Les émotions comme signe d’humanité ou les larmes dans le test de Turing


Résumés


Depuis les années 1950, les cybernéticiens fondent leurs tests d’intelligence artificielle sur la faculté qu’a l’ordinateur ou toute autre « machine » d’imiter une conversation humaine. Si l’interlocuteur n’est pas capable de distinguer lequel de ses deux partenaires est un ordinateur, le logiciel utilisé passe avec succès le test, ayant la « même apparence sémantique » que l’homme. Dans son Ève future (1886), Villiers de l’Isle-Adam avait proposé une tout autre version de l’épreuve, basée sur l’expression des émotions. Hadaly, une femme artificielle conçue par Edison, réussit (en l’anticipant) le test de Turing et gagne ainsi l’affection de Lord Ewald en démontrant sa capacité de pleurer et, par cela, d’émouvoir son interlocuteur et de se faire aimer de lui. L’analyse de ce passage clé pour l’évolution ultérieure du genre de la science-fiction nous permettra d’aborder le problème général des émotions dans L’Ève future. Comment aimer une « andréide » ? Et comment se faire aimer d’elle ? L’émotionalité artificielle représente-elle un aboutissement de l’évolution humaine, ou bien plutôt une déviation malsaine qui finira par contaminer l’homme et la nature environnante ? Quelle est la réponse villierienne au défi de Turing ?

Since 1950, cyberneticists are used to basing their tests of artificial intelligence on the computer´s ability to imitate human conversation. If the speaker is not able to distinguish which one of his two partners is a computer, the employed software succeeded in the test, having “the same semantic appearance” as a human being. In his novel The Future Eve (1886), Villiers de l’Isle-Adam proposed a completely different version of the Turing test, based on emotion expressing. Hadaly, an artificial woman created by Edison, is successful in the Turing test and manages to be loved by Lord Ewald thanks to her ability to cry, touch her partner´s feelings and convince him. An analysis of this key passage, which played an important role in the development of the modern science fiction, will enable us to examine the general problem of emotions in The Future Eve. How to love a female android? And how to be loved by her? Is artificial emotionality the culmination of human evolution or a sort of morbid deviation that will contaminate man and the surrounding nature? What is Villiers´ answer to the Turing´s challenge?

Mots clés : L’Ève future, cybernétique, test de Turing, émotions, littérature fin-de-siècle
Keywords: The Future Eve, cybernetics, Turing test, emotions, fin-de-siècle literature

 

La victoire moderne de l’intelligence

En 1950, le mathématicien britannique Alan Turing (1912-1954) publie son article célèbre Computing Machinery and Intelligence (« Les ordinateurs et l’intelligence ») dans lequel il propose d’évaluer l’intelligence artificielle sur la faculté qu’a l’ordinateur ou toute autre « machine » d’imiter une conversation humaine. Le « jeu d’imitation »[1] suggéré par lui consiste d’abord à placer dans une pièce un homme (A), dans une autre une femme (B) et dans la troisième un « interrogateur » (C) dont le sexe n’est pas pertinent pour le résultat de l’expérience. C pose à A et B une série de questions auxquelles les personnes interrogées peuvent donner des réponses vraies ou non, selon leur libre arbitre. L’interrogateur est autorisé à demander ce qu’il veut, sans toutefois jamais apercevoir ses interlocuteurs ni entendre leur voix. À la fin du test, il devrait être capable de distinguer laquelle des deux personnes était de sexe féminin et laquelle de sexe masculin. Les deux inconnus interrogés peuvent, bien sûr, développer différentes stratégies de dissimulation, afin d’induire l’interrogateur en erreur. Les résultats plutôt faibles des premiers tests prouvaient, selon Turing, que, en dehors des particularités purement physiques (apparence, voix), il n’y a pas de différence pertinente entre les hommes et les femmes.

La seconde phase du test consistait à remplacer l’homme (A) par un ordinateur, laisser la femme (B) en place et répéter l’expérience. À condition d’utiliser un ordinateur suffisamment sophistiqué, que l’humanité devait avoir à sa disposition avant 2000, selon Turing, l’interrogateur aura le même mal à distinguer l’homme en chair et en os de la machine qu’il a eu à distinguer entre les deux sexes. Le but de l’expérience était de prouver que tous les êtres se trouvant sur le même niveau de complexité de communication sont équivalents.

Le raisonnement reprend dans une large mesure l’argumentation que Norbert Wiener (1894-1964), mathématicien américain et père de la cybernétique, a développée dans un article collectif intitulé Behavior, Purpose and Teleology (« Comportement, intention et téléologie ») et publié en 1943. À la question de savoir quelle est la différence entre un être vivant et une machine, il a répondu, non sans quelque provocation, qu’il n’y en avait aucune, dès que nous utilisons des machines suffisamment puissantes.

Apparemment extravagante, cette affirmation n’en a pas moins une logique qui sera décisive dans l’histoire de la cybernétique. Selon Wiener, il existe deux manières de concevoir la réalité objective : la « méthode fonctionnelle », qui analyse l’agencement intérieur et les qualités de l’objet étudié, et l’« approche behavioriste », qui se consacre à son comportement. Donc, si Wiener nie toute différence fondamentale entre l’homme et la machine, il n’a pas à l’esprit une analogie quelconque de leur organisation intérieure, telle que Descartes la supposait dans son Discours de la méthode, mais l’équivalence de leurs manifestations extérieures. Dans certaines circonstances, la machine se comporte de la même manière que l’homme : elle répond à des questions, exécute des ordres, résout des problèmes, corrige ses erreurs. Autrement dit, les résultats de ses réactions à certains appels sont identiques aux réactions humaines.

Contrairement aux théoriciens du mécanisme cartésien, Wiener n’affirme pas que le corps humain est « semblable » ou identique à la machine. Il dit tout simplement que le corps humain n’importe pas. À son avis, il ne s’agit que d’un support matériel dans lequel se trouve logé le modèle informatique (l’intelligence), théoriquement transférable sur un autre organisme, voire une machine. En effet, selon Wiener, une créature artificielle n’est nullement une copie (nécessairement imparfaite) de son modèle naturel, mais une sorte de « réalisation alternative » du même modèle informatique. Un homme (un animal) et son équivalent artificiel sont, tous les deux, des êtres composés, consistant en un modèle informatique, identique dans les deux cas, et un support matériel, différent pour chacun. Les sentiments, les humeurs, la spontanéité, la capacité d’improviser et de créer, rien de cela n’importe dans l’approche behavioriste dont le postulat fondamental se résume à : est identique tout ce qui (du moins dans certaines circonstances et vu de l’extérieur) se comporte de manière identique.

La seule hiérarchisation acceptable consiste dans le classement des objets selon la « complexité » de leur comportement qui n’est, bien sûr, aucunement liée à une quelconque profondeur de la pensée ou de l’émotivité, mais définie très pragmatiquement comme une « capacité à transmettre des informations ». Toute suprématie humaine disparaît ainsi dès l’apparition d’organismes artificiels susceptibles de résoudre des problèmes plus compliqués en un temps plus court que les hommes.

La cybernétique apporte ainsi une profonde modification des théories de l’homme artificiel et de la définition plus générale de l’humain. En effet, depuis l’Antiquité, les littéraires, et non seulement eux, rêvaient de différentes créatures « à l’image de l’homme », sans s’accorder sur la nature de cette « image ». Qu’est-ce que l’homme au juste ? Quelle est LA qualité suprêmement humaine ? Que faut-il donc imiter pour créer un être artificiel ? La beauté ? Les nombreuses variantes du mythe de Pygmalion semblent l’attester. La force ? Oui, s’il s’agit de créer un golem et protéger un ghetto en danger. Le mouvement ? Les mécaniciens des XVIIe et XVIIIe siècles penchent plutôt en faveur de cette hypothèse.

Les cybernéticiens, eux, tranchent résolument en faveur de l’intelligence. Ils ne rêvent plus de créatures physiquement semblables à l’homme, car ils considèrent le corps comme une entité négligeable, aléatoire et facilement remplaçable. Les machines sont désormais censées exprimer ce qu’ils y a de plus précieux dans l’homme, à savoir le fameux « modèle informatique », fondamental, éternel et rationnel, qui serait notre véritable essence, potentiellement transférable sur un autre support après notre mort.

Selon David Le Breton (1999 : 176), il s’ensuit trois conséquences pour l’imaginaire occidental de la machine et de l’homme. Tout d’abord, la réduction de l’homme à l’intelligence et la réduction de l’intelligence à la « capacité à transmettre des informations ». Ensuite, un rejet progressif de l’individualisme et l’anthropocentrisme traditionnels. Tandis que les inventeurs du passé rêvaient de créatures artificielles concrètes, façonnées à l’image de l’homme, les ingénieurs modernes travaillent en équipe et leurs résultats sont tout aussi « collectifs ». Non seulement l’ordinateur n’est pas physiquement semblable à l’homme, mais il ne doit même pas travailler comme une entité auto-suffisante. Son sens consiste, bien au contraire, à être connecté, à recevoir, traiter et envoyer des quantités d’informations qui circulent dans le cadre du réseau et sans lesquelles n’importe quelle machine performante deviendrait vite désuète et inutilisable. Et finalement, la révolution cybernétique apporte une dévalorisation assez radicale du corps qui, à la différence des supports artificiels, commence à être perçu comme facilement fatigable, rapidement vieillissant, potentiellement malade et, bien sûr, mourant.

En dissociant corps et expérience, en déréalisant le rapport au monde et en le transformant en relation à des données, le virtuel légitime l’opposition radicale entre esprit et corps, aboutissant au fantasme d’une toute-puissance de l’esprit. (Le Breton, 1999 : 140)

Il en résulte des visions de l’avenir où le contenu de la « tête » d’un homme concret serait facilement enregistrable sur une disquette, un fichier de disque dur, un site Internet ou un CD-Rom interactif. Tandis que Marvin Minsky invite les hommes à se libérer du corps, « a bloody mess of organic matter » (un chaos sanglant de matière organique) et aspirer à devenir de purs esprits (Minsky, 1988 : 124), Hans Moravec rêve de l’immortalité grâce à la possibilité de transférer nos cerveaux dans l’ordinateur et les réenregistrer plus tard sur de nouveaux corps (Moravec, 1988) et William Daniel Hillis affirme clairement :

L’essence de l’homme ne réside pas dans sa part animale, mais dans son intelligence. Le malheur veut que cette intelligence se trouve comme empêtrée dans la confusion des émotions dont le corps l’assaille, et qu’elle soit de surcroît terriblement limitée par une durée de vie qui, du fait du vieillissement de notre machine corporelle, n’excède pas à ce jour cent à cent-vingt ans. Libérons-la ! Accordons-lui un « corps de silicone ». Alors, notre intelligence, notre véritable essence, sera assurée de connaître les délices de la vie éternelle. (Hillis, cité par Lecourt, 2003 : 61-62 ; c’est nous qui soulignons)

En 2002, Gerald Jay Sussman va encore plus loin :

Si vous pouvez fabriquer une machine qui accueille le contenu de votre esprit, alors il n’y a plus de différence entre cette machine et vous-même. Au diable le corps physique, ce n’est pas lui qui nous intéresse. La machine, elle, peut vivre éternellement. Même si la durée de vie est limitée, vous pouvez toujours enregistrer et sauvegarder sa mémoire et la recharger sur une autre machine en cas de défaillance. […] Tout le monde voudrait être immortel […] Malheureusement, je crains de faire partie de la dernière génération à devoir mourir.» (Sussman, cité par Pracontal, 2002 : 214-215)

De la série Star Trek (1966) à EXistenz (1999) de David Cronenberg, toute une partie de la science-fiction cinématographique contemporaine est fondée sur ce fantasme, sans compter la littérature où les Français jouent un rôle non-négligeable. Songeons par exemple à Michel Houellebecq et son roman La possibilité d’une île (2005). Nous sommes aujourd’hui à tel point habitués à accorder la primauté à l’intelligence que nous avons du mal à imaginer qu’il pourrait en être autrement. Un « test de Turing » basé sur l’expression des émotions serait-il envisageable ? L’émotivité pourrait-elle être considérée comme cette faculté suprêmement humaine qui nous distingue des machines ?

Une différence entre l’homme et la machine : qui pleure est « naturel »

Dans son roman L’Ève future (1886), Villiers de l’Isle-Adam imagine l’histoire du jeune Lord Ewald qui tombe désespérément amoureux d’Alicia Clary, une actrice très belle, mais malheureusement sotte et petite-bourgeoise. Au cri désespéré de l’amant malheureux « Ah ! qui m’ôtera cette âme de ce corps ! » (Villiers de l’Isle-Adam, 1986 : 814) répond Thomas Alva Edison qui, pour guérir son ami de l’atroce souffrance d’aimer une créature qu’il désire et méprise à la fois, fabrique de toutes pièces une « andréide » qui a l’apparence physique de la belle Alicia, mais qui lui est infiniment supérieure sur les plans intellectuel et moral.

Si le « client » a de nombreuses possibilités de suivre le processus de fabrication du robot, la toute première rencontre entre Ewald et Hadaly, la femme artificielle enfin achevée, est savamment orchestrée par le scientifique américain. Dans le livre VI, chapitre IV du roman, au crépuscule d’une journée d’éclipse, le jeune aristocrate se promène dans un parc avec Alicia. Charmé par sa beauté, ému par l’intérêt inhabituel qu’elle semble manifester pour ses problèmes (« Ainsi, tu souffres, et c’est par moi ! », Villiers de l’Isle-Adam, 1986 : 982), Ewald finit par déclarer son amour à la jeune femme et décide de renoncer définitivement à sa folle expérience avec l’andréide :

À cette émotion, à cette parole, le jeune homme, en son saisissement, se sentit comme transporté d’un ineffable étonnement. Un intense ravissement l’inspira ! Certes, il ne songeait plus à l’autre ! à la terrible : – cette seule parole humaine avait suffi pour toucher toute son âme, pour y réveiller on ne sait quelle espérance.
« Ô mon amour ! », murmurait-il, presque éperdu. […] Étais-je donc insensé ? Je rêvais le sacrilège… d’un jouet – dont l’aspect seul m’eût fait sourire, j’en suis sûr ! – d’une absurde poupée insensible ! Comme si, devant une jeune femme aussi solitairement belle que toi, ne s’évanouissaient pas toutes ces démences d’électricité, de pressions hydrauliques et de cylindres vivants ! Vraiment, je remercierai tout à l’heure Edison, et sans autre curiosité. […] Je te reconnais ! Tu es de chair et d’os, comme moi ! Je sens ton cœur battre ! Tes yeux ont pleuré ! Tes lèvres se sont émues sous l’étreinte des miennes ! […]
En même temps, Miss Alicia Clary se leva – et, appuyant sur les épaules du jeune homme ses pâles mains chargées de bagues étincelantes, elle lui dit mélancoliquement, – mais de cette voix inoubliable et surnaturelle qu’il avait une fois entendue : « Ami, ne me reconnais-tu pas ? Je suis Hadaly. » (Villiers de l’Isle-Adam, 1986 : 982-983)

Par un coup de théâtre spectaculaire, l’auteur renverse ici toutes les attentes du lecteur, car derrière une femme enfin aimante, compréhensive et capable de sentiments désintéressés se cache en fait l’andréide fraîchement fabriquée par Edison. Autrement dit, le jeune lord a passé à son insu un test de Turing préparé par son ami. N’ayant pas été capable de distinguer une femme réelle d’une créature artificielle, il a résolument penché en faveur de la deuxième.

Or, contrairement aux cybernéticiens, Villiers (pourtant prédécesseur de la science-fiction moderne) n’a pas fait le pari de l’intelligence. Une telle chose aurait été parfaitement possible, vu la « sottise » constamment évoquée d’Alicia Clary, mais finalement beaucoup moins efficace sur le plan poétique.

La chose fondamentale qui distingue dans L’Ève future l’andréide de la femme réelle sera finalement l’émotivité ou, du moins, la capacité de simuler des émotions authentiques (le lecteur ne saurait pas vraiment trancher, étant donné la fin ambigüe du roman). Les chapitres suivants le confirment, car Lord Ewald, mortellement vexé par l’imposture, accablera Hadaly de questions auxquelles elle répondra avec une sorte de gravité ésotérique mêlée d’un esprit surréaliste avant la lettre :

[Dans des états liminaires qui séparent le sommeil de la veille], le voyageur privilégié sent comme se projeter, sur l’intime de son être temporel, l’ombre anticipée et avant-courrière de l’être qu’il devient. Une affinité s’établit alors entre son âme et les êtres, encore futurs pour lui, de ces occultes univers contigus à celui des sens ; et le chemin de relation où le courant se réalise entre ce double monde n’est autre que ce domaine de l’Esprit, que la Raison, – exultant et riant dans ses lourdes chaînes pour une heure triomphale, – appelle, avec un dédain vide, L’IMAGINAIRE. (Villiers de l’Isle-Adam, 1986 : 986)

Hadaly se définit donc comme une ambassadrice de l’imaginaire, comme un être de rêve et de mystère que la raison pourrait tuer. Aux sarcasmes de Lord Ewald     (« Depuis quand Dieu permet-il aux machines de prendre la parole ? », Villiers de l’Isle-Adam, 1986 : 994), elle n’oppose pas une boutade ironique – à laquelle le jeune homme s’attendait pourtant – mais une tristesse muette (« L’Andréide avait baissé la tête, et cachant son visage en ses deux mains, pleurait en silence. »,        p. 995) suivie d’un discours d’adieu. Ses larmes et sa douce résignation finissent par vaincre les dernières réticences de l’amant qui prend enfin l’andréide dans ses bras :

Hadaly […] sembla tressaillir : puis, avec un mouvement infini d’abandon, elle noua ses bras à l’entour du cou de Lord Ewald. De son sein haletant, qu’elle pressait contre lui, sortait une senteur d’asphodèles : ses cheveux, se dénouant éperdument, roulèrent au long de son dos sur sa robe. Une grâce lente, et languide, et pénétrante, adoucissait sa rayonnante et sévère beauté ; elle semblait ne pouvoir parler ! La tête appuyée sur l’épaule du jeune homme, elle le regardait entre ses cils, en souriant d’un radieux sourire. […] Elle semblait aspirer l’âme de son amant comme pour s’en douer elle-même ; ses lèvres entrouvertes, à demi pâmées, bougeaient, et frémissaient, effleurant celles de son créateur en un baiser virginal. « Enfin !… dit-elle sourdement, ô bien-aimé, c’est donc toi ! » (Villiers de l’Isle-Adam, 1986 : 997)

À consulter un tel passage indépendamment du reste du livre, le lecteur pourrait s’imaginer l’une de ces fragiles vierges symbolico-décadentes inspirées des peintures de Rosetti, plutôt qu’un… robot. L’émotivité comme principe fondamental du test de Turing ? La profondeur des sentiments artificiels ? Non pas qu’une telle chose ne soit pas discutée et étudiée à notre époque (Sabah, 2009 : 15), mais le texte de Villiers renvoie également à un autre curieux aspect de la mentalité fin-de-siècle que nous allons analyser avant de revenir à Turing.

Le secret de la boîte vide

À la lecture du cinquième chapitre du livre, il devient clair qu’Edison conçoit Hadaly comme un étrange système d’enveloppes concentriques : l’armure métallique, la carnation, l’épiderme (qui lui donne l’apparence d’Alicia), les vêtements, de lourds bijoux recouverts à leur tour de voiles, le cercueil d’ébène dans lequel l’andréide loge, puis une grande caisse carrée qui protège le tout à l’instar d’un coffre-fort.

Plus de six couches, emboîtées comme des matriochkas monstrueuses, recouvrent donc un espace intérieur qui est censé… ne rien contenir. En effet, Hadaly est d’abord une pure extériorité, une forme dépourvue de tout contenu, de tout sens. Son créateur précise d’emblée : « ce métal qui marche, parle, répond et obéit, ne revêt personne, dans le sens ordinaire du mot » (Villiers de l’Isle-Adam, 1986 : 830). Les expressions « puissant fantôme » (p. 833), « beau fantôme » (p. 855), « merveilleux fantôme » (p. 911), « métallique fantôme » (p. 933) ou « fantôme accompli » (p. 1012) par lesquelles la poupée est tour à tour désignée ne font que renforcer cette vacuité intérieure.

Si nous considérons qu’Alicia Clary n’était aux yeux de Lord Ewald qu’une sorte de copie vivante de la Venus victrix (le jeune homme est tombé amoureux de la cantatrice précisément à cause de son étrange ressemblance avec cette statue antique), dans le cas de Hadaly (cette apparence d’Alicia transférée sur un substrat mécanique), nous avons affaire à une copie de la copie, à une belle enveloppe qui désigne et met en valeur le rien qu’elle contient.

Loin de constituer un handicap, une simple négativité, la vacuité intérieure représente au contraire le principal atout qui différencie l’andréide des femmes réelles, trop concrètes, elles, pour devenir aux yeux de l’homme l’incarnation de l’idéal. « Le Néant ! mais c’est chose si utile que Dieu lui-même ne dédaigna pas d’y recourir pour en tirer le monde ! » (p. 849), s’écrie Edison. En effet, le vide, le caractère fantomatique de Hadaly est une condition sine qua non de son attirance irrésistible. Les hommes adorent cette femme vide qu’ils peuvent remplir à volonté de leurs propres idéaux. Jacques Noiray remarque à ce sujet :

La forme vacante de l’automate est appelée à devenir le réceptacle d’un contenu encore inconnu. Au début du roman, Hadaly n’est qu’un « Être de limbes, une possibilité » (830), une virtualité qui demande à s’accomplir. Elle existe en puissance, non en acte. Son être n’est encore qu’un « peut-être » (923). Comme l’enfant à qui elle est souvent comparée, c’est une personne en devenir, une promesse d’être. Ainsi l’Andréide est-elle appelée à « grandir », à se distinguer peu à peu du « fantoche », qui est son corps mécanique, pour s’élever jusqu’au « fantôme », qui est son être transfiguré par la présence de l’idéal. C’est pour cela, entre autres, que cette Ève peut être appelée « future », puisqu’elle est encore en voie d’accomplissement. (Noiray, 1999 : 136-137)

La poupée est censée devenir un parfait « piège à Idéal » (le nom Hadaly correspondant, aux dires de Villiers, au mot « idéal » dans la langue iranienne). Le champ lexical utilisé ne laisse d’ailleurs aucun doute quant au but de l’opération menée par Edison. L’automate est fabriqué pour retenir « l’idéal captif » (p. 995), pour « emprisonner l’illusion » (p. 836), pour « faire prisonnière l’heure de l’Idéal » (p. 916). Bref, l’andréide est une « geôle » (p. 852) destinée à contenir et à sauvegarder pour toujours l’amour naissant que toute confrontation avec la réalité pourrait briser.

Plutôt une illusion noble que la réalité décevante, plutôt un rêve programmé d’avance que les hasards imprévisibles de la réalité, plutôt un robot vide que les dangers de la femme réelle, telle est l’offre de salut formulée par Edison. Passablement misogyne, le roman décrit les femmes en chair et en os comme des êtres inférieurs, des animaux primitifs ou des poupées artificielles, de sorte que leur remplacement par des machines ingénieuses ne semble pas heurter la logique de l’époque.

Or, afin que la boîte vide puisse fonctionner comme une véritable amante, femme et partenaire de vie, une coopération de la part de Lord Ewald est indispensable : c’est lui, un rêveur aussi idéaliste que passionné, qui doit maintenir Hadaly en vie par sa foi et son amour inébranlables. Edison explique assez clairement le mécanisme de cette animation perpétuelle et ses « avantages » par rapport à la vie avec de vraies femmes :

[…] l’Être de cette présence mixte que l’on appelle Hadaly dépend de la volonté libre de celui qui OSERA le concevoir. SUGGÉREZ-LUI DE VOTRE ÊTRE ! Affirmez-le, d’un peu de votre foi vive, comme vous affirmez l’être, après tout si relatif, de toutes les illusions qui vous entourent. Soufflez sur ce front idéal ! Et vous verrez jusqu’où l’Alicia de votre volonté se réalisera, s’unifiera, s’animera dans cette Ombre. Essayez, enfin ! si quelque dernier espoir vous en dit ! Et vous pèserez ensuite, au profond de votre conscience, si l’auxiliatrice Créature-fantôme qui vous ramènera vers le désir de la Vie n’est pas plus vraiment digne de porter le nom d’HUMAINE que le Vivant-spectre dont la soi-disant et chétive « réalité » ne sut jamais vous inspirer que la soif de la Mort. (Villiers de l’Isle-Adam, 1986 : 842)

Hadaly, elle-même, rappelle par la suite l’enjeu de l’entreprise :

Oh, ne te réveille pas de moi ! Ne me bannis pas, sous un prétexte que la Raison traître, qui ne peut qu’anéantir, déjà te souffle tout bas. Songe que, né en d’autres pays, tu penserais d’après d’autres usages, et qu’il n’est, pour l’Homme, d’autre vérité que celle qu’il accepte de croire entre toutes les autres, – aussi douteuse que celle qu’il choisit : choisis-donc celle qui te rend un dieu. Qui suis-je ? demandais-tu ? Mon être, ici-bas, pour toi du moins, ne dépend que de ta libre volonté. Attribue-moi l’être, affirme-toi que je suis ! renforce-moi de toi-même. Et soudain, je serai tout animée, à tes yeux, du degré de réalité dont m’aura pénétré ton Bon-Vouloir créateur. Comme une femme, je ne serai pour toi que ce que tu me croiras. – Tu songes à la vivante ? Compare ! Déjà votre passion lassée ne t’offre même plus la terre ; moi, l’Impossessible, comment me lasserais-je de te rappeler le Ciel ! (Villiers de l’Isle-Adam, 1986 : 991)

Autrement dit, l’andréide n’existe en tant qu’« être humain » que dans la mesure où son amant est prêt à croire en elle et à l’aimer. Le jeune aristocrate et son rôle dans l’entreprise expriment le fameux « illusionnisme » de Villiers, assez bien résumé par Edison dans l’un des passages clé du roman :

[…] nous ne voyons des choses que ce que leur suggèrent nos seuls yeux ; nous ne les concevons que d’après ce que nous laissent entrevoir de leurs entités mystérieuses ; nous n’en possédons que ce que nous en pouvons éprouver, chacun selon sa nature ! Et, grave écureuil, l’Homme s’agite en vain dans la geôle mouvante de son MOI, sans pouvoir s’évader de l’Illusion où le captivent ses sens dérisoires ! – Donc, Hadaly, en abusant vos yeux, ne fera pas autre chose que miss Alicia. (Villiers de l’Isle-Adam, 1986 : 839-840)

Puisque tout homme vit dans son monde intérieur, limité par ses sens imparfaits, trompé par ses propres rêves et imaginations, pourquoi – parmi toutes les illusions coprésentes en ce monde – ne pas choisir celle qui semble la plus belle, la plus noble et la plus divine ? Si Hadaly permet à Lord Ewald de jouir de sa beauté éternelle, sans pourtant renoncer à ses principes moraux et ses représentations métaphysiques, si elle le mène vers l’idéal, cette création artificielle s’avère une « illusion » meilleure que les femmes réelles.

Mettons de côté toutes les objections féministes qu’une telle image des relations inter-genres (l’homme vivant enfin heureux, au milieu de dociles créatures créées à sa commande), car bien d’autres les ont exprimées ailleurs (parmi les nombreuses relectures féministes de L’Ève future citons le recueil de textes Jeering Dreamers qui figure dans la bibliographie finale), et revenons à notre hypothèse de départ.

Les émotions comme transgression de l’être artificiel

Hadaly a réussi dans le test de Turing, parce qu’elle a su trouver un langage juste, mais surtout parce que son corps a exprimé ou imité des émotions profondes et ses yeux ont pleuré. Lord Ewald n’a pas tant été convaincu par une argumentation rigoureuse qu’il a été ému et séduit par les tressaillements du corps de Hadaly, ses bras autour de son cou, « son sein haletant », la « senteur d’asphodèles » se dégageant de sa nuque, ses cheveux, sa « grâce lente », sa « rayonnante et sévère beauté », ses cils, son « radieux sourire », ses baisers.

Le texte va encore plus loin. Par un curieux renversement ontologique, les émotions de l’être artificiel effacent progressivement celles de son modèle vivant. En effet, une fois que Lord Ewald a connu Hadaly « la fausse Alicia semblait plus naturelle que la vraie » (p. 985), cette dernière étant désormais réduite à la même « morne chimère » (p. 204) que les autres femmes. À la fin du livre, lorsque le héros perd les deux amantes, « c’est de Hadaly seule qu’[il est] inconsolable » (1017).

Dans cet ordre des choses, les paroles mystérieuses de Hadaly (« celui qui a regardé une Andréïde comme tu me regardes a tué la femme en lui », p. 997) deviennent plus claires : l’homme qui a définitivement opté pour le rêve ne peut, ni ne veut plus jamais revenir à la réalité d’origine. Celui qui est tombé amoureux d’un robot non seulement n’apprécie plus les vraies femmes, mais il perd la capacité même de distinguer le réel de l’artificiel.

Dans l’univers de L’Ève future, l’artificiel contamine ainsi progressivement le réel, tant dans la psychologie humaine (l’andréide est perçue comme plus « sensible » que Miss Alicia) que dans la nature environnante : le fameux chapitre « Par un soir d’éclipse » est inspiré d’une véritable éclipse qui a eu lieu le 29 juillet 1878. Hadaly apparaît pour la première fois sur la surface terrestre et Edison, qui a bien calculé la date de cette présentation, plaisante avec une fausse nonchalance sur le fait que le « soleil s’en est éclipsé d’étonnement » (p. 978). La nature semble métamorphosée en d’étranges décors baroques qui complètent la prestation de Hadaly :

C’était le crépuscule d’une journée d’éclipse. À l’Occident, des rais d’une aurore boréale allongeaient sur tout le ciel les branches de leur sinistre éventail. L’horizon donnait la sensation d’un décor ; l’air vibrait, énervant, sous les frissons d’un vent chaud et lourd qui faisait tournoyer des tas de feuilles tombées. Du sud au nord-ouest se roulaient de monstrueux nuages pareils à des monceaux de ouate violette, bordés d’or. Les cieux paraissaient artificiels ; au-dessus des montagnes septentrionales, de longs et fins éclairs, des épares muets d’aspect livide s’entrecroisaient, pareils à des coups d’épée ; le fond des ombres était menaçant. (Villiers de l’Isle-Adam, 1986 : 976-977)

Un décor « sinistre », « monstrueux », « livide » et « menaçant ». Telle apparaît la nature et les cieux au moment de la première rencontre du héros avec Hadaly. S’agit-il d’une véritable réaction de l’univers à ce miracle de la science ? L’ordre naturel se trouve-t-il à ce point dépassé et humilié qu’il en revêt un habit si effrayant ? Ou bien Edison (qui vient de passer de nombreuses nuits blanches) et Lord Ewald (qui ne vit que dans ses rêves) sont-ils victimes de l’un de leurs cauchemars fin-de-siècle? Certaines interprétations du roman semblent privilégier l’hypothèse apocalyptique :

Cette aurore boréale a parfois étonné les commentateurs, qui ont objecté à Villiers que jamais un tel météore n’était apparu à la latitude de Menlo Park. Mais le phénomène s’explique symboliquement, si l’on considère que l’aurore boréale est, en quelque sorte, l’inverse de l’arc-en-ciel. Comme l’arc-en-ciel est, dans la Genèse (9, 12-17) le signe de l’alliance rétablie entre Dieu et les hommes après le Déluge, de même la « sinistre » aurore boréale apparaît […] comme un mauvais présage, le signe néfaste d’une rupture. Le Fiat umbra ! prométhéen dont l’apparition de la créature artificielle marque l’accomplissement éclipse la lumière divine, il perturbe l’ordre du monde, il affirme, à la face de la Création, le triomphe insolent de l’anti-nature. Il appelle, par sa démesure, une sanction dont l’éclipse et l’aurore boréale sont les signes avant-coureurs menaçants. (Noiray, 1999 : 152).

D’un autre côté, la fin du roman reste plutôt ouverte dans ce sens que rien de permet de trancher avec certitude que la disparition de l’andréide au cours d’un incendie sur le bateau soit une punition divine. Comme si Villiers voulait éviter toute interprétation univoque et laisser le lecteur à ses doutes.

Hadaly peut, certes, revêtir des aspects menaçants, mais, au cours de la scène cruciale du test de Turing, la querelle de son « âme » est gagnée et l’amour de Lord Ewald aussi. Les sentiments, et donc la profonde « humanité » de l’andréide, ne seront plus jamais remis en cause dans le livre.

La réponse (avant la lettre) spécifiquement villierienne au défi de Turing pourrait donc être formulée ainsi : est humain ou équivalent à l’humain non pas tant ce qui fait preuve de la même intelligence que l’homme, mais qui manifeste une émotivité reconnaissable comme telle, l’émotivité étant un autre attribut de l’humain, à côté de l’intelligence. Elle reste même le principal attribut qui distingue la machine et l’humain, puisque tous les deux manifestent de l’intelligence. C’est pour sa réaction émotionnelle, pour ses larmes que Hadaly se fait aimer par le héros. L’amour de Lord Ewald devient ainsi LE gage de l’humanité.

La science et ses découvertes devraient se libérer du pragmatisme et utilitarisme positivistes, dont Villiers s’avère, avec Mallarmé, le principal pourfendeur, et mener l’homme vers le meilleur de lui-même. Le romancier ne cesse de rêver d’une science inventive, excessive, fantastique, suscitant des ambitions démesurées ainsi que les aspirations métaphysiques les plus élevées. Ainsi, la fabrication d’une femme artificielle n’est pas pour lui une simple transgression diabolique, mais l’occasion de poser à l’homme (et au Créateur ?) des questions jusqu’ici jamais ou peu formulées. C’est pourquoi, à la différence de nombreux romantiques, Villiers n’a jamais explicitement rejeté Hadaly et, à aucun moment du livre, il n’en a fait une caricature. Il donne à la créature artificielle toutes ses chances, dans une sorte de test de Turing avant la lettre. Après Lord Ewald, le lecteur tranchera si elle a réussi à l’émouvoir et le convaincre par ses larmes. Ce n’est pas pour rien que L’Ève future est officiellement dédiée « Aux rêveurs, aux railleurs ».

 


Auteur


Eva Voldřichová Beránková
Université Charles
[eva.berankova@ff.cuni.cz]

Le texte a été soutenu par le Projet Européen du Développement Régional
« Créativité et adaptabilité comme conditions du succès de l’Europe dans un monde interconnecté » (No. CZ.02.1.01/0.0/0.0/16_019/0000734).

 


Œuvres citées


  • ANZALONE, John, dir., Jeering Dreamers. Essays on L’Ève Future, Amsterdam–Atlanta GA, Rodopi, 1996.
  • CONYNGHAM, Deborah, Le Silence éloquent. Thèmes et structures de L’Ève future, Paris, Corti, 1975.
  • DESCARTES, René, Discours de la méthode, 1637, texte établi par Victor COUSIN, Strasbourg, Levrault, 1825.
  • LE BRETON, David, L’Adieu au corps, Paris, Éditions Métailié, 1999.
  • LECOURT, Dominique, Humain, post-humain : la technique et la vie, Paris, Presses Universitaires de France, 2003.
  • MINSKY, Marvin, The Society of Mind, New York, Simon & Schuster, 1988.
  • MORAVEC, Hans, Mind Children : The Future of Robot and Human Intelligence, Cambridge, Harvard University Press, 1988.
  • NOIRAY, Jacques, L’Ève future ou le laboratoire de l’Idéal, Paris, Éditions Belin, 1999.
  • PRACONTAL de, Michel, L’Homme artificiel. Golems, robots, clones, cyborgs, Paris, Éditions Denoël, 2002.
  • ROSENBLUETH, Arturo, WIENER, Norbert, BIGELOW, Julian, « Behavior, Purpose and Teleology », Philosophy of Science, 10, 1943, 18-24.
  • SABAH, Gérard, 10 questions à Gérard Sabah sur l’intelligence artificielle et la technologie, Paris, Éditions Le Manuscrit, 2009.
  • TURING, Alan M., « Computing Machinery and Intelligence », Mind, vol. 59, n° 236, 1950, 433-460.
  • VIBERT, Bertrand, Villiers l’inquiéteur, Paris, Presses universitaires du Mirail, 1995.
  • VILLIERS DE L’ISLE-ADAM, de, Auguste, L’Ève future. Œuvres complètes I. Édition établie par Alain Raitt et Pierre-Georges Castex avec la collaboration de Jean-Marie Bellefroid, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1986.

 


Note


[1] L’auteur de l’article évoque systématiquement un jeu d’imitation. Le titre sous lequel l’expérience est connue aujourd’hui, à savoir le « test de Turing », n’est utilisé pour la première fois qu’en 1968 par le romancier Arthur C. Clarke dans ses nouvelles de science-fiction qui seront adaptées par la suite dans le film 2001, l’Odyssée de l’espace.

 

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