L’ouvert n° 9 / 2016, Revue Henri Maldiney

Née avec l’Association Henri Maldiney en 2007, la revue L’ouvert [1] consacre à l’œuvre du philosophe Henri Maldiney (1912-2013) un numéro annuel composé de certains de ses textes, publiés ou inédits, et d’articles écrits par ceux et celles qu’inspirent la vigueur et l’actualité de sa pensée.

Ce numéro 9 témoigne de l’envergure intellectuelle d’un homme qui n’hésite pas à se nourrir de l’apport des esprits les plus audacieux de son siècle pour l’intégrer à une réflexion sur l’existence. Roger Brunot, qui a préparé ce numéro, a eu la bonne idée d’encadrer les trois articles centraux – chacun d’une longueur de 30 à 40 pages –, par un texte plus court de Jean-Pierre Charcosset intitulé « Henri Maldiney : l’homme et la montagne », en début de volume, et par « Montanas », poème aux accents mallarméens composé par Maldiney, en fin de volume. Le lecteur se trouve ainsi d’emblée informé de l’importance primordiale que ce dernier attachait à l’alpinisme et à l’expérience concrète de l’espace dans sa quête de l’originarité du phénomène.

De l’article de Charcosset – commentaire d’un passage d’Ouvrir le rien, l’art nu (Maldiney, 2000 : 35, cité dans Charcosset : 20) –, nous retiendrons deux maîtres-mots : saisissement et verticalité. Le saisissement, c’est l’étonnement « éprouvé, ressenti, avant d’être compris » devant l’apparaître du Cervin comme phénomène pur. Le rapport existentiel à la montagne et les instants uniques qu’elle a pu lui offrir alimenteront toute la réflexion de Maldiney sur l’art, le Cervin prenant valeur de modèle pour l’œuvre d’art en tant que Gestaltung ou forme en formation. Quant au mot verticalité, il signifie la révélation de l’acte originaire par lequel l’homme surgit comme présence en se confrontant au vertige et à la peur de l’engloutissement. Maldiney ne manquera pas d’identifier cette composante existentielle dans son travail sur la psychose mélancolique.

L’article suivant est le texte d’une conférence intitulée « L’Homme nietzschéen » (1947), prononcée en 1946. Dès l’immédiate après-guerre mondiale, Maldiney n’hésite pas à parler de l’actualité de Nietzsche, le briseur d’idoles qui, en son siècle, avait stigmatisé le romantisme et le « messianisme rationnel » de la science. Au XXe siècle, les idoles – explique-t-il – sont les deux grandes théologies chrétiennes et marxistes. Mais ce qui aujourd’hui continue de retenir l’attention, c’est l’approche plastique – et aussi climatique – avec laquelle Maldiney parle d’abord du Nietzsche alpiniste à Sils-Maria, puis du Nietzsche amoureux du Midi. Au premier, l’altitude a permis de développer sa « passion de la voie directe » et de « cristalliser sa conscience du surhumain ». Au deuxième, la Méditerranée a ouvert les fluctuations du devenir, la duplicité du tragique, l’alternance du oui et du non, le rythme implacable de « l’éternel Retour »… Cependant, il ne faudrait pas croire que ce texte aux abondantes citations, et destiné avant tout à être dit, trahisse un quelconque aveuglement de la part de Maldiney. En effet, il ne se privera pas de déplorer le travestissement de la philosophie nietzschéenne qui a produit des « dragons » lanceurs de flammes et de situer les responsabilités : l’idée nationale-socialiste procède directement de l’Introduction à la Philosophie de l’Histoire de Hegel, et non pas de Nietzsche qui n’éprouvait que mépris pour l’âme allemande dans la mesure où elle s’identifiait à l’Empire et à l’Etat. Autre point obscur à dénoncer absolument : la « pensée nuageuse » de Wagner qui a forgé la « conscience musicale » de l’Allemagne en suscitant une « émotion sourde », dangereuse, alors même que la conscience nietzschéenne est éminemment « plastique ». Revenant à la rigueur totale qu’impose la pratique de l’alpinisme, et ayant côtoyé lui-même le chaos et l’architecture des sommets, Maldiney rappelle que le surhumain se construit « comme une œuvre d’art, dans la mesure », et cela même si l’homme reste « une passion inutile ». La conférence se conclut sur ces derniers mots.

Le troisième article, « Langue et révolution » (1982), poursuit la méditation de Maldiney sur le langage déjà très avancée dans sa thèse, Aîtres de la langue et demeures de la pensée. Lecteur attentif d’Emile Benveniste et de Johannes Lohmann, en première partie il fait la part belle à la psychomécanique du langage de Gustave Guillaume (1984), disciple de Saussure, qui voit dans la langue l’institué ou le préconstruit articulant les schèmes fondamentaux du rapport homme-univers et, dans le discours, le libre ou le non-institué improvisé dans l’instant. S’ensuit un exposé des points forts de la grammaire guillaumienne, très éclairant pour les lecteurs de Maldiney qui rencontrent dans ses textes de nombreuses références à la théorie de ce linguiste. Sans entrer dans le détail, retenons que la réflexion de Maldiney sur langue et révolution s’amorce essentiellement à partir de l’articulation langue / discours. L’important est que cette articulation diffère selon les types de langues qui, selon Guillaume, se répartissent en trois aires glossogéniques : la première est celle des langues à caractères ou agglutinantes dans lesquelles l’institué a une fonction réduite puisque c’est au moment du discours que le locuteur attribue lui-même une fonction au caractère ; ce qui fait du chinois une « langue d’action », pouvant déployer un discours authentiquement révolutionnaire, non figé. Dans les langues indo-européennes de l’aire tierce, l’institué est à son maximum puisqu’il englobe différents sous-systèmes enchâssés (nom / article / verbe). Ici, Maldiney s’éloigne de Guillaume ; en effet, avec Lohmann, il pense que ces langues offrent une « marge étroite de liberté » car elles ont cristallisé les significations en mots fermés (en –isme, par exemple) pour orienter le discours selon « une intentionnalité objective-scientifique » qui a déterminé la téléologie de la langue et codifié l’histoire. Quant aux langues chamitiques-sémitiques de la deuxième aire glossogénique, elles préfigurent le passage aux langues à radicaux de l’aire tierce en intercalant des flexions par l’intermédiaire de voyelles placées entre les racines des mots. Ces précisions nécessaires permettent de mieux comprendre pourquoi la révolution qu’envisage Maldiney ne peut être que de l’ordre de la poésie, dans les langues occidentales pratiquées aujourd’hui. Seule, la parole poétique est capable de fonder à nouveau la langue en revenant sur la puissance originelle du nom, encore proche du cri, qui se contente de nommer et d’ouvrir ainsi les possibles du dire sans se projeter dans un discours. Susciter cet état inaugural de « lucidité puissancielle » face à la « turbulence »[2] du monde est possible, comme ce le fut au départ pour le chinois ou les langues à racines, si le poète se libère de la syntaxe, préfère le rythme – blanc et silence / alternances vide et plein – aux contraintes de la temporalité structurée. Et par-dessus tout, comme surent le faire Hölderlin, Verlaine, Apollinaire, André du Bouchet ou Francis Ponge et bien d’autres, les poètes doivent s’en tenir à la nudité de mots simples.

« Henri Maldiney : la transpassibilité, l’Ouvert », le dernier article de ce numéro 9 constitue une véritable prouesse pédagogique : Raphaëlle Cazal y explicite avec grande clarté la transpassibilité, concept majeur dans la philosophie de Maldiney, en le reliant à l’essence du sentir définie par les psychiatres phénoménologues Erwin Straus et Viktor von Weizsäcker et en évoquant les affinités et différences avec des penseurs de son siècle comme Husserl, Heidegger, Merleau-Ponty, Szondi ou Becker. Dans le sentir, nous nous ouvrons au monde et à nous-mêmes antérieurement à toute polarité sujet-objet et selon une certaine tonalité affective. Une telle expérience relève de la dimension pathique du Dasein en ce sens qu’elle ouvre le champ de notre réceptivité en même temps que celui du rien, c’est-à-dire l’Ouvert, le fond à partir duquel nous sommes au monde, en laissant surgir les événements qui peuvent transformer notre existence. En tant que transcendance vers le rien, la transpassibilité trouve son corrélat dans la transpossibilité qui nous rend prêts à accueillir tout ce qui peut nous advenir, y compris les événements qui nous semblent impossibles. Raphaëlle Cazal montre comment transpassibilité et transpossibilité s’imbriquent et s’articulent rythmiquement selon le jeu de l’accueil et du recueil, de tensions ouvrantes et fermantes dans toute l’œuvre de Maldiney et, en particulier, dans son ample réflexion sur l’œuvre d’art et la psychiatrie. En nous aidant à penser l’essence de la réceptivité humaine, dont la vocalité éminemment moyenne (active / passive) est déjà inscrite dans la grammaire de la langue, Maldiney nous incite à repenser à nouveaux frais « la corrélation phénoménologique » : celle-ci ne se déploie pas entre une conscience et un objet, mais bien entre deux présences dont la verticalité s’ancre dans la terre et dont la parole s’accorde au sentir.

 

Auteur

Catherine Chauche
Université Reims Champagne-Ardenne
CIRLEP, EA 4299

Œuvres citées

  • Maldiney, Henri (2000) : Ouvrir le rien, l’art nu. Fougères (La Versanne) : Encre marine.
  • Maldiney, Henri (1947) : Les grands appels de l’homme contemporain. Six conférences prononcées au Centre de culture de l’amitié française. Paris : Éditions du Temps Présent.
  • Maldiney, Henri (1982) : « Langue et Révolution ». L’homme et la société. Paris : L’Harmattan.
  • Maldiney, Henri (2012, 1e éd. 1975) : Aîtres de la langue et demeures de la pensée. Paris : Cerf et Maldiney (2012) : Regard parole espace. Paris : Cerf.
  • Guillaume, Gustave (1984) : Langage et science du langage. Paris : Nizet / Québec : Presses Universitaires de Laval.

 

[1] Référence de la revue :

Siège social 981, route de Terrieu, F-01300 Cuzieu, association.maldiney@yahoo.fr

[2] Expressions de Gustave Guillaume qui reviennent souvent sous la plume de Maldiney.