Fenêtre sur le festival de Biarritz

La 25e édition du festival de Biarritz : « Amérique latine, cinémas et cultures », s’est déroulée du 26 septembre au 2 octobre 2016.Dans son édito, Michel Veunac, maire de Biarritz, annonce que c’est l’Amérique centrale tout entière qui est à l’honneur, y voyant le symbole de l’évolution culturelle et de la richesse créative du cinéma « latino » : « Il y a 25 ans, le cinéma était avant tout nord-américain, et personne n’aurait pensé qu’un jour, ce serait un film guatémaltèque qui ferait vibrer la Gare du Midi (le magnifique Ixcanul) et représenterait son pays aux Oscars 2016. »

En effet, si le focus était mis cette année sur l’Amérique centrale, le tourbillon de la joyeuse piñata de l’affiche faisait valser nombre d’animaux, de produits et de symboles du continent latino-américain, du colibri au lama, du sombrero aux maracas, de l’ananas au ballon de foot…

 

L’inauguration du Village du festival se fit par celle de l’exposition : « Atelier Mattas, se représenter le monde », dans lequel Ramuntcho Matta proposait une rencontre avec trois membres de sa famille chilienne aujourd’hui disparus (son père Roberto Matta et ses deux demi-frères).

Le focus Amérique centrale adoptait une composition équilibrée, avec trois films consacrés au Costa Rica : Agua fría de Mar, de Paz Fábrega, El sonido de las cosas d’Ariel Escalante, Por las plumas de Neto Villalobos, trois au Panamá : Historias del Canal, de Carolina Borrero, Pinky Mon, Luis Franco Brantley, Abner Benaim et Pituka Ortega Heilbron, Invasión d’Abner Benaim, et Zachrisson du même réalisateur. Trois films représentaient le Nicaragua : Cinema Alcázar, de Florence Jaugey, El hombre de una sola nota, de Frank Pineda, et La isla de los niños perdidos de Florence Jaugey. Palabras mágicas, de Mercedes Moncada est une co-production Nicaragua-Guatemala. Enfin, du Guatemaltèque Julio Hernández Cordón, Te prometo anarquía. Une rencontre autour des cinémas d’Amérique centrale permettait de faire le point sur les différents films proposés.

Le concert du chanteur colombien Yuri Buenaventura, qui a adopté ce nom artistique en hommage au port sur le Pacifique où il est né, fit salle comble le 28 septembre à la Gare du Midi, au rythme de la salsa, du mambo, du cha-cha-cha… Le chanteur colombien qui faisait partie du jury de longs métrages en 2006, est resté un ami du festival[i].

Cette année encore, deux rencontres littéraires étaient au programme. La première permit au public de découvrir Sergio Ramírez, homme politique, essayiste, romancier et journaliste nicaraguayen. Après le début d’une carrière littéraire marquée par la publication de Cuentos, en 1963, il prit un autre chemin pour s’engager auprès des Sandinistes contre la dictature d’Anastasio Somoza, puis rejoignit la Junte du Gouvernement de Reconstruction Nationale lors de son triomphe en 1979. Par la suite, il fut vice-président de 1985 à 1990, aux côtés de Daniel Ortega. Son œuvre littéraire est imprégnée de ce fort engagement politique (Adiós muchachos, 1999, publié en français comme Mémoires de la révolution sandiniste, 2004). Ses romans, comme le polar El cielo llora por mí (Il pleut sur Managua, 2011), dressent une critique acerbe de la société nicaraguayenne, en évoquant notamment les problèmes liés au narcotrafic, à la corruption ou encore au fanatisme religieux. Entre autres nombreux prix, il reçut en 2014 le Prix Carlos Fuentes (candidature proposée par la Fondation Gabriel García Márquez).

La deuxième rencontre était avec Rodrigo Rey Rosa, pour la présentation de son roman, Le matériau humain (2016, Gallimard), livre issu de ses recherches dans les archives secrètes de la police du Guatemala, pays qui connut une guerre civile de près d’un demi-siècle (1954-1996). Il « mêle dans son œuvre mythes, réalités et rêves, construisant des fictions envoûtantes qu’imprègnent la violence ordinaire et la beauté naturelle de son pays natal »[ii]. Il est aussi traducteur en espagnol des œuvres de Paul Bowles, Norman Lewis, Paul Léautaud et François Augières.

Longs métrages (10 films en compétition)

Le jury était présidé par Alfredo Arias, metteur en scène, comédien et dramaturge, né à Buenos Aires. En 1985, il est nommé directeur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Metteur en scène d’opéra, il apporte une touche originale aux œuvres du répertoire lyrique qu’il revisite de la France à l’Italie, et de l’Espagne à l’Argentine. Il était entouré de Delphine Gleize, réalisatrice (Carnages, L’Homme qui rêvait d’un enfant, La Permission de minuit…) Laure Duthilleul, actrice de théâtre, cinéma et téléfilms, avant de devenir réalisatrice et scénariste (À ce soir, 2004). Sergio Ramírez (voir son parcours dans la rubrique ci-dessus des rencontres littéraires), était le quatrième membre de ce jury, complété par Alice Girard, d’abord Directrice Générale adjointe de France 3 Cinéma puis productrice à Rectangle Productions, dont sont issus des films aussi variés que La guerre est déclarée de Valérie Donzelli ou Palais Royal de Valérie Lemercier.

Abrazo du meilleur film

A cidade onde envelheço (Brésil, premier film), Marilia Rocha

Francisca est une jeune femme portugaise qui vit au Brésil depuis un an. Elle reçoit Teresa, une amie avec laquelle elle avait perdu contact. Tandis que Teresa découvre le nouveau pays où elle veut s’installer, Francisca se languit de Lisbonne. Le film explore la profonde amitié qui les unit et leurs désirs opposés.

 

 

Marilia Rocha vit à Belo Horizonte, Brésil. Son travail, constitué de films documentaires, a été présenté dans de nombreux festivals et au sein de musées comme le MoMA (USA) et le Musée d’art moderne de São Paulo (Brésil).

Lors de la remise du prix, l’assistante réalisatrice souligne l’hommage rendu au Brésil dans cette édition du festival.

Prix du Jury

Aquarius (Brésil), Kleber Mendonça Filho

Clara, la soixantaine, ancienne critique musicale, est née dans un milieu bourgeois de Recife, au Brésil. Elle vit dans un immeuble singulier, l’Aquarius, construit dans les années quarante sur la très huppée Avenida Boa Viagem qui longe l’océan. Un important promoteur a racheté tous les appartements mais elle se refuse à vendre le sien. Elle va entrer en guerre froide avec la société immobilière qui la harcèle.

Le réalisateur, ancien journaliste, a réalisé plusieurs courts-métrages et documentaires. Son premier long-métrage, Les bruits de Recife (2012), avait été nominé pour représenter le Brésil aux Oscars 2014.

La grande actrice Sonia Braga, absente des écrans brésiliens depuis dix-huit ans, fait un retour remarqué dans ce rôle très apprécié du jury. Alfredo Arias a salué le personnage féminin entré en résistance, établissant aussi le parallèle avec le film recevant « El abrazo », soulignant les qualités du cinéma brésilien et de ses compositions féminines. Résistance et courage sont les deux mots qui illustrent au mieux ce long-métrage.

 

Prix d’interprétation féminine

Sonia Braga pour le rôle de Clara dans Aquarius. (Voir ci-dessus). Maeve Jinkings, qui la représente, met l’accent sur le rôle et l’image de Sonia Braga dans le cinéma brésilien, le personnage de Clara étant la marque de son retour dans le cinéma national.

 

Prix d’interprétation masculine

Alejandro Sieveking pour le rôle d’Evans dans El invierno (Argentine), premier film d’Emiliano Torres[iii], qui a travaillé comme scénariste et comme assistant réalisateur dans de nombreux films, collaborant notamment avec Daniel Burman, Albertina Carri, Paz Encina, Marco Bechis et Emanuele Crialese. Très fier de son deuxième prix, Emiliano Torres considère qu’Alejandro Sieveking, magnifique dans son silence et ses regards d’un vieillard qui refuse de passer le relais, est « un grand acteur qui s’est donné corps et âme pour construire ce personnage ».

Sorte de western patagonien, le film conte l’histoire d’un vieux contremaître, Evans, contraint de prendre sa retraite du ranch isolé où il a travaillé toute sa vie, pour se voir remplacé par un jeune employé, Jara, qui espère s’y installer avec femme et enfant.

 

Prix du public

El Amparo (Venezuela, Colombie, premier film), Rober Calzadilla

À la fin des années 80, à la frontière entre le Venezuela et la Colombie, près de la rivière Arauca, deux hommes survivent à une attaque armée dans laquelle ils perdent quatorze de leurs compagnons. L’Armée les accuse d’être des guérilleros et tente de les arracher à leur cellule où ils sont surveillés par la police locale et la population du village. Le film est fondé sur un fait réel connu sous le nom de « la masacre de El Amparo » qui s’est produit en 1988. Lors de la remise du prix, le Vénézuélien Rober Carzadilla, dont c’est le deuxième film, insiste sur le contexte processus de paix à la veille du référendum qui a eu lieu en Colombie le 2 octobre 2016.

 

Prix du Syndicat Français de la Critique de Cinéma (Jury présidé par Philippe Lefait, entouré de Chloé Rolland, Louis Séguin et Guillaume Guguen)

El invierno (voir ci-dessus)

Le réalisateur est félicité pour les qualités formelles de son film. Il est honoré d’avoir reçu un prix de ce jury de la critique française, la France étant un pays historiquement exigeant dans son cinéma.

 

Les autres longs métrages en compétition étaient[iv] : El Rey del Once (Daniel Burman, Argentine), Maquinaria Panamericana (Joaquín del Paso, Mexique), Neruda (Pablo Larraín, Chili), Pinamar (Federico Godfrid, Argentine), Poesía sin fin (Alejandro Jodorowsky, Chili), X-Quinientos (Juan Andrés Arango, Colombie).

 

Documentaires

 

Documentaires
(13 films en compétition)
Jury présidé par Cyril Dion[v], entouré de Martine Saada et Julie Paratian.
Abrazo du meilleur film documentaire Nueva Venecia (Colombie), Emiliano Mazza De Luca

 

Mentions spéciales Damiana Kryygi (Argentine, Paraguay), Alejandro Fernández Mouján et Yo no soy de aquí (Chili), Maite Alberdi, Giedré Žickyté
Prix du public Exil-sur-scène (France-Chili), Jean-Michel Rodrigo, Marina Paugam

 

 

Les autres films documentaires en compétition étaient : Cinema Novo (Brésil), Eryk Rocha, En otra casa (Honduras-Espagne), Vanessa Rousselot, Fotograma (Brésil), Luís Henrique Leal et Caio Zatti, Jonas e o circo sem lona (Brésil), Paula Gomes, La parte por el todo (Argentine), Roberto Persano, Santiago Nacif et Juan Andrés Martínez Cantó, Marina (Cuba), Haliam Pérez Fernández, Mirar morir. El ejército en la noche de Iguala (Mexique), Coizta Grecko B., Una família ilustre (Brésil), Beth Formaggini, Zona franca (Chili), Georgi Lazarevski.

 

Courts métrages

(10 films en compétition)

Jury présidé par Aurélie Chesné, entourée de Safy Nebbou et Clara Rousseau
Abrazo du meilleur court métrage El Edén (Colombie), Andrés Ramírez Pulido
Mention spéciale du jury Rosinha (Brésil), Gui CamposÀ
Prix TV5 Monde Caminho dos gigantes (Brésil), Alois Di Leo
Projet Lizières Andrés Ramírez Pulido pour La jauría

 

 

Les autres courts métrages en compétition étaient : Celebración (Mexique), Juan Barreda, De la muerte de un costero (Argentine), Carlos Alberto Díaz, La canoa de Ulises (Argentine), Diego Fió, Los días felices (Argentine), Agostina Guala, No hay muerto malo (Chili), Emilio Díaz Pascual, Ruby (Brésil), Luciano Scherer, Guillermo Soster et Jorge Loureiro, et Tiznao (Cuba), Andrés Farías.

 

 

La soirée s’est achevée par le film de clôture, Gloria, du Chilien Sebastián Lelio (2013).

Auteures

Françoise Heitz et Audrey Louyer, EA 4299, CIRLEP.

 

[i] La présence du chanteur a donné lieu à la projection d’un documentaire réalisé par Marcela Gómez Montoya, Buenaventura, no me dejes más.

[ii] Les auteures de ce compte-rendu du festival, n’ayant pu assister aux rencontres littéraires, s’inspirent des présentations du guide du festival.

[iii] Le film n’a pu malheureusement être diffusé sur les écrans français, pour cause de faillite de la maison de production. On ne peut que souhaiter que des films aboutis comme celui-ci trouvent l’opportunité d’une seconde vie et ne restent pas à jamais « un film de festival ». Cette réflexion vaut aussi pour les documentaires primés.

[iv] Remarque des auteures : la volonté très nette d’encourager de jeunes cinéastes est bien compréhensible, ce qui peut expliquer l’absence de prix pour un film tel que Poesía sin fin, du vétéran Alejandro Jodorowsky.

[v] Il a écrit et co-réalisé avec Mélanie Laurent le film Demain, César du meilleur documentaire en 2016.