepúlveda, raison pour laquelle nous ne proposons pas cette année de transcription d’interview de cinéaste.

[2] Ce film a également donné lieu à El teorema de Santiago, tourné par Estanislao Buisel et Ignacio Masllorens, qui est un making of du tournage mais bien au-delà, un hommage à un réalisateur hors normes. Les autres films présentés en avant-première étaient : Chala, une enfance cubaine (Ernesto Daranas), El abrazo de la serpiente (Colombie, Ciro Guerra), El club (Chili, Pablo Larraín), Parque Lenin (Mexique, Itziar Leemans et Carlos Mignon). Dans la section « Redécouvertes » étaient présentés La historia oficial (Argentine, Espagne, Luis Puenzo), et Invasión (Argentine, Hugo Santiago).

[3] Olivier Compagnon, membre du comité de sélection, avec Jean-Louis Berdot et Nadia Solano, a souligné à quel point dans le film documentaire, et particulièrement cette année, l’intime et l’universel se conjuguent.

[4] Rappel du mauvais comportement des États-Unis en Amérique latine, le film a été primé non seulement pour la restitution du passé, mais aussi pour la poésie des plans et pour son dispositif original.

[5] Réalisateur du documentaire El lugar donde se juntan los polos, présenté au sein du Focus cinéma équatorien.

[6] Le long des voies ferrées délabrées d’un pays tropical, un poste radio diffuse en boucle une alerte climatologique : une catastrophe naturelle est imminente. La jeune fille qui a remis le prix, faisant l’éloge du film, a rappelé à son propos la définition de J.-L. Godard : « Une forme qui pense et non une pensée qui forme ».