La fabrique du malentendu dans les procès du Goulag : lecture de Le Météorologue d’Olivier Rolin


Résumés


Le Météorologue est une enquête romancée d’Olivier Rolin à propos de la vie du premier météorologue d’URSS, Alexeï Féodossiévitch Vangengheim. Ce dernier est arrêté et condamné au Goulag sous prétexte de promouvoir la propagande étrangère qui a pour but de nuire au succès de l’économie bolchévique. Le texte est le récit de son procès centré sur cette fausse accusation que le roman présente comme un malentendu. La lecture que nous proposons interroge les conditions de naissance du malentendu dans le parcours de cet individu en particulier, et dans les procès du Goulag en général. Elle porte par ailleurs sur les enjeux littéraires de l’enquête menée par le narrateur et sur son intérêt à revisiter cet évènement.

Le Météorologue is a fictionalized investigation by Olivier Rolin on the live of the first meteorologist in URSS Alexei Féodossiévitch Vangengheim. The latter was arrested and sentenced to the Gulag under the pretext of promoting foreign propaganda which would undermine the success of the Bolshevik economy. The text is the story of his trial centered on this false charge that the novel presents itself as a misunderstanding. The reading we propose questions birth conditions of the misunderstanding in the career of this particular individual, and in the case of the massacres of Gulag in general. It also deals with issues in the literary inquiry the narrateur conducts and with his interest to revisit this event.

Mots clés : Malentendu ; Alexeï Féodossiévitch ; Procès du Goulag ; Enquête ; Olivier Rolin
Keywords: Misunderstanding ; Alexeï Féodossiévitch ; Trial Gulag ; Investigation ; Olivier Rolin

 

Proposer une lecture du malentendu dans les procès de Moscou revient à poser comme préalable que celui-ci intervient dans le déroulement des actes judiciaires. La notion de malentendu évoque généralement une incompréhension qui peut conduire à un conflit entre des interlocuteurs. Mais dans une situation de crise ou de conflit, la logique serait inverse : la société ou la communauté dominante, en instrumentalisant les témoins, rechercherait les responsables du mal à travers la construction d’un discours d’accusation au centre duquel se situe un mensonge. Ce dernier contribue à la construction du malentendu par le fait que la confrontation des différents témoignages entre les réseaux de connivence des détracteurs et celui de la victime fait surgir un débat polémique qui laisse place à l’incompréhension chez l’accusé. Le mensonge est en ce sens le vecteur à travers lequel s’élabore le malentendu que la victime perçoit comme une construction délibérée de ses dénonciateurs. Cette procédure, très fréquente dans le cas des totalitarismes, permet aux autorités politiques de justifier leurs exactions. Le Météorologue[1], qui raconte la vie et finalement la décapitation d’un déporté dans les camps du Goulag à partir des manuscrits retrouvés, s’inscrit dans ce cadre. La question que soulève ce texte est celle du malentendu, compris comme un outil de justification de la violence dans les procès politiques soviétiques, et celle de la démarche poétique de l’enquêteur dans la reconstitution des faits. La compréhension du malentendu dans cette perspective impose un cadre conceptuel qui marque une cohérence entre ces deux articulations.

Les travaux de Catherine Coquio et ceux de René Girard montrent une corrélation entre exclusion et malentendu dans les processus de violence. Pour Coquio, le malentendu est, avant toute chose, un « conflit qui s’ignore ou ignore ses raisons, il est le scénario d’échange désirant et raté qui, à la faveur d’un langage (ou d’un sentiment) commun, protège l’issue d’une divergence pour faire durer un accord trompeur, ou un désaccord opaque »[2]. Il joue notamment un rôle moteur dans les querelles à propos de la mémoire des camps et des génocides. Pour Girard, le mécanisme de la violence victimaire fonctionne sur la base d’une double accusation entre les lyncheurs et la victime innocente qui s’accusent mutuellement. Ainsi, il souligne que « la forme suprême de cette double justification consiste à lire les rapports entre la victime et la communauté des lyncheurs en termes de pur et simple malentendu, de message mal interprété »[3]. Ces deux propositions montrent que le malentendu occupe une place prépondérante dans les phénomènes de violence, car il constitue dans ce cas l’outil par lequel cette dernière s’effectue.

Au sujet de l’implication de l’auteur et de la question poétique, Catherine Coquio considère que « pour qui cherche à penser l’évènement génocidaire, aucune extériorité n’est réellement possible »[4]. C’est la raison pour laquelle, en dehors des récits des rescapés qui témoignent d’événements vécus, les auteurs qui parlent des violences de masse ne peuvent que s’immerger dans le contexte où se sont déroulés les évènements. Cette immersion comporte un travail de documentation, mais également un travail d’empathie. Ces deux dimensions sont dégagées par Alain Brossat, lorsqu’il écrit que les récits de ces atrocités sont situés « à l’intersection indétectable, d’une part, des contraintes discursives, des modes de subjectivation (dont la caractéristique commune est de toujours se définir par leur particularité et par leur moralité) et, d’autre part, des signes particuliers, des objets référentiels »[5]. A travers des voyages, des enquêtes, des archives, les écrivains cherchent à instruire leur lecteur – mais d’une certaine façon aussi, ils cherchent à instruire au sens judiciaire du terme – à propos des camps en s’impliquant directement dans l’élucidation des faits. L’objectif de l’auteur comme celui du témoin est de rétablir la vérité au sujet des camps, mais l’écrivain part, en outre, en quête des malentendus qui y ont eu lieu et qui se perpétuent.

Il reste à se demander comment lire le malentendu dans une œuvre qui le situe au centre de l’évènement que l’auteur a pour projet d’élucider. La complexité de la question nous impose de nous appuyer sur l’analyse des « figures et usages du malentendu » développée par Dominique Garand. Nous insisterons sur les aspects qui portent sur « les malentendus pragmatiques [fondés sur] les rapports de place »[6] dans la société. Nous associerons à cette analyse la démarche proposée par Bruno Clément et Marc Escola pour qui « le malentendu n’est un objet ni facilement situable, ni précisément délimité ; [il] désigne un enjeu plus qu’il ne constitue un obstacle ; [il] n’existe pas avant d’être nommé »[7]. Notre démarche est donc de préciser, dans ce texte que nous pouvons assimiler à un roman politique[8], ce qui est désigné comme malentendu et de montrer comment il s’y déploie. Entendu comme tel, l’intérêt de ce roman est donc double : celui d’un document historique qui permet une conception du malentendu situé au cœur des méthodes et des raisonnements judiciaires soviétiques ; celui d’un récit dont le traitement des manuscrits – du protagoniste autographe et les choix poétiques relatifs aux ambigüités des situations d’écriture testamentaire autant de la victime que de l’auteur – atteste des efforts idéologiques, historiques, formels de l’écrivain pour dissiper tout malentendu. Par ailleurs, nous examinerons l’intérêt de l’auteur pour cette histoire ainsi que « la place du malentendu et de la résonance, le rôle des relations entre individus et groupes, la complexité des significations d’une période historique »[9].

Alexeï Féodossiévitch Vangengheim : une victime de la machination des procès staliniens

La mécanique de la violence

La violence est le propre des systèmes totalitaires. L’une de ses manifestations dans les rapports sociaux est constituée par les arguments fallacieux mobilisés dans la logique d’extermination de tout individu suspecté de s’opposer à la doctrine dominante. Ces systèmes politiques fonctionnent sur la base d’une séparation du corps social, qui distingue ceux qui adhèrent à l’idéologie et ceux qui refusent de souscrire à la propagande utopique et dont l’exclusion violente est, de ce fait, inéluctable. Georges Michel Nivat précise à cet égard qu’« il n’y a pas de totalitarisme sans système d’exclusion »[10]. Les massacres qui caractérisent les totalitarismes manifestent en réalité leur difficulté à assurer la stabilité sur un territoire. Comme l’indique Tzvetan Todorov, « l’État totalitaire a besoin d’ennemis, or il n’en a pas (les individus qui osent le combattre sont rares) ; il s’emploiera donc à présenter comme des ennemis toutes sortes de personnes qui ne le sont pas »[11]. La violence totalitaire s’effectue par le biais d’une création de prétendus ennemis. En l’absence de véritables adversaires, ces derniers sont accusés de trahison, à tort, en vue de justifier les massacres.

En effet, les procès du Goulag débouchent sur de nombreuses incarcérations résultant des machinations organisées par un système politique et judiciaire qui procède par des accusations erronées. Devant l’échec d’un projet quelconque, la responsabilité sera attribuée à un agent innocent, accusé de traîtrise ou de complot. Nicolas Werth constate ainsi que « toute non-réalisation des projets et des promesses d’un pouvoir qui se dit et se croit tout puissant sera imputée à l’activité subversive de saboteurs, d’espions et d’agents de l’ennemi »[12]. Alexeï Vangengheim le découvrira à ses dépens. Lorsque survient la sécheresse qui cause la crise de l’agriculture en 1932 et 1933, le Parti cherche des responsables au sein du secteur météorologique. Obéissant à la panique, et peut-être à la jalousie, trois de ses collaborateurs, N. Spéranski, Mikhaïl Loris-Mélikov et Kramalaï, l’accusent en lui reprochant d’avoir favorisé les théories qui feraient la « propagande de classe étrangère »[13], donc de « saboter la lutte contre la sécheresse […] »[14] menée par le Parti. Ces propos sont alors pris pour vérité par le NKVD, et, bien qu’Alexeï nie les faits, la police politique les retient contre lui :

Le vingt janvier, ils lui ont communiqué l’acte d’accusation : organisation et direction du travail de sabotage contre-révolutionnaire dans le Service hydro-météorologique de l’URSS, comportant la fabrication de prévisions sciemment fausses afin de nuire à l’agriculture socialiste, et la désorganisation ou la destruction du réseau des stations, particulièrement celles chargées de prévenir les sécheresses ; à ces charges ils ont ajouté, pour faire bonne mesure, le recueil de données secrètes à des fins d’espionnage.[15]

Ce chef d’accusation illustre tout un système. Le sabotage et l’espionnage sont des arguments stéréotypés que les autorités utilisent pour légitimer les arrestations abusives et les massacres qu’elles commettent. La société est alors organisée en deux groupes : celui des partisans de l’idéologie, et celui des prétendus opposants qui la contesteraient. Dans ce cadre, l’usage du mensonge par les bourreaux est l’outil principal des accusations portées contre les victimes durant les procès. Alain Finkielkraut note ainsi que, dans ce roman, l’arrestation est un « phénomène terrifiant et paradoxal : ceux qui étaient arrêtés, on les accusait de sabotage ou d’espionnage dans une vision totalement paranoïaque du monde »[16]. Le pouvoir stalinien gère le pays en entretenant une peur de la population. Devant tout conflit ou désastre, il suffit aux organismes du Parti d’identifier les membres qui pourraient faire l’objet de suspicion. En cela, il est donc impératif pour le NKVD de « chercher des boucs émissaires pour les récoltes désastreuses et les hécatombes humaines »[17]. Aussi, ce type d’arrestations laisse place à des procès politiques truqués, ce qui constitue un contexte propice à l’émergence du malentendu puisque la victime, subissant l’injustice, ne comprend pas les causes de son arrestation. L’une des raisons qui renforce la construction du malentendu est le fait que les victimes sont en réalité souvent sélectionnées en fonction de leurs identités et des quotas. Le narrateur note ainsi au sujet d’Alexeï : « En tant que fils de noble et frère d’un émigré, il était de toute façon un candidat naturel aux soupçons des paranoïaques de la police politique. »[18] Il y a donc ici deux indices de sélection victimaire[19] : l’origine étrangère et l’origine sociale d’Alexeï. Cette forme de violence laisse paraître une gestion de la société tout aussi paradoxale que conflictuelle, du moment que l’autorité politique martyrise la population qui lui est dévouée. La politique de quotas, nommée « le plan »[20], est un système d’oppression qui porte sur l’extermination du maximum de personnes étrangères. Elle est au fondement d’une législation dont le but n’est pas de juger la part de responsabilité des victimes, mais plutôt d’en trouver. Les actes judiciaires fonctionnent sur la base d’un « déni de justice »[21] qui provoque chez la victime incompréhension et sentiment d’iniquité. Le procès n’est alors qu’un simulacre, un mensonge légalement institué. Telle est la fonction que Nikola Kovač lui donne dans le roman politique : « Dire de la loi qu’elle est fiction dans le roman politique signifie d’abord souligner le caractère théâtral, qui fait du procès des accusés une véritable “comédie”. »[22] La capacité des organismes à justifier les chefs d’accusation est donc à la source du malentendu.

L’interrogatoire : une fabrique du malentendu

L’interrogatoire est l’étape au cours de laquelle on voit se constituer le malentendu dans les procès du Goulag, le moment où les enquêteurs créent la confusion chez la victime. En effet, leur enquête ne vise pas la vérité, mais plutôt les « preuves » qui permettront d’imposer la position du Parti à l’accusé. La vérité n’est ici qu’une fabrique de vérité puisque la communication entre l’accusé et ceux qui le poursuivent de leurs questions repose sur une procédure biaisée. Nikola Kovač observe que le tragique de l’interrogatoire judiciaire « vient de ce que les commissaires politiques manipulent les hommes avant de les briser. Ainsi forcent-ils l’inculpé à « reconnaître » le bien-fondé d’une accusation fausse »[23]. Cette procédure est donc un simulacre par lequel les autorités recherchent les aveux des incriminés pour conforter leur propre version des faits et justifier a posteriori les arrestations. Et en effet, la « pratique du mensonge dans toutes les affirmations politiques et morales du régime »[24] au sujet des arrestations finit par susciter le doute et la confusion chez les victimes. Tel est le cas d’Alexeï Féodossiévitch.

Durant son interrogatoire, les enquêteurs le mettent dans l’embarras. Perplexe, il alterne entre reniement et contradiction lorsqu’il est confronté aux faux témoignages de ses collaborateurs. L’assurance et la violence avec lesquelles les agents du NKVD l’interrogent lui font « perdre ses moyens »[25] au point qu’il en vient à désavouer ses propos et ses actes. Si, au départ, il nie tout en bloc, il est ensuite contraint de répondre par l’affirmative à une question sur laquelle les agents vont prendre appui pour l’inculper. Le narrateur présente la confusion provoquée par les « questions insidieuses » des enquêteurs chez Alexeï qui a peur d’être « mis en contradiction »[26] de la manière suivante : « Pourquoi alors, quand on lui a demandé s’il avait été chez les blancs, a-t-il répondu que non ? Mais parce qu’il a compris la question au sens de “avez-vous été dans les rangs ?” »[27] L’interrogatoire consiste à déstabiliser la victime. En voulant se justifier et obtenir l’indulgence des enquêteurs, Alexeï accumule mensonge et vérité pour finir dans une sorte d’impasse. L’inquiétude et la peur d’être déporté le rendent confus et, à force de fatigue et de spéculations, « la panique intellectuelle » et « la panique morale »[28] font qu’il joue de la vérité et du mensonge pour tenter de s’en sortir. La crainte que les agents du NKVD provoquent chez Alexeï produit une déraison qui fait en sorte que la vérité semble de plus en plus équivoque. Aussi, le raisonnement contradictoire qu’il entrevoit pour se dédouaner entérine ce que Vladimir Jankélévitch nomme « l’embrouillement »[29], autrement dit une logique de l’hypocrisie et de la malveillance. Plus tard, devant l’évidence de la déportation qu’il doit subir, il tente à nouveau d’affirmer sa vérité, qu’il identifie encore à la vérité. Il revient sur ses « aveux » et pointe du doigt les témoignages de ses accusateurs à qui il reproche de lui avoir fait « avouer tous les crimes imaginaires »[30] qui lui sont reprochés parce qu’ils étaient eux-mêmes « “contraints par la méthode des interrogatoires” »[31]. Racontant ses interrogatoires, il confesse à sa femme que « la moindre question [lui] faisait perdre le fil de [s]es pensées »[32]. Mais malgré de nombreuses protestations, ses rétractations ne lui évitent pas la condamnation par le NKVD.

Trois éléments ont été déterminants dans cette condamnation : l’incompréhension de la victime, le rôle des témoins et la violence. Lorsqu’Alexeï s’attaque à la méthode des interrogatoires, il veut mettre en évidence qu’elle est une perversion de la démarche judiciaire puisqu’elle procède par « une inversion angoissante du vrai et du faux »[33] qui trouble son raisonnement. Son refus de coopérer avec cette démarche qui brise « physiquement et psychiquement »[34] les accusés montre « qu’il ne rentre décidément pas dans le rôle du saboteur-espion repenti qu’on veut lui faire jouer, qu’il a endossé dans un moment de faiblesse […] »[35]. Il met surtout en avant l’incompréhension d’une victime qui ne saisit pas le sens de la procédure judiciaire, ni les raisons de son arrestation. Le système judiciaire soviétique perpétue l’injustice puisqu’il est entretenu par les témoins qui, en faisant de faux témoignages, renforcent la forge du malentendu.

En effet, comme l’explique Dominique Garand, dans une situation de crise, le « Tiers »[36], entendu ici comme témoin, est celui qui légitime le discours de reconnaissance. Dans un conflit né d’un malentendu, la personne incriminée doit arriver à justifier à ses accusateurs qu’elle n’est pas responsable du tort. La parole du témoin est déterminante dans le rétablissement de la vérité. Or dans l’histoire tragique d’Alexeï, les mensonges des témoins consolident le malentendu. En affirmant qu’Alexeï est responsable de la crise agricole, ils accentuent le sentiment d’injustice de la victime. Le système bolchévique, fondant ses procès sur des accusations elles-mêmes fondées sur les faux aveux des témoins obtenus sous la torture, fait que, pour emprunter les termes de Jankélévitch, « le méconnaissant a tort d’avoir raison »[37]. Le méconnaissant, celui qui est victime d’une accusation alors qu’il ne se reconnaît pas coupable, subit les foudres d’un système qui entretient les non-dits pour légitimer ses exactions : telle est la fonction fondamentale de la fabrique du malentendu généralisé en situation institutionnelle. Vladimir Jankélévitch ajoute en ce sens que « le malentendu fondé sur des sous-entendus est la forme apparemment viable et parfois presque institutionnelle du désaccord […] »[38]. Le malentendu est donc une construction à base de non-dits qui servent à légitimer un discours officiel. Le sujet qui en est la victime subit l’injustice jusqu’à l’exclusion, et souvent la mort.

La volonté de se dédouaner

Transféré aux camps du Solovki, Alexeï entend malgré tout se défendre encore et prouver son innocence. Aussi, afin de démontrer celle-ci, il écrit plusieurs lettres aux dirigeants du Parti. Mais ses courriers demandant la révision du procès restent lettre morte. Cette correspondance à sens unique l’amène ainsi à « la conscience du non-sens absolu »[39] de son incarcération. Dans une lettre à son épouse, il se plaint du silence des autorités du Parti, vu qu’aucune d’entre elles « ne se soucie de la vérité »[40], et il réalise que son arrestation relève de la mascarade politique. Au fil de ce « dialogue de sourds »[41], Alexeï vit le malentendu en attribuant son sort à l’indifférence, à l’injustice. En ce sens, pour Dominique Garand, dans une situation de conflit où peut naître une mécompréhension, « une solidarité peut s’établir entre la méprise et le malentendu, au sens où notre réceptivité au discours de l’autre est en grande partie déterminée par l’idée que l’on se fait de sa personne »[42]. C’est donc l’attitude et le positionnement des interlocuteurs dans l’échange qui permet de comprendre la portée du malentendu. L’intérêt accordé à l’autre dépend de la crédibilité qu’on lui concède. Or, le météorologue est victime d’une erreur, le fait que les dignitaires du Parti se trompent sur lui et qu’ils ne soient pas réceptifs à ses supplications. En gardant le silence, ils témoignent d’une arrogance qui fait apparaître les mensonges de son inculpation et qui confirme paradoxalement son innocence. Leur silence rend manifeste la conspiration et permet de maintenir le malentendu. Mais malgré cette situation, Vangengheim ne cesse d’adresser de nombreuses requêtes pour la révision de son procès. Aussi rappelle-t-il souvent son attachement au Parti et renouvelle-t-il sa version des faits. Comme il le souligne à son épouse, la vérité qu’il cherche à rétablir, il ne l’exprime pas au bénéfice de son « destin personnel »[43] mais bien au profit du Parti. Mais au fil du temps, il commence à percevoir que c’est sa méconnaissance des injustices orchestrées par celui-ci qui le conduit indéfiniment vers sa perte : « Tu sais, écrit-il, il me vient parfois l’idée que c’est mon dévouement au Parti et à la construction socialiste qui m’a mené où je suis, et que c’est en le conservant intact que je m’enchaîne de plus en plus. C’est l’ironie de l’Histoire »[44]. Sa déchéance résulte donc de son attachement à un Parti politique qui l’a déchu et exclu.

Néanmoins, alors qu’il prend conscience de l’échec de sa démarche, il laisse à la postérité le soin d’en juger. Si le Parti est incapable de réhabiliter la vérité, l’Histoire, meilleur juge, s’en chargera. Il confesse : « Je ne doute pas que l’Histoire rétablira l’honnêteté de mon nom, écrit-il, mais jusqu’à il y a peu je croyais que, dès que ma requête lui serait parvenue, le Parti comprendrait. »[45] Il n’y aura donc pas de justice sous le contrôle judiciaire soviétique, mais après la destruction du système. Lorsqu’il affirme : « je ne doute plus que l’Histoire rétablira mon honneur »[46], il a conscience que ce ne sera pas de son vivant. Comme le note Antoine Compagnon, « il y a un temps du malentendu, et puis parfois un temps de la reconnaissance. La reconnaissance est le second temps du malentendu : le temps de la levée du malentendu »[47]. Dans le cas d’Alexeï, celle-ci interviendra plusieurs années après sa décapitation. C’est suite au long « processus de révision des condamnations et des réhabilitations des victimes »[48] qui intervient après la mort de Staline qu’il est « réhabilité à titre posthume » et reconnu « officiellement innocent »[49], en 1956. Dans les systèmes autocratiques, l’absence de justice entretient des malentendus qui ne peuvent être révélés qu’après la chute du régime. Telle est l’analyse du narrateur : « La vérité a fini par éclater, comme il n’avait cessé de le croire, d’abord, puis de l’espérer, d’un espoir de plus en plus fragile – mais il n’est plus là pour reconnaître cette libération morale. »[50]

L’enquête romancée : un travail de reconstruction et d’élucidation

Selon Bruno Clément et Marc Escola, « un malentendu n’est jamais nommé que pour être dénoncé – et dissipé »[51]. Affirmer la présence d’un malentendu revient donc à le démêler et à pointer du doigt ses méfaits. Dans le cas du Météorologue, l’auteur-narrateur s’appuie sur l’enquête pour le dévoiler.

L’enquête : une méthode pour élucider le malentendu

Stéphane Baud et Florence Weber décrivent trois outils essentiels à la réussite d’une enquête : le « classement » qui organise les sources, l’« écriture » qui permet de retranscrire les faits et la « lecture critique, qui rapporte des documents à leurs contextes, qui repère et décrypte les allusions, les malentendus, les contradictions, les références croisées »[52]. Dans le cadre de ce roman, l’enquête pose la question de la démarche poétique de l’écrivain qui cherche à faire coïncider une approche historico-critique et la création littéraire. Dans un propos qui clôt le roman, l’Olivier Rolin présente l’objet de sa recherche sous la forme interrogative :

Qu’est-ce qui a fait basculer sa vie dans la longue épreuve de la déportation et de la séparation, puis dans l’épouvante de la fin ? À partir de quand, de quelle dénonciation calomnieuse, de quel incident passé inaperçu, de quelle plaisanterie imprudente se déclenche le processus inexorable qui aboutit à l’arrestation, le huit janvier 1934, puis à l’exécution, le trois novembre 1937 ?[53]

Ce n’est pas le crime qui préoccupe principalement l’auteur, mais le motif qui est à l’origine de celui-ci. Pour comprendre le déroulement de la violence dans les camps, il consulte des sources documentaires et orales, constituées essentiellement des « reproductions des lettres » et des « herbiers, des dessins »[54] qu’il retrouve dans la correspondance de Vangengheim ainsi que des enquêtes et des témoignages qu’Irina Flighé, Iouri Dmitriev et Véniamine Ioffé avaient rassemblés concernant « le lieu et les circonstances d’exécutions »[55]. En référence à ces témoignages, il réorganise minutieusement les informations qui lui permettent non seulement de connaître ce qui s’est passé mais aussi comment transmettre cette connaissance, car il apparaît pour lui que « pour faire comprendre leur façon de procéder […], il [lui] semble qu’il faut être méticuleux aussi, paperassier jusqu’à un certain point »[56]. La détermination de l’auteur à vouloir reconstituer la vérité sur la mort d’Alexeï est toutefois brouillée par le temps écoulé entre le déroulement des évènements et celui de son enquête. Il ne peut alors que deviner : « Je ne sais pas précisément, et personne, apparemment, ne le sait plus. […]. Le plus probable – et le plus plausible – est que celui qui est à l’origine du fatal enchaînement est son subordonné Spéranski […] »[57].

On peut tirer trois enseignements de cette affirmation. Le premier concerne la subjectivité. Même si selon Marc Escola et Bruno Clément, « le dénonciateur du malentendu doit veiller à prévenir toute idée de relativité »[58], le décalage temporel impose à Olivier Rolin de devoir se contenter de conjectures vraisemblables en fonction du contexte. Le deuxième concerne les conditions d’émergence du malentendu : qu’il s’agisse d’une fausse accusation de Spéranski, cela illustre ce que Renata Galatolo nomme une « non-accidentalité » du malentendu, c’est-à-dire une forme « de comportements typiques en milieu conflictuel », qui s’articule par « leur intégration à l’alternance des interventions d’attaque et de défense »[59]. En contexte conflictuel, les risques de victimisation provoqués par un malentendu entraînent une autoprotection de chaque individu : le mensonge de Spéranski, qui conduit à l’incompréhension de Vangengheim, constitue aussi une défense contre toutes attaques portées à l’endroit de leur Direction. Enfin, pour l’auteur, c’est la politique bolchevique de la terreur, établie sur le conflit entre le peuple et le pouvoir, qui est responsable de la mort d’Alexeï. L’histoire de ce dernier n’est donc qu’un prototype qui permet d’expliquer les motifs des massacres dans les camps, car comme d’autres victimes, Alexeï était « un homme, en somme, qui les valait tous, et qui valait n’importe qui, avec son honnêteté, sa fidélité, sa part de conformisme et de crédulité »[60].

Le Météorologue pose aussi le problème du genre. En effet, pour rendre compte de ses résultats, l’auteur joue entre l’objectivité et l’intersubjectivité, il juxtapose l’enquête et le roman. Le contraste est visible lorsqu’il revendique l’objectivité de son œuvre : « J’ai raconté aussi scrupuleusement que j’ai pu, sans romancer, en essayant de m’en tenir à ce que je savais, l’histoire d’Alexeï Féodosévitch Vangengheim, le météorologue »[61]. Il affirme ainsi son impartialité dans l’argumentation et le traitement des sources. En cela, il évoque la distance critique qu’il a entretenue avec l’objet de sa recherche : « Je n’ai pas caché les faiblesses d’Alexeï Féodossiévitch, quand je les connaissais. Je n’ai pas cherché à en faire un héros exemplaire. »[62] Néanmoins, l’objectivité historienne revendiquée se combine au genre romanesque du fait que l’écriture biographique de la déchéance d’Alexeï passe d’un travail qui consiste à « enquêter puis à écrire » à celui du « récit »[63], entendu ici comme la reconstitution narrative des faits et énoncés historiques successivement intervenus dans la vie du protagoniste. On le voit notamment lorsque le narrateur fait alterner sa voix de commentateur avec celle de la victime qu’il insère entre guillemets. Cette alternance met en évidence l’autonomie du sujet Alexeï dans sa confrontation avec la justice stalinienne, par rapport à la dénonciation des crimes du Goulag que l’auteur, quant à lui, entreprend. Comme le précise Sylvie Servoise, dans son analyse des récits qui reprennent la parole et les témoignages des victimes confrontées à la violence totalitaire, « le roman politique laisse la parole à l’individu que la loi politique voulait réduire au silence […] pour témoigner de son existence, de son autonomie et de son intégrité en tant que personne morale »[64]. Il s’agit donc de ne pas tronquer les positions de Vangengheim, de faire en sorte que « l’affirmation du sujet passe d’abord par une prise de parole, directe ou indirecte, de l’homme prisonnier »[65] ; il s’agit alors de la mettre en relief sans renoncer à poursuivre obstinément, dans le commentaire du narrateur, à la fois empathique et critique, ce que dut être la vérité.

L’auteur et la réinterprétation d’un malentendu historique

Le Météorologue permet aussi de questionner l’intérêt de l’auteur de réécrire l’histoire de ce personnage qui le positionne sur deux champs littéraires. Le récit du météorologue a pour objectif d’apporter un éclairage au malentendu géographique et historique né de la confrontation des blocs communistes et capitalistes au XXe siècle.

Dans son article programme, Pierre Bourdieu avance l’idée que « le fait que les textes circulent sans leur contexte […] est générateur de formidables malentendus »[66]. La distance qui sépare le champ de production et le champ de réception est prépondérante à la mésinterprétation d’un texte ou d’une idée par des acteurs qui ignorent « le sens et la fonction » du phénomène dans « le champ originaire »[67]. L’analyse des stratégies éditoriales, du transfert du phénomène d’un champ à un autre et l’étude du mécanisme de perception dudit évènement dans le champ d’accueil contribuent à la compréhension du malentendu.

Dans le cas de ce roman, sa publication en coédition chez Polsen et le Seuil manifeste un besoin de rapprochement des champs russe et français. Ce lien se comprend dans l’attachement de l’auteur à l’histoire de la Russie et dans le désaveu que lui manifestent l’Europe centrale en général et la France en particulier :

Qu’est-ce qui m’intéresse, me concerne, dans cette histoire qui n’est pas la mienne, ni celle dont je descends directement – je ne parle pas de l’histoire du météorologue seulement, mais de celle de l’époque terrible où il vécut et mourut ? Et d’abord qu’est-ce qui m’intéresse dans ce pays, la Russie, qui fait si peu d’efforts pour être aimable, et qui d’ailleurs ne séduit personne –c’est une litote – dans la partie du monde où j’habite ? Personne, ni moi non plus, d’ailleurs. Et ce n’est pas ce livre qui va le rendre plus aimable…[68]

Raconter la vie d’Alexeï revient à interroger les raisons du reniement réciproque entre ces deux parties antagonistes de l’Europe. Pour l’auteur, la peur du « vertige de l’espace » géographique justifie l’indifférence de l’Europe centrale envers la Russie et son histoire. Pour lui, ses compatriotes ressentent un « tropisme » à l’endroit de ce gigantesque pays, ce qui facilite la naissance des incompréhensions dans leurs représentations et leurs perceptions : « C’est une sensation à laquelle nous sommes peu habitués, nous autres habitants de la petite péninsule européenne, une grande longueur d’onde du monde que nous sommes mal équipés pour capter. »[69] L’immensité géographique de la Russie entretient la résistance de ses concitoyens permettant de maintenir idéologiquement le sentiment d’une « interdiction » réciproque entre ces deux régions. Mais si cela a pu perdurer depuis les affrontements des deux blocs, la « chute du communisme » conduit le romancier à faire un voyage, « quand les barrières commençaient à tomber »[70], en vue d’enrichir sa connaissance sur les évènements des camps.

L’enquête qu’il entreprend pour les besoins de ce roman lui permet de comprendre que le déroulement des évènements du Goulag n’est pas uniquement lié à l’espace car « l’espace russe est inévitablement politique, l’histoire y croise, y trame sans cesse la géographie »[71]. Le désamour, le désaccord et le silence[72] sur ces massacres en Hexagone sont dus à la peur de ce gigantesque territoire politiquement imposant et à la méconnaissance de cette réalité. Ce roman est alors pour lui une manière de décrire et de déconstruire les idées reçues sur ce pays et son histoire en Hexagone, ainsi que la « russophilie que certains amis »[73] lui reproche.

Pour ce faire, il revient à plusieurs reprises sur des explications qui visent à faciliter la compréhension des lecteurs. Les nombreuses interpellations sur le contexte des évènements et le sens des mots participent à lever certaines illusions. Il montre par exemple que si la majorité des victimes acceptait de subir la loi du complot des procès, le cas de Vangengheim est particulier parce que la « confusion » qu’on découvre dans ses lettres révèle « des phrases qu’on n’est pas habitué à lire dans les documents soviétiques de ces années-là […] »[74]. L’auteur met l’accent sur le fait que Vangengheim ne se présente ni comme révolutionnaire, ni comme victime. Aussi ne s’agit-il pas dans ce récit de juger les actes du protagoniste, mais plutôt de comprendre et expliquer pourquoi, malgré l’évidence de son innocence, celui-ci maintient son attachement au Parti. Par exemple, dans L’Archipel du Goulag, Alexandre Soljenitsyne revient sur les nombreux malentendus au cœur de la déportation des 227 anciens prisonniers qui l’ont aidé à effectuer ce livre dans un contexte peu propice à sa publication[75]. Les mésinterprétations survenues en Occident après la publication de cette œuvre témoignent de ce « malentendu total »[76], pour emprunter les termes de Pierre Lepape, qu’Olivier Rolin renouvelle d’une certaine manière. Par ailleurs, l’attitude d’Alexeï, n’est pas singulière en soi, l’idéalisme dont il fait preuve est partiellement semblable à la « fiction grammaticale » qui définit le comportement de Rubachov dans Le Zéro et l’infini[77]. Et même si les deux individus ne découvrent la réalité des horreurs des purges du Parti qu’aux termes de leurs vies, à la différence du personnage du roman d’Arthur Koestler qui pense qu’il n’est pas réel et consacre sa vie à liquider des individus pour la réalisation de l’objectif historique du Parti, Alexeï est une victime qui se bat pour révéler son innocence. Il ne faut alors pas considérer uniquement l’attitude du météorologue devant la justice, mais prendre en compte un contexte propice à ce genre de réaction. Le narrateur précise en ce sens : « Moi qui écris son histoire, quatre-vingts ans après, j’hésite à rapporter ce trait lamentable, mais pourquoi ? […] C’est un innocent moyen. Dreyfus aussi était décevant, paraît-il, d’une autre façon. »[78] L’attitude d’Alexeï Vangengheim ne lui est pas exclusive : comme Dreyfus, son comportement est à appréhender du point de vue de la passion et de son attachement aux valeurs et aux idéaux qu’il percevait comme justes.

En outre, dans un désir de rendre plus claire son investigation et la réalité de l’histoire des camps dans ce pays qui « voulait dire le bout du monde »[79] pour les européens de l’ouest, l’auteur revient sur les explications des termes tels que la « Guépéou »[80], « bitchs »[81], « répressions »[82], « rastrelien, fusillé »[83], « Sandarmokh »[84]. Toutes ces précisions ont pour objectif d’éviter toute mésinterprétation du lecteur qui pourrait perpétuer des clichés sur le Goulag. Jean-Clément Martin précise que le vocabulaire dans l’étude sur le malentendu est indispensable car :

les renversements de sens sont particulièrement invraisemblables et paraissent tellement outrés que l’on serait tenté de les prendre pour des billevesées sans intérêt. Car il ne s’agit pas seulement de l’usage polémique de mots […], mais de la circulation de stéréotypes collectifs devenus autonomes et réversibles, détachés de facto de références précises à ce qui a vraiment eu lieu.[85]

Revenir au sens préalable des mots permet d’éviter les quiproquos, de perpétuer une mémoire erronée.

Par ailleurs, l’auteur pense qu’il est temps de rétablir le sens de la Révolution russe et du Goulag après les multiples mésinterprétations intergénérationnelles. Aussi, si on considère avec Jean-Clément Martin qu’« aucun événement ni aucune tradition historiographique ne ressortent indemnes lorsque les interprétations qui en sont faites sont soumises à un changement d’échelle ou à une mutation de perspectives »[86] , il est juste de reconsidérer, avec lui, la valeur historique de l’idéologie soviétique.

En ce sens, il observe que la méconnaissance de l’histoire du socialisme en Europe occidentale perpétue un malentendu historique : la Révolution russe est synonyme d’exterminations quand la Révolution française est symbole de liberté. Il pense ainsi qu’il est temps de réhabiliter la Révolution russe car, comme la Révolution française, elle fût d’une ferveur mondiale. Il affirme en ce sens : « Il n’y a pas d’autre épopée des temps modernes (c’est-à-dire des temps déjà passés) que celle de la Révolution, et il n’y a que deux Révolutions universelles, la française et, au vingtième siècle, la russe. »[87] Pour lui, la Révolution française et la Russe doivent bénéficier du même quotient symbolique car toutes les deux ont eu un retentissement à l’international. Dans ce cadre, considérer comme étranger les massacres et les horreurs du Goulag est une erreur puisque « l’histoire de tous ces regards assassinés est notre histoire dans un autre sens encore : c’est que nous en sommes désintéressés (nos parents, ceux qui nous ont précédés) »[88], affirme-t-il. Dans le même sens, il ajoute que si « l’histoire atroce de ce que fut le « socialisme réel » continue à être largement ignorée chez nous »[89], c’est parce qu’une certaine idée de peur s’est exprimée vis-à-vis des pays communistes et socialistes considérés comme barbares.

De fait, la société occidentale européenne a manifesté une totale indifférence envers les horribles évènements du Goulag. Avec le temps, elle s’est constituée des représentations erronées de la réalité des camps, produisant ainsi le rejet perpétuel entre les deux espaces : « Nous nous alarmons aujourd’hui à bon droit des risques de voir l’inhumain reparaître en Russie, mais nos alarmes seraient plus crédibles si nous avions prêté attention à ce qui dans l’histoire de ce pays fut humain, et cette humanité fut d’abord celle des victimes. »[90] L’auteur regrette que cette indifférence n’ait pas permis à ces derniers de prendre conscience du besoin de grandeur qui naissait dans la Russie soviétique. Il défend ici l’image d’une Révolution russe, non plus celle conçue comme une machine d’extermination, mais plutôt celle qui instaure une espérance aveugle pour son peuple qui croyait dans « les rêves des millions d’hommes, le monde changeant de base, la société sans classe »[91]. Il appelle ainsi à ne pas seulement juger la Révolution russe sous l’auspice de la violence qu’elle a engendrée, mais à considérer qu’« aujourd’hui est un moment propice à la révision de nos idées sur la Russie, la Russie et l’“Europe” »[92] pour emprunter les mots de Georges Nivat. Par conséquent, en retraçant l’histoire du météorologue, l’auteur souhaite démêler les incompréhensions entretenues sur cette histoire qui perpétue les clivages entre l’Est et l’Ouest européen. On retrouve ici une position qu’Olivier Rolin défend dans Tigre en papier[93] et Phénomène futur[94]. Dans ces romans, il revient sur son engagement dans la Gauche prolétarienne dont le but principal portait sur l’avènement d’une action révolutionnaire maoïste dans le monde et en France en 68. Il montre ainsi l’échec d’un rêve politique que « le kaléidoscope de l’Extrême-Orient communique […] inévitablement aux esprits simples occidentaux »[95], c’est-à-dire l’unique transmission des erreurs et des horreurs de l’internationalisme, au détriment de l’héroïsme et de « l’histoire morale de l’humanité »[96] que cette idéologie a voulu instaurer. Aussi rappelle-t-il que les massacres des camps et l’idéologie soviétique ne sont pas l’apanage de la Russie :

L’histoire du météorologue, celle de tous les innocents exécutés au fond d’une fausse, sont une part de notre histoire dans la mesure où ce qui est massacré avec eux c’est une espérance que nous (nos parents, ceux qui nous ont précédés) avons partagée, une utopie dont nous avons cru, un moment au moins, qu’elle « était en passe de devenir réalité.[97]

Le travail d’enquête et de rédaction de l’auteur a alors pour fin l’appropriation de ces massacres par ses compatriotes comme faisant entièrement partie de leur histoire européenne. L’histoire de la Révolution russe a conquis toute l’Europe à tel point que la violence de l’idéologie s’est établie sur tout le continent. L’échec de la concrétisation de cette utopie est donc celle d’une conscience européenne, d’une histoire commune.

Dans Le Météorologue, l’usage du malentendu apparaît comme un principe dans le déroulement des procès du Goulag : il participe d’une procédure judiciaire dont l’interrogatoire constitue le moment paroxystique ; c’est là en effet que se construit le discours d’accusation confus qui embrouille la victime et permet son arrestation. Quant à l’auteur, son travail vise à la dissipation de tout malentendu à propos du régime stalinien. Si comme l’écrit Bernard Rigo, « la violence peut s’exercer sous le couvert d’un malentendu, elle est rarement le fait du malentendu lui-même »[98], c’est qu’elle est alors l’une des démarches propices à la construction et à la justification du malentendu.


Auteur


Nagdi Laude
Université de Lorraine. Centre Écritures.
[laudengadi@yahoo.fr]


Œuvres citées


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  • Werth, Nicolas (2006) : Les Procès de Moscou. Paris : Complexe.

Notes


[1] Rolin, 2014.

[2] Coquio, 1999 : 21-22.

[3] Girard, 2009 : 123.

[4] Coquio, 1999 : 30.

[5] Brossat, 1999 : 161.

[6] Garand, 2009 : 91.

[7] Escola & Clément, 2003 : 6.

[8]. « […] Le roman politique exprime les rapports d’inégalité des pouvoirs, marque essentielle de tout système d’autorité. Qu’elle soit présentée dans un contexte politique, juridique, moral ou religieux, qu’elle soit éclairée sous un aspect historique, idéologique ou psychologique, cette inégalité reflète toujours le drame personnel de l’individu face à un système coercitif. » (Kovač, 2002 : 85).

[9] Martin, 2011 : 152.

[10] Nivat, 1993 : 461.

[11] Todorov, 2010 : 474.

[12] Werth, 2006 : 112.

[13] Rolin, 2014 : 58.

[14] Idem.

[15] Ibid : 71.

[16]Finkielkraut, 2015 : minute 13.

[17] Rolin, 2014 : 72.

[18] Ibid : 56.

[19] Voir Girard, 2009 : 28-33.

[20] Werth, 2006 : 158.

[21] Rolin, 2014 : 94.

[22] Servoise, 2009 : 31-32.

[23] Kovač, 2002 : 162.

[24] Cf. Werth, 2006 : 165 ; Kovač, 2002 : 162-3.

[25] Rolin, 2014 : 69.

[26] Ibid : 68.

[27] Ibid : 69-70.

[28] Ibid : 74.

[29] Jankélévitch, 1980 : 59.

[30] Rolin, 2014 : 59.

[31] Ibid : 73.

[32] Ibid : 101.

[33] Ibid : 74.

[34] Werth, 2006 : 169.

[35] Idem.

[36] Garand, 2009 : 96.

[37] Jankélévitch : 15.

[38] Ibid. 16.

[39] Rolin, 2014 : 126.

[40] Ibid : 126-127.

[41] Garand, 2009 : 88.

[42] Idem.

[43]. Rolin, 2014 : 114.

[44]. Ibid : 133.

[45]. Ibid : 118.

[46]. Ibid : 139.

[47]. Compagnon, 2009 : 45.

[48]. Rolin, 2014 : 151.

[49] Ibid : 154.

[50] Idem.

[51] Clément & Escola, 2003 : 7.

[52]. Baud & Weber, 2003 : 235.

[53] Rolin, 2014 : 187.

[54] Ibid : 19.

[55] Ibid : 163.

[56] Ibid : 163-164.

[57] Ibid : 187-188.

[58] Clément & Escola, 2003 : 13.

[59] Galatolo, 2003 : 89.

[60] Rolin, 2014 : 189-190.

[61] Ibid : 187.

[62] Ibid : 188.

[63] Ibid : 190.

[64] Servoise, 2009 : 37.

[65] Idem.

[66] Bourdieu, 2002 : 4.

[67] Idem.

[68] Rolin, 2014 : 190.

[69] Ibid : 193-194.

[70] Ibid : 194.

[71] Idem.

[72] Cf. notamment Werth, 2006 : 8.

[73] Rolin, 2014 : 17.

[74] Ibid : 74.

[75] « Le cœur serré, je me suis abstenu, des années durant, de publier ce livre alors qu’il était déjà prêt : le devoir envers les vivants pesait plus lourd que le devoir envers les morts. Mais à présent que, de toute façon, la sécurité d’État s’est emparée de ce livre, il ne me reste plus rien d’autre à faire que de le publier sans délai. » (Soljenitsyne, 1973 : Prière d’insérer).

[76] Lepape, 2008 : http://www.telerama.fr/livre/alexandre-soljenitsyne-russe-immortel,32107.php.

[77] Koestler, 1945.

[78] Rolin, 2014 : 105.

[79] Ibid : 191.

[80] Ibid : 63.

[81] Ibid : 167.

[82] Ibid : 173.

[83] Ibid : 174.

[84] Ibid : 176.

[85] Martin, 2011 : 153.

[86] Ibid : 151.

[87] Rolin, 2014 : 194-195.

[88] Ibid : 200.

[89] Ibid : 202.

[90] Idem.

[91] Ibid : 196.

[92] Nivat, 1993 : 286.

[93] Rolin, 2002.

[94] Rolin, 1983.

[95] Ibid : 331.

[96] Ibid : 311.

[97] Rolin, 2014 : 197.

[98] Rigo, 2002 : 299.