Platero y yo, un livre pour adultes ?  Une approche d’un malentendu de réception


Résumés


Depuis sa première publication en 1914, Platero y yo, l’œuvre mondialement connue de Juan Ramón Jiménez, a bien souvent reçu l’étiquette de « livre pour enfants », ce qui lui a valu d’être dénigrée par certains de ses contemporains. Seulement, Platero y yo n’est pas un livre pour enfants. Ainsi, cette étude prétend s’introduire dans l’univers de Platero et du poète, afin d’éclairer les raisons de ce malentendu, en se focalisant sur sa réception et sur les critiques reçues par son public. Le parcours de l’âne Platero et du poète, permet de retracer un contexte social, à mi-chemin entre la rénovation de la pédagogie avec la Institución Libre de Enseñanza et la vision de la société de son époque.

Since its first publication in 1914, Juan Ramón Jiménez’s internationally acclaimed work, Platero y yo, has been classified as a storybook for children, which raised a lot of critical reviews among some of his contemporary writers. However, Platero y yo is not a children’s book. So, this paper aims to introduce us to Platero and to the poet’s universe, to enlighten us to the reasons for this misunderstanding, focusing on its reception and the public reviews. The journey of Platero, the donkey, enables us to trace a social context, between the renovation of education with the Free Teaching Institution and the vision of the poet’s society.

Mots-clés : Juan Ramón Jiménez ; Platero y yo ; enfants ;  malentendu
Keywords: Juan Ramón Jiménez ;  Platero y yo ;  children, misunderstanding

 

Depuis sa première publication en 1914, un malentendu s’est noué autour de l’œuvre de Juan Ramón Jiménez, Platero y yo[1]. En effet, elle devint l’un des best-sellers hispaniques de la littérature pour enfants, et de nos jours, elle est même l’une des plus traduites internationalement. Cependant, la critique et le poète même se sont insurgés contre cette classification erronée de Platero qui a valu la consécration au poète, au point que ses détracteurs affirmaient que le Prix Nobel de 1956 avait été attribué à l’auteur d’un livre parlant d’un âne. Mais Platero n’est pas un livre écrit pour des enfants : la catégorie enfantine l’a réduit à une œuvre simpliste, infantile et somme toute, bien éloignée de la signification que le poète lui a attribuée.

À travers cette étude, il est question de s’interroger sur les malentendus de la réception de cet ouvrage, afin de mettre en évidence les aspects qui ont pu mener à cette erreur d’interprétation. Platero y yo, un livre pour adultes ? Une œuvre, sans aucun doute, bien plus complexe qu’il n’y paraît.

L’objectif est donc de parcourir la genèse de ce malentendu ; je réaliserai ainsi une approche des raisons qui ont encouragé cette confusion, de par son apparence. Cette erreur de jugement a été démentie, par la suite, par le poète lui-même, clamant à juste titre une ample complexité poétique. En effet, dans Platero, Jiménez a su intégrer certains repères autobiographiques ainsi que des indices de l’influence de son entourage intellectuel, notamment de l’Institution Libre d’Enseignement, montrant, de fait, une partie de la richesse textuelle que renferme cette célèbre œuvre du XXe siècle, ouvrant les perspectives interprétatives que tend à fermer la littérature pour enfants.

Un livre en apparence pour les enfants

En edición diferente,
los libros dicen cosa distinta.
(Jiménez, 1990 : 382)

Platero y yo de Juan Ramón Jiménez voit le jour en 1914, plus précisément le 12 décembre, date de la fin de son impression. Publié par la maison d’édition « La Lectura », il rencontre rapidement le succès comme livre pour enfants, ce qui selon Carlos Bayón (1957 : 371) s’explique par plusieurs raisons : son titre intrigant pour le lecteur, sa taille idéale pour un livre de poèmes en prose, son fil conducteur qui lie les différents épisodes entre eux et son apparence inachevée, qui en fait un « libro que parece no escrito[2] ». Il s’agit de l’un des livres les plus connus du poète[3], qui lui a valu sa renommée internationale. Cependant, sa classification a bien souvent été l’objet de confusions, comme nous allons le voir à présent.

La première édition comporte seulement 63 chapitres des 138 qui apparaissent dans l’édition de 1917[4], telle qu’on la connaît aujourd’hui : celle de 1917 fut nommée de manière erronée « une édition complète[5] » dans la mesure où d’autres textes en prose viennent l’enrichir[6], montrant l’intention de Juan Ramón Jiménez de publier un Platero corrigé et développé, un souhait qu’il n’eut pas le temps de réaliser de son vivant (Jiménez, 2015 : 47). La première édition de 1914, tronquée, regroupe des fragments choisis par le poète ou par son éditeur, Francisco Acebal (Jiménez, 2015 : 270)[7]. Gómez Yebra précise que le poète choisit les passages les plus joyeux, les plus poétiques, ceux dont les enfants occupaient le rôle principal et où les animaux étaient davantage au centre de l’action (Jiménez, 2015 : 47).

Dans la collection Biblioteca de juventud, le livre Platero apparaît sur fond vert, où des roses rouges et violettes encadrent le titre jauni, et où le nom de l’auteur est omis sur la couverture résolument moderniste. Le livre se veut ainsi attrayant pour un jeune lectorat. Il comporte également des illustrations signées Fernando Marco, un illustrateur valencien reconnu pour ses lignes précises, courbes et épurées, en accord avec l’Art Nouveau, dont l’éclosion se produit au début du XXe siècle. La première édition compte ainsi plus de 70 dessins, au trait fin noir, et colorés de rose, orange, vert, gris, bleu, violet et jaune, changeant progressivement par « cycle de chapitres », comme le feraient les saisons[8]. Seuls les chapitres « El pozo » et « El rocío » ne sont pas illustrés.

Jiménez affirmera par la suite que les dessins de Marco n’étaient pas de son goût. Cependant, il est intéressant d’observer que ce même illustrateur fut chargé de la couverture de Pastorales (1911) et que déjà, Juan Ramón Jiménez n’était pas entièrement convaincu des dessins reçus, comme il le fait savoir à son ami Gregorio Martínez Sierra :

…recibí el dibujo de Marco. No es precisamente lo que yo había soñado, es frío y hueco, tiene poca emoción; pero, en fin, bien está. Le agradeceré mucho que me mande una prueba de la cubierta cuando la tenga[9]. (Jiménez, 1972 : 107)

C’est pourquoi Jiménez se chargera lui-même de la couverture de Laberinto (1913), lequel est orné d’une couronne de lierre s’approchant du style de Marco. De plus, Trapiello remarque que, malgré l’opinion défavorable du poète, il chargera ce même illustrateur de lui dessiner la branche de persil qui apparaîtra sur ses livres à partir de la publication de Estío en 1915, jusqu’à ce qu’il soit remplacé par celui de Ramón Gaya en 1936[10].

Jiménez savait que son livre Platero allait être publié dans une collection pour enfants (Gómez Yebra, 2015 : 48) : Acebal proposa au poète de publier l’un de ses travaux dans le cadre de son projet de livre pour enfants ; le poète, alors en train de courtiser Zenobia Camprubí, accepta la proposition, en espérant lui présenter une traduction de The Crescient Moon de l’auteur bengali Rabindranath Tagore, un livre de contes courts destinés aux enfants, et trouver ainsi une excuse pour se rapprocher de sa bien-aimée. Mais suite à une dispute survenue entre cette dernière et le poète, le livre prévu prit du retard (Trapiello, 2014), et Jiménez se vit alors contraint de proposer une autre de ses compositions, écrite entre 1906 et 1912, bien qu’il ait eu l’intention de publier Platero comme faisant partie des Elegías andaluzas (Vázquez Medel, 2014 : 26).

Ce qu’il ignorait, en revanche, c’est qu’une édition « pirate », parallèle, sera publiée en même temps que celle à la couverture florale, qui causa au poète une grande déception. Le 6 septembre 1933, Juan Guerrero Ruiz et Jiménez évoquent ensemble la mort de l’éditeur survenue la veille, et le poète raconte qu’Acebal lui fit signer un contrat pour la première édition de Platero tirée à 3 000 exemplaires, et que la maison d’édition garda les droits d’auteur sur l’œuvre. Ce contrat sera ensuite rompu par le directeur suivant, Domingo Barnés (Guerrero Ruiz, 1961 : 273). Fort de cette acquisition éditoriale, Acebal publia une autre édition de Platero dans la collection « Livre scolaire », qui comptait, quant à elle, 5 000 exemplaires. Ainsi, dans La Colina de los Chopos, le poète ajoutera un nouvel annexe à Platero relatant cet épisode douloureux, qu’il intitulera « Platero y los jitanos » :

Platero, yo hice, como te dije ya, en memoria tuya, un Platero con mi alma. Un hombre que se decía mi amigo, te cojió y te quiso mostrar –luego supe para qué– a otros hombres. Te puso a su gusto, un poco ridículo, en 150 pájinas de papel, forrado con flores y con dibujos elementales, bajo el título Juventud, ejemplar a dos pesetas (ya dijo D.F.G. que en España no había un dibujante capaz de ilustrarlo como eras en la letra, Platero, que tú me dictaste).
Pues bien, Platero, creí yo que te había prestado y que eras mío, cuando te vi, otro tú, en la feria, con un cartel que decía: «Libro escolar», a 0,75 céntimos. ¡Quién te conocía! ¡Tú, maestro de escuela, Platero!
Naturalmente, te defendí; pero el hombre aquel que te me llevó prestado, un aficionado a las letras…de otros y ganapán… de otros, me dijo, con un papel en la mano, que tú eras suyo, y me habló de leyes y tribunales. Yo agoté mi vocabulario de defensa y de insultos, y él y otro te llevaron para siempre.
Pregón: «El que se encuentre un burro, con 150 pájinas en papel crudo, con pasta florida a dos pesetas, con el apodo Juventud, u otro de igual número de pájinas, con pasta gris, a 0,75, bajo el disfraz El libro escolar, devuélvalo a su dueño, Juan Ramón Jiménez, poeta, Madrid, porque es un burro robado»[11]. (Gómez Yebra, 2015 : 260-261)

Dès sa publication, Platero sera donc catalogué comme livre pour enfants, non pas pour son contenu mais pour sa présentation : le malentendu de la réception est donc, tout d’abord, forgé par une série d’éléments externes qui favorisent une lecture (mal) orientée, et influence le jugement du lecteur quant à son contenu. Le poète était conscient de l’amalgame qui se produirait concernant sa publication dans une collection pour enfants, et avertira son lecteur dès 1914, défendant son Platero de la possible (et avérée) mauvaise interprétation qui l’attendait.

Un malentendu démenti par le poète

Dans son prologue à la première édition en 1914, Jiménez écrivait ainsi dans son « Advertencia a los hombres que lean este libro para niños[12] » :

Este breve libro, en dónde la alegría y la pena son gemelas, cual las orejas de Platero, estaba escrito para… ¡Qué sé yo para quién!… para quien escribimos los poetas líricos… Ahora que va a los niños, no le quito ni le pongo una coma. ¡Qué bien!
« Dondequiera que haya niños –dice Novalis–, existe una edad de oro. » Pues por esa edad de oro, que es como una isla espiritual caída del cielo, anda el corazón del poeta, y se encuentra allí tan a su gusto, que su mejor deseo sería no tener que abandonarla nunca.
¡Isla de gracia, de frescura y de dicha, edad de oro de los niños; siempre te hallo yo en mi vida, mar de duelo; y que tu brisa me dé su lira, alta y, a veces, sin sentido, igual que el trino de la alondra en el sol blanco del amanecer! (Jiménez, 2012 : 83)

Dès que son livre voit le jour, Jiménez offre à son lecteur les clés de la lecture : l’ouvrage n’a pas été écrit pour les enfants (son avertissement se réfère donc à la collection jeunesse sous laquelle il apparaît), mais le poète a sélectionné une partie pour eux, sans pour autant simplifier son contenu, sans en « changer une virgule ». Par ailleurs, le malentendu quant à son contenu se base sur une autre confusion : Platero n’est pas un livre écrit exclusivement pour les enfants, mais il convient de le lire avec des yeux d’enfants, afin de retrouver l’âge d’or de l’enfance, l’enfant intérieur –il fanciullino pascolien[13] (Estévez, 2013 : 43-57) – caché en chaque adulte. Nous retrouvons ainsi, dans l’un des annexes de Platero, cette explication du poète :

Yo (como el grande Cervantes a los hombres) creía y creo que a los niños no hay que darles disparates (libros de caballerías) para interesarles y emocionarles, sino historias y trasuntos de seres y cosas reales tratados con sentimiento profundo, sencillo y claro. Y esquisito.
No es, pues, «Platero», como tanto se ha dicho, un libro escrito sino escojido para los niños[14]. (Jiménez, 2012 : 250)

L’évocation de l’enfance apparaît fréquemment dans l’œuvre jiménienne, qui fera souvent référence à cet âge d’or, tantôt perçu comme un paradis perdu, son Moguer natal, tantôt comme la voie pour chercher la poésie pure, car seule la beauté peut être admirée avec la simplicité d’un regard désintéressé et innocent, un regard d’enfant. Le poète reprendra ces idées à plusieurs reprises, comme dans ses notas à ses Libros en prosa : « las mujeres, los hombres, los niños, aquí y en todas partes, deben leerlo todo… todo lo que puedan. Cada uno se quedará, como ante la Naturaleza, con lo que comprenda; cada vez, sin duda, con más… y con menos. Siempre con lo más inesperado, por fortuna para todos[15] ». (Jiménez, 1969 : 727). Il l’affirmera de nouveau dans le prologue à la nouvelle édition de Platero (Jiménez, 2005 : 43) :

Yo nunca he escrito ni escribiré nada para niños, porque creo que el niño puede leer los libros que lee el hombre, con determinadas excepciones que a todos se le ocurren.[16]

La poésie se veut à la portée de tous, indifféremment de l’environnement social : chacun doit parvenir à trouver un écho qui lui soit familier. Enfin, Jiménez reviendra sur cette classification dans le prologuillo à son livre de Poesía en prosa y verso (1902-1932), destiné aux enfants et aux adultes :

El hombre, si es que lo puede, “esplicará” [sic] suficientemente al niño un sentido difícil “relativo”. (Otras veces, se lo esplicará el niño al hombre.) En casos especiales, nada importa que el niño no lo entienda, no lo “comprenda” todo. Basta que se tome el sentimiento profundo, que se contajie del acento, como se llena de la frescura del agua corriente, del color del sol y la fragancia de los árboles; árboles, sol, agua que ni el niño ni el hombre ni el poeta mismo entienden en último término lo que significan.
La naturaleza no sabe ocultar nada al niño; él tomará de ella lo que le convenga, lo que “comprenda”. Pues lo mismo la poesía. (Jiménez, 2006 : 8-9)[17]

L’aspect le plus important selon le poète est que ses lecteurs, jeunes et moins jeunes, se laissent guider par les émotions ressenties au contact de ses écrits. Nul besoin de tout expliquer, l’essentiel dans la poésie se perçoit aussi bien par l’adulte que par l’enfant[18]. Il précise que le bambin, à qui rien n’échappe, est même capable de pouvoir saisir mieux que l’adulte le contenu profond qui se dégage de ses poésies, grâce à une sensibilité exacerbée que la maturité efface parfois des mémoires. Dans cette mesure, Platero est une œuvre capable de s’adapter à son lectorat : le lecteur peut extraire à sa guise ce qui lui convient de retenir. Somme toute, il s’agit un livre d’adultes pour les adultes et d’enfants pour les enfants.

Étant donné sa publication en décembre 1914, les premiers comptes-rendus de lecture apparaîtront au cours de l’année 1915. L’ensemble sélectionné regroupe des critiques plutôt élogieuses ; cependant, n’oublions pas, comme l’écrit Urrutia (1981 : 726-727), que l’on a fait l’éloge de Platero jusqu’à l’écœurement mais qu’il a été tout autant dénigré, des années plus tard : en effet, en 1936, Rafael Alberti écrit un sonnet au ton moqueur envers Jiménez –« Mas siendo de artificio también mea, / desprende en plastas moscas de veneno…/Y no lo toques más que el burro explota.[19] »– , en guise de prologue à El burro explosivo ; de leur côté, Salvador Dalí et de Luis Buñuel sont les auteurs d’une lettre ordurière, datée de 1928, que je reproduis partiellement ci-après, et qui causa un tel choc émotionnel au poète qu’il resta prostré au lit pendant deux jours (Sánchez Vidal, 2009 : 251) :

Nuestro distinguido amigo: Nos creemos en el deber de decirle –sí, desinteresadamente- que su obra nos repugna profundamente por inmoral, por histérica, por cadavérica, por arbitraria.
Especialmente:
¡¡MERDE!!
para su Platero y yo, para su fácil y mal intencionado Platero y yo, el burro menos burro, el burro más odioso con que nos hemos tropezado[20]. (Sánchez Vidal, 2009 : 248)

En effet, il semble que Dalí ait une aversion pour Jiménez : dans une lettre à Federico García Lorca, en 1927, il souhaitera la mort de l’âne Platero (« Muera el burro (Platero) de Juan Ramón ») (Sánchez Vidal, 2009: 162) ; il exprimera de même à Pepín Bello son dégoût pour l’écriture de Jiménez en 1928, en marge de son Poema de las cositas : « ¿Qué te parece esta poesía? Que lejos del éxtasis ñoño sentimental y antipoético de un Juan Ramón por ejemplo! Juan Ramón, Jefe de los putrefactos españoles.[21] » (Sánchez Vidal, 2009 : 217).

En revanche, soulignons qu’aucun des résumés dans les journaux de cette époque ne fait allusion à Platero comme un livre pour enfants mais tous se focalisent sur l’aspect poétique qui se dégage de cette œuvre. Alejandro Plana propose un autre type de commentaire pour La vanguardia, du 27 février 1915 :

Es como la imagen en movimiento de un libro lleno de imágenes. Es el centro de irradiación de una viva y fina claridad, porque es la creación de un poeta. Juan Ramón Jiménez ha puesto en prosa la substancia lírica de un poema bucólico. Temió que tal vez la abundancia de ella perjudicase la limpidez de la imagen, y dispuso en las líneas iguales y reposadas de una prosa sutil los que hubieran podido ser períodos rítmicos, ser octosílabos ceñidos y alborozados o amplios, suaves alejandrinos. Platero y yo, a pesar de la forma, sigue siendo un libro de poesía, como lo es aquel pequeño y luminoso libro de Francis Jammes, Pensée des jardins.[22]

Au-delà du livre pour enfants simpliste, ce que retient le lecteur est donc le lyrisme de l’œuvre, et l’abondance d’images qui s’en dégagent : son contenu et la prose poétique le transforment en un recueil de poésie malgré sa forme. La référence à Francis Jammes et sa Pensée des jardins (1906) est un clin d’œil au goût de Jiménez pour le poète français, comme le précise González Ródenas (2005 : 113), qu’il découvrit lors de son séjour en France en 1901. De plus, Platero et Pensée des jardins comportent tous deux un chapitre intitulé « Ronsard », en référence au poète français.

Dans l’éloge de Plana, deux qualités principales sont évoquées : l’enlacement d’épisodes qui font de Platero un poème lyrique, et la souplesse de la langue employée, mêlant les expressions courantes, le parler andalou (le plus fréquent), l’insertion d’autres langues, comme le français (« El loro », « Ronsard »), l’italien (« la luna ») ou le galicien (« el niño tonto »), créant un rythme semblable à l’écriture en vers. Cano Ballesta (1996 : 149) souligne que l’adaptation du langage était nécessaire pour atteindre un public plus large. Mais une certaine nostalgie émane de son contenu. Platero se situe, en effet, entre plusieurs temps : selon Predmore, il existe plus précisément deux temps, les souvenirs d’enfance et la nouvelle conscience d’adulte (Jiménez, 2012 : 51). Cependant, Platero ne fait pas partie du genre autobiographique, malgré ses nombreuses références à l’enfance du poète (Jiménez, 2015). Voyons un autre exemple de compte-rendu concernant Platero, écrit par Azorín pour le journal Blanco y Negro du 28 février 1915 : une rubrique intitulée « Platero, Platerito » :

Juan Ramón Jiménez –el delicado poeta– ha contado la historia de Platero; pueden verla con sí mismos los lectores y tendrán en ello un exquisito regalo. Platero, Platerito… ¿Quién es Platero? ¿Quién es este ser que con tanto amor nos describe el poeta? Platero es…un borriquito. Los borriquitos se prestan a mil consideraciones de diversos géneros. (Hay hombre que no se prestan a ninguna.) Hay muchas clases de borriquitos; este que nos pinta Juan Ramón es simpático en extremo. No es grande ni desgarbado, sino pequeño y vivaracho. Tienes unos cascos redondos y menudos, y unas ojeras puntiagudas y tiesas. Cuando se para y levanta la cabeza, parece que está pensando alguna cosa. (Lo cual no pueden hacer tampoco muchos hombres.) A Platero, a Platerito, lo hemos visto en muchas partes y en diversas ocasiones de nuestra vida. […][23]

Azorín propose un court essai où l’animal, l’âne, en est le protagoniste. Platero figure parmi une longue liste d’ânes célèbres, où l’on pourrait évoquer, entre autres, l’âne de Jésus (rappelons que Jiménez se surnommait lui-même « l’enfant-dieu »), l’âne de Sancho Panza dans Don Quichotte, celui de Stevenson dans Voyage avec un âne dans les Cévennes (1879) ou l’âne dans De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir (1898) de Francis Jammes[24]. Aucun des livres cités n’est considéré comme un livre pour enfants. Azorín fait donc allusion à cette pluralité d’ânes littéraires, et rejoint ainsi le chapitre « Asnografía », où le poète propose une réflexion sur les qualités de son compagnon, mettant en évidence les relations entre l’âne et son maître (Predmore, 1975 : 119) :

Leo en un Diccionario: Asnografía, s. f. : Se dice, irónicamente, por descripción del asno.
¡Pobre asno! ¡Tan bueno, tan noble, tan agudo como eres! Irónicamente… ¿Por qué? ¿Ni una descripción seria mereces, tú, cuya descripción cierta sería un cuento de primavera? ¡Si al hombre que es bueno debieran decirle asno! ¡Si al asno que es malo debieran decirle hombre! Irónicamente… De ti, tan intelectual, amigo del viejo y del niño, del arroyo y de la mariposa, del sol y del perro, de la flor y de la luna, paciente y reflexivo, melancólico y amable, Marco Aurelio de los prados…
Platero, que sin duda comprende, me mira fijamente con sus ojazos lucientes, de una blanda dureza, en los que el sol brilla, pequeñito y chispeante, en un breve y convexo firmamento verdinegro. ¡Ay! ¡Si su peluda cabezota idílica supiera que yo le hago justicia, que yo soy mejor que esos hombres que escriben Diccionarios, casi tan bueno como él !
Y he puesto al margen del libro: Asnografía, sentido figurado: Se debe decir, con ironía, ¡claro está!, por descripción del hombre imbécil que escribe Diccionarios[25].
(Jiménez, 2012 : 148)

Le poète rend hommage à son fidèle compagnon qui, ami du vieillard et de l’enfant, mais également de différents aspects de la nature, participe à créer une cosmogonie où tous les éléments de la nature sont liés (Predmore, 1975 : 119).

En revanche, jusqu’à présent, les enfants n’étaient pas mentionnés. Voici le cas de critiques où l’avis sur les enfants apparaît ; par exemple, sous la plume de Ruiz de Tudanca en mai 1915 pour la Revista católica de las cuestiones sociales:

Platero y yo es la obra en prosa de un exquisito poeta; su dulzura, su delicadeza, su ingenuidad […] despiertan nuestros instintos de niño que se apoderan de toda el alma, y mientras dura la lectura es un niño el lector, olvidando sus penas amargas, sus preocupaciones atormentadoras, su manera de hombre, para recrearse como los quitinas en juegos de imaginación, en deleites de tierna sentimentalidad.
[…] y si al hombre le sujeta y torna en niño, de calcular es qué dominio tan vigoroso y sano ejercerá sobre sus lectores menudos[26].

Ces quelques lignes, en accord avec la pensée de Jiménez, montrent comment le poète emmène son lecteur dans « l’âge d’or » enfantin : ce dernier se trouve alors transporté dans l’enfance, par les jeux et la sensibilité qui se dégagent de la prose poétique. Enfin, le dernier commentaire de l’œuvre jiménienne est d’Eugenio d’Ors pour la revue España, daté du 5 février 1915 :

Los niños de España adorarán al poeta y su borriquillo. Adorarán Platero y yo precisamente porque no ha sido con premeditación escrito para ellos. Que en este capítulo, el de la literatura infantil, hay tal vez equívoco en que importa a todos no persistir. La publicación de libros destinados única y exclusivamente a los pequeños, ¿no constituirá un error pedagógico?[27]

L’auteur pose ainsi la question de ce qu’est la littérature pour enfants et les attentes concernant ce type de lecture. Une littérature « spécialisée » pour les enfants serait-ce réduire le panorama littéraire à une catégorie dépourvue d’intérêt ? Ce questionnement fait émerger l’inquiétude de Jiménez pour l’éducation des enfants, une leçon tirée du plus grand pédagogue de cette époque, Francisco Giner de los Ríos. Ainsi, l’œuvre du poète, parsemée de références contextuelles, ne peut être uniquement déchiffrée par un lectorat averti.

Un livre pour adultes

Le plus grand promoteur de Platero fut Giner de los Ríos, fondateur de la Institución Libre de Enseñanza et mentor de Jiménez, tel que le poète le raconte:

Lo conocí a mis 21 años. Y aprendí entonces en él, en su acción de educar a los niños, parte de lo mejor de mi poesía, presencié en el jardín, en el comedor, en la clase, el bello espectáculo poético de su pedagojía íntima, un fruto ya sin árbol, maduro y lleno de semilla[28]. (Jiménez, 2012 : 42)

Jiménez se rappellera avec émotion dans le prologue à Platero de 1952 sa dernière visite au professeur qui, sur son lit de mort, avait décidé d’offrir ce livre à tout son entourage pour ce Noël de 1914 (Vázquez Medel, 2014 : 58). L’ouvrage plut grandement à Giner de los Ríos ; Gómez Yebra en explique justement les raisons :

Sin ser un libro didáctico, sin ser un libro de Pedagogía, sin pretensiones dogmáticas, Platero y yo respondía fielmente a la ideología de la Institución Libre de Enseñanza, que estaba defendiendo la aproximación a la naturaleza para aprender de ella y de sus seres primigenios lo que estaban en disposición de proporcionar al ser humano: una lección de humanismo[29]. (Gómez Yebra, 1992 : 39)

Mais si le malentendu se basait principalement sur sa forme matérielle de livre pour enfants, le contenu, quant à lui, a pu également prêter à confusion. En effet, la pluralité des figures d’enfants au fil de la lecture a pu conduire à une grande identification de la part du lectorat juvénile. Gómez Yebra (1991 : 387-95) fait allusion à un processus de personnification, qui transforme l’âne en un enfant de plus qui se fond dans le groupe. En effet, le mot « âne » n’apparaît pas avant le chapitre « Alegría », pour l’édition de 1914 et « El eclipse » pour celle de 1917. Afin de définir Platero, seul certains indices sont indiqués. Et quand surgit la classification animale, cette opération est réalisée par le biais de l’impersonnel (« delante del burro » dans « Alegría ») ou de l’altérité dans « El eclipse » (« otro burro…[30]»).

Dès le premier chapitre de Platero, le poète assigne à l’âne deux caractéristiques inhérentes à l’enfant : la tendresse et son caractère affectueux, qui rendent immédiatement le personnage attachant (Gómez Yebra, 1991 : 389). Ainsi, puisque Platero possède des attributs propres à cet âge d’or, il était nécessaire que le poète y mette en scène des enfants, afin que le lecteur, enfant comme adulte, puisse accepter l’enseignement de cet « enfant » simple et tendre, qui vient de la campagne et concentre le meilleur de ses traditions (Gómez Yebra, 1991 : 393). De nouveau, le poète met son œuvre à la portée de son public.

Néanmoins, les enfants dépeints dans Platero, s’ils ne font pas partie directement de la famille du poète comme dans « El racimo olvidado » ou « La niña chica[31] », sont des êtres marginaux, souvent pauvres, appartenant à une même communauté. Certains souffrent de problèmes d’ordre physique, mental, pathologique ou à cause de leur travail, et ils tâchent de s’échapper de cette réalité par le jeu (Gómez Yebra, 1991 : 393-194). Leur quotidien est également rythmé par la violence (López García, 2016 : 105-119) et la mort (Predmore, 1975 : 132).

En effet, la sensibilité poétique et la clarté de l’œuvre jiménienne ne doivent pas être confondues avec de la mièvrerie. Nombreux sont les chapitres qui font allusion à des scènes de cruauté humaine sur des animaux : c’est le cas dans « El perro sarnoso » où un chien galeux est abattu de sang froid par un gardien, une scène déjà présente dans l’édition de 1914. À partir de 1917, les chapitres ajoutés montrent davantage de pessimisme : cette violence va à l’encontre des humains, comme l’épisode de « Pinito » à qui l’on jette des pierres. Il s’agit également d’actes causés au nom des traditions, comme dans « La perra parida », où la laitière enlève des chiots afin de les cuisiner en potage, censé soigner son enfant malade. Autant d’exemples qui en font un livre pour adultes, loin de la prétendue, depuis Freud, innocence enfantine.

J’ai évoqué auparavant les deux époques de Platero, des théories soutenues par Predmore (2012) et Gómez Yebra (1991). L’œuvre reprend ainsi des personnages qui ont existé dans la réalité de Juan Ramón Jiménez, passée ou présente, pour leur rendre hommage (la dédicace à la mémoire d’Aguedilla, « la pauvre folle », en est un témoignage) ou pour relater des épisodes pénibles de leur enfance. Concernant son éducation, par exemple, il dresse le portrait de la sévère Doña Domitila (« La miga ») ou de « Lipiani »[32], un profiteur qui volait le goûter des pauvres enfants, des personnages qui n’apparaîtront pas dans la première édition. Ainsi, l’œuvre poétique ne peut être comprise sans une vision d’ensemble de la société telle que l’a vécue Jiménez, où, à travers cette démarche poétique, l’auteur regroupe des éléments autobiographiques, sociaux et religieux (Predmore, 2012 : 60), qui ne peuvent s’arrêter à la catégorie de livres pour enfants.

Dans le panorama littéraire qui laissait de côté les bambins, il est donc difficile de classer cette élégie andalouse dans une catégorie. Sheehan propose alors de le nommer le « genre Platero » (1981 : 735). En effet, ce nouveau genre inclut, selon lui, les critères suivants : la combinaison de formes littéraires traditionnelles en prose lyrique, des chapitres courts capables de former une entité complète et de se suffire à eux-mêmes, des enfants ou des animaux personnifiés comme tels en guise de personnages principaux, des défauts mentaux ou physiques des enfants, la transmigration des âmes des enfants, autrement dit, leur fusion avec d’autres éléments de la nature après la mort et un appel à la justice sociale.

Si Platero n’est pas un livre pour enfants, il a sans aucun doute ouvert la voie à un nouveau type d’écriture pour eux, grâce à la grande affection que Jiménez leur portait et, grâce à sa croyance en leur grande intuition poétique, un chemin suivi a posteriori par Federico García Lorca (Sheehan, 1981 : 740).

Conclusion

Les spécialistes qui ont largement étudié Platero ont clamé avec le poète que ce livre n’était pas pour les enfants. Or, ce malentendu prend sa source dans sa forme matérielle, l’objet et sa publication, orientant, de la sorte, le jugement de ses lecteurs vers la littérature pour enfants. Néanmoins, Juan Ramón Jiménez avait conscience de cette confusion. Après la publication de la première édition en 1914, ses contemporains se sont, pour la plupart, montrés enthousiastes vis-à-vis de cette œuvre pleine d’émotions; ce n’est que plus tard que le poète se rendra compte de l’impact de son œuvre sur son jeune lectorat, lors de son voyage en Amérique du Nord (Palau de Nemes, 1957 : 159-160).

Si Jiménez n’a pas écrit Platero pour un jeune public, il a tâché, en revanche, d’associer ses propres expériences d’enfance à une actualité, elle, ancrée dans son époque. Platero doit donc être lu par l’adulte avec un regard d’enfant, et ainsi, des lecteurs de tous les âges peuvent en tirer les conclusions qui leur conviennent. Les propos d’Urrutia illustrent avec exactitude tout le malentendu qui s’est développé autour de Platero:

Platero y yo [es] una de las obras peor leídas de la moderna literatura española, posiblemente debido a su propia popularidad. Además, el que se publicara por primera vez como libro para niños lo encasilló en un género calificado de menor e hizo olvidar la edición completa. Platero y yo se entendió, así, como una narración amable y delicada, incluso almibarada y ñoña, cuando constituye uno de los textos más hermosos de la literatura, dolorido y doloroso, testimonio lírico de la desarmonía del mundo[33]. (Jiménez, 1997 : 7)

En somme, la renommée de Platero se doit à un malentendu. Une confusion qui a contribué à son succès, le mettant à la portée d’un large public qui grandit en connaissant cette œuvre universelle de Jiménez, le poète, « el del burro ».


Auteur


Virginie Giuliana
Université de Neuchâtel
Université Lumière Lyon 2
[virginie.giuliana@unine.ch]


Œuvres citées


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Notes


[1] Nous utiliserons désormais l’abréviation Platero pour faire référence à l’œuvre de Jiménez.

[2] « Un livre qui semble n’être pas écrit ». Toutes les traductions ont été faites par mes soins, sauf celles concernant des chapitres de Platero y yo, traduites par Claude Couffon dans Platero et moi (1974). L’auteur de l’article, Carlos Bayón, souligne ici.

[3] Un symposium international a été organisé en 2014 pour célébrer les cent ans de Platero y yo (Cátedra « Juan Ramón Jiménez » de la Universidad de Huelva) et les années 2016-2017 marquent le double centenaire du Diario de un poeta reciencasado (écriture et publication).

[4] Voici la liste des 63 chapitres présents dans la première édition, dans l’ordre suivant : « Platero », « Paisaje grana », « Alegría », « Mariposas blancas », « La Primavera », « ¡Ángelus! », « El loco », « la flor del camino », « Ronsard », « La luna », « El canario vuela », « Susto », « La espina » (devenu : « la púa »), « Juegos del anochecer », « Amistad », « La novia », « Calosfrío » (devenu : « Escalofrío »), « Ella y nosotros », « La coz », « Asnografía », « El Verano », « Darbón », « La arrulladora », « El canto del grillo », « Corpus », « La cuadra », « El perro sarnoso », « Tormenta », « Pasan los patos », « Siesta », « La tísica », « Paseo », « Carnaval », « El pozo », « Nocturno », « El niño tonto », « Domingo », « La carretilla », « Retorno », « El pastor », « Convalecencia », « La niña chica », « El Otoño », « Sarito », « Tarde de octubre », « El loro », « Anochecer », « El Rocío », « Los gorriones », « Idilio de noviembre », « El canario se muere », « Los fuegos », « El racimo olvidado », « Noche pura », « El alba », « Navidad », « El invierno », « Idilio de abril », « Libertad », « La muerte », « Nostalgia », « El borriquete », « Melancolía », et à part, « A Platero en el cielo de Moguer ». (Jiménez, 2014).

[5] ABC, 17/05/1917 (dernière consultation le 20.01.2016). http://hemeroteca.abc.es/

[6] La dernière édition en date de Platero y yo de Antonio Gómez Yebra (2015) fait état de 138 chapitres, de 2 annexes, comprenant en tout 10 textes ajoutés.

[7] La confusion demeure quant au choix des textes : le poète affirme tout d’abord que lui-même a choisi les chapitres qui apparaissent dans cette première édition, puis réfutera ses propos quant à la sélection : « no era sino una selección hecha por los editores (y que luego ha servido de modelo para las ediciones menores) » : « il s’agissait d’une sélection faite par les éditeurs (et qui, par la suite, a servi de modèle aux éditions secondaires ».

[8] La critique a déjà souligné que Platero y yo se déroulait sur une année, où les saisons sont mentionnées pour la plupart. La couleur verte est répétée deux fois dans les illustrations, représentée par un camaïeu vert. Et pour cause, Gómez Yebra souligne que 75 % de l’œuvre se déroule en automne et surtout au printemps, saison la plus verte de l’année. (Jiménez, 2015 : 293)

[9] « J’ai reçu un dessin de Marco. Ce n’est pas précisément ce dont j’avais rêvé, il est froid et creux, il a peu d’émotions ; mais enfin, il est bien. Je vous remercierai de m’envoyer un aperçu de la couverture quand vous l’aurez ».

[10] Trapiello, Andrés (dernière consultation le 30.01.2016) : « Platero o la breve historia de un libro feliz ». http://hemeroflexia.blogspot.ch/2015/02/platero-al-fin.html

[11] « Platero, j’ai fait, comme je te l’ai déjà dit, en mémoire de toi, un Platero avec mon âme. Un homme qui disait être mon ami, t’a pris et a voulu te montrer – je sus après pourquoi – à d’autres hommes. Il t’a façonné à son goût, un peu ridicule, en 150 pages de papier, couvert de fleurs et avec des dessins élémentaires, sous le titre Jeunesse, un exemplaire à deux pesetas (D.F.G. a déjà dit qu’il n’y avait pas en Espagne un dessinateur capable de t’illustrer comme toi avec des mots, Platero, que tu m’as dictés).
Eh bien, Platero, j’ai cru que je t’avais prêté et que tu étais à moi, quand je t’ai vu, un autre toi, à la foire, avec une pancarte qui disait : « Livre scolaire », à 0, 75 centimes. Qui t’aurait reconnu ? Toi, maître d’école, Platero !
Naturellement, je t’ai défendu ; mais cet homme-là qui t’a enlevé alors que tu étais prêté, un amateur des lettres… des autres et malotru… des autres, m’a dit, avec un papier dans la main, que tu étais à lui, et il m’a parlé de lois et de tribunaux. Je vins à bout de mon vocabulaire de défense et d’insultes, et lui et un autre t’enlevèrent pour toujours.
Avis au public : « Celui qui trouve un âne, avec 150 pages en papier brut, avec une couverture fleurie à deux pesetas, avec le surnom Jeunesse, ou un autre d’un même nombre de pages, avec une couverture grise à 0,75, sous le costume Le livre scolaire, rendez-le à son propriétaire, Juan Ramón Jiménez, poète, Madrid, car c’est un âne volé. »

[12] « Avertissement aux hommes qui lisent ce livre pour les enfants :
Ce livre bref, où la joie et la peine vont de pair, comme les oreilles de Platero, était écrit pour… Qu’en sais-je moi, pour qui ! Pour qui nous écrivons, nous autres les poètes lyriques… Maintenant qu’il est destiné aux enfants, je ne lui enlève ni lui ajoute une virgule, c’est bien !
« Où il y a des enfants – dit Novalis –, il existe un âge d’or. » Car dans cet âge d’or, qui est comme une île spirituelle tombée du ciel, se promène le cœur du poète, qui se trouve là si à son aise, que son plus grand souhait serait de ne jamais avoir à l’abandonner.
Île de grâce, de fraîcheur et de bonheur, âge d’or des enfants ; je te trouve toujours dans ma vie, mer de deuil ; et que ta brise me donne sa lyre, grande et, parfois, sans aucun sens, semblable à une trille d’une alouette dans le soleil blanc du lever du jour. »

[13] Le « petit enfant », littéralement, est une œuvre de Giovanni Pascoli (1907) qui pose les bases de sa poétique : ainsi, il affirme qu’au fond de chacun de nous se cacher un fanciullino, un esprit sensible, capable de s’émerveiller des choses les plus simples.

[14] « Comme le grand Cervantes aux hommes, je croyais et je crois qu’il ne faut pas donner à des enfants des sottises (livres de chevalerie) pour les intéresser et les émouvoir, mais des histoires et des représentations d’êtres et de choses réelles traitées avec un sentiment profond, simple, clair. Et exquis.
« Platero » n’est donc pas, comme il a si souvent été dit, un livre écrit mais choisi pour les enfants. »

[15] « Les femmes, les hommes et les enfants, ici et partout, doivent tout lire… tout ce qu’ils peuvent. Chacun gardera, comme devant la Nature, ce qu’il comprend ; chaque fois, sans doute, quelque chose de plus… ou de moins. Toujours le plus inespéré, par chance pour tout le monde ».

[16] « Je n’ai jamais écrit ni écrirai pour des enfants, car je crois que l’enfant peut lire les livres que l’homme lit, avec certaines exceptions auxquelles nous pensons tous ».

[17] « L’homme, s’il le peut, expliquera suffisamment à l’enfant un sens difficile « relatif ». (D’autres fois, l’enfant l’expliquera à l’homme.) Dans des cas particuliers, cela ne fait rien si l’enfant ne l’entend pas, ne comprend pas tout. Il suffit qu’il saisisse le sentiment profond, qu’il s’imprègne de l’accent, qu’il se délecte de la fraîcheur de l’eau qui coule, de la couleur du soleil, de la senteur des arbres ; des arbres, du soleil et de l’eau que ni l’enfance, ni l’homme, ni le poète même comprennent ce qu’ils signifient. La nature ne sait rien cacher à l’enfant ; il prendra d’elle ce qui lui convient, ce qu’il comprend. Il en de même pour la poésie. »

[18] Il est possible de percevoir un écho de cette pensée juanramonienne dans Le petit Prince, autre œuvre pour adultes cataloguée comme œuvre pour enfants : « On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux. » (Saint-Exupéry, 1999 : 59).

[19] « Mais bien qu’artificiel il pisse aussi, / il dégage d’épaisses mouches de venin… / et ne le touche plus que l’âne explose ».

[20] « Notre ami distingué, Nous nous croyons dans le devoir de vous dire –oui, de manière désintéressée– que votre œuvre nous répugne profondément, pour être immorale, hystérique, cadavérique, arbitraire. Plus particulièrement : MERDE !! pour votre Platero y yo, pour votre Platero y yo facile et mal intentionné, l’âne le moins âne, l’âne le plus odieux sur lequel nous soyons tombés. ».

[21] « Que penses-tu de cette poésie ? Elle est bien loin de l’extase nunuche, sentimentale et antipoétique d’un Juan Ramón par exemple ! Juan Ramón, chef des pourrissants espagnols ».

[22] « Il est tel l’image en mouvement d’un livre rempli d’images. C’est le centre d’irradiation d’une clarté vive et fine, car c’est la création d’un poète. Juan Ramón Jiménez a mis en prose la substance lyrique d’un poème bucolique. Peut-être eut-il craint que cette abondance de substance lyrique cause préjudice à la limpidité de l’image, et il a disposé dans les lignes égales et posées d’une prose subtile ce qui aurait pu être des périodes rythmiques, ou des octosyllabes restreints remplis de joie, ou d’amples et doux alexandrins. Platero y yo, malgré sa forme, reste un livre de poésie, comme l’est le livre petit et luminieux de Francis Jammes, Pensée des jardins. »

[23] « Juan Ramón Jiménez – le poète délicat – a raconté l’histoire de Platero ; les lecteurs peuvent la voir eux-mêmes et auront un cadeau exquis. Platero, Petit Platero… Qui est Platero ? Qui est cet être que le poète nous décrit avec tant d’amour ? Platero est… un petit âne. Les petits ânes se prêtent à mille considérations de tous genres. (Il y a des hommes qui ne se prêtent à aucune). Il y a plusieurs sortes d’ânes ; celui que nous dépeint Juan Ramón est extrêmement sympathique. Il n’est ni grand ni dégingandé, mais petit et gaillard. Il a des sabots ronds et menus, et des oreilles pointues et raides. Quand il s’arrête et lève la tête, il semblerait qu’il pense à quelque chose. (Ce que ne peuvent pas faire non plus de nombreux hommes.) Platero, Petit Platero, nous l’avons vu à de nombreux endroits et à divers moments de notre vie. […] »

[24] Voir l’étude d’Urrutia concernant les rapports entre Francis Jammes et Jiménez (1981 : 728).

[25] « XXXVI : Ânographie

Je lis, dans un dictionnaire : Ânographie : n. f. : se dit, ironiquement, de la description de l’âne.

Pauvre âne ! Si bon, si noble, si spirituel ! Ironiquement. Pourquoi ? Ne mériterais-tu donc aucune description sérieuse, toi, donc la description serait certainement un conte de printemps ? Et si l’on traitait d’âne celui qui est méchant ! Ironiquement… Toi, si intellectuel, toi, l’ami du vieillard et de l’enfant, du ruisseau et du papillon, du soleil et du chien, de la fleur et de la lune, toi, si patient, si réfléchi, si mélancolique, si aimable ô Marc-Aurèle-des-Prés…

Platero, qui comprend sans doute, me regarde fixement de ses grands yeux brillants, agréablement durs, dans lesquels le soleil resplendit, minuscule, éclatant, comme dans un tout petit firmament convexe et glauque. Ah ! Si sa grosse tête laineuse et idyllique savait que je lui rends justice, que je suis meilleur que ces hommes qui écrivent les dictionnaires, que je suis presque aussi bon que lui !
Et j’ai noté en marge du livre : Ânographie : n. f. : doit se dire, ironiquement, bien sûr ! de la description de l’homme stupide qui écrit les dictionnaires. »

[26] « Platero y yo est une œuvre en prose d’un poète exquis ; sa douceur, sa délicatesse, son ingénuité […] réveillent nos instincts d’enfants qui prennent possession de notre âme, et le temps que dure la lecture, le lecteur est un enfant, oubliant ses amères peines, ses préoccupations tenaillantes, sa manière d’homme, pour se distraire […] avec des jeux d’imaginations, avec des distractions d’une tendre sentimentalité. […] et si l’homme est attaché et transformé en enfant, il faut calculer quelle ampleur si vigoureuse et saine il exercera sur ses petits lecteurs. »

[27] « Les enfants d’Espagne adoreront le poète et son petit âne. Ils adoreront Platero y yo précisément parce qu’il n’a pas été écrit pour eux délibérément. Dans ce chapitre, celui de la littérature pour enfants, il y a peut-être un malentendu dans lequel il convient à tous de ne pas persister. La publication de livres destinés uniquement et exclusivement aux petits ne serait-il pas une erreur pédagogique ? ».

[28] « Je fis sa connaissance à 21 ans. J’ai appris de lui, dans son action d’éduquer les enfants, une partie du meilleur de ma poésie, j’ai assisté dans le jardin, dans la salle à manger, dans la classe, au beau spectacle poétique de sa pédagogie intime, un fruit maintenant sans arbre, mûr et rempli de graines. ».

[29]« Sans être un livre didactique, sans être un livre de Pédagogie, sans prétentions dogmatiques, Platero y yo répond fidèlement à l’idéologie de l’Institution Libre d’Enseignement, qui défendait l’approche de la nature pour apprendre d’elle et apprendre ce que ses êtres primitifs pouvaient apporter à l’être humain : une leçon d’humanisme.».

[30] « Là-bas, dans le corral [sic], Platero paraissait un âne moins réel, différent, pareil à une silhouette de papier ; un autre âne… ».

[31] « La niña chica » fait référence à sa nièce, dont le décès en bas âge a tant meurtri le poète.

[32] Ce chapitre sur Lipiani donna lieu à un échange véhément de lettres avec Luis Bello, en 1927, ce dernier jugeant trop sévère la réaction de Juan Ramón Jiménez face à son ancien enseignant. (Bello, 1929 : 63-71)

[33] « Platero y yo est l’une des œuvres les plus mal lues de la littérature espagnole moderne, probablement à cause de sa popularité même. De plus, le fait qu’elle ait été publiée pour la première fois comme un livre pour enfants la rangea dans un genre qualifié d’inférieur et fit oublier l’édition complète. Ainsi, Platero y yo fut comprise comme une narration charmante et délicate, mielleuse et niaise même, quand il s’agit de l’un des textes les plus beaux de la littérature, endolori et douloureux, un témoignage lyrique du désordre du monde. »