Les nerfs en pelote et le pétage de câble : métaphores et modèles de représentations de la colère en français contemporain


Résumés


Dans le cadre de la linguistique culturelle, l’article analyse, à partir d’un corpus lexical issu principalement de conversations spontanées, les métaphores conceptuelles de la colère en français contemporain. Il montre que celles-ci sont en relation directe avec quatre grands systèmes de représentations : la théorie humorale, le microcosme-macrocosme, la psychologie des nerfs et l’homme-machine. Ces quatre modèles s’intègrent dans un modèle en diptyque qui distingue la colère ordinaire, bénéfique et signifiante en tant que langage social, du pétage de câble dans lequel le sujet rompt brutalement les liens qui l’arriment aux normes interactionnelles en vigueur. Les valeurs sémiotiques des expressions, aspectuelles, diathétiques, en particulier, examinées au long de l’article, pourraient expliquer également leur maintien dans l’usage.

In the framework of Cultural Linguistics, this paper analyses the conceptual metaphors of anger in contemporary French. It shows that they can be related to four major cultural models: the humoral theory, the nerve psychology, the microcosm-macrocosm philosophy, Man as a machine. These four models are integrated into one single model of representations, which distinguishes ordinary fits of anger, regarded as positive and socially meaningful, from sudden bursts of rage (pétages de cable: cable break-downs) when a person totally loses controls on themselves. The paper also analyses the semiotic values of the phrases, such as their inchoative or punctual aspects, anticausative voice, semantic components, concluding as an hypothesis that these values could explain why the older part of this semantic field is still in use today.

Mots clés : Français, colère, émotions, métaphores conceptuelles, linguistique culturelle.
Keywords: French language, anger, emotions, conceptual metaphors, cultural linguistics.

 

Dans la perspective de la linguistique culturelle et de l’anthropologie linguistique (Quinn, 1991 ; Lucy, 1992 et 1997 ; Palmer, 1996 ; Foley, 1997 ; Jourdan et Lefebvre, 1999 ; Keesing, 1996), cet article présente et analyse les représentations de la colère qui transparaissent dans le lexique du français contemporain.

En repérant ce que les linguistes cognitivistes Lakoff et Johnson (1980 ; 1999), Kövecses (2000 ; 2002) appellent des métaphores conceptuelles, la présente contribution – la première consacrée au français – , vise à compléter le dossier des représentations de la colère à travers les cultures, les époques et les langues, ouvert par Lakoff et Kövecses en 1987 et complété par Munro (1991), Matsuki (1995), Geeraerts et Grondelaers (1995), Yu (1995), Taylor et Mbense (1998), Kövecses (2000 ; 2002), Soriano (2003), Maalej (2004), Ansah (2013), etc.

Elle soulèvera une question importante, celle de la coexistence à un moment donné dans une même société de plusieurs modèles de représentations. Sont-ils en distribution complémentaire à travers l’espace social et générationnel ? S’articulent-ils, selon une autre possibilité, par des points de convergence dans un archi-modèle commun ? Ou bien s’annulent-ils les uns les autres, les expressions les plus anciennes n’étant finalement que la persistance linguistique de manières de dire, sans lien direct avec la perception et le vécu des locuteurs actuels ? Si comme le postule John Lucy (1997 : 291), dans sa reformulation de l’hypothèse Sapir-Whorf, « la langue que nous parlons influence notre façon de concevoir la réalité », la réponse, on le voit bien, est d’importance.

Les métaphores comme indices culturels

Le rapport entre modèles culturels et métaphores conceptuelles est une question complexe et longuement débattue entre ethnologues, historiens de la culture et linguistes. Selon Noami Quinn (1991) et Geeraerts et Grondelaers (1995), par exemple, les métaphores ne sont que le reflet de modèles culturels préexistants. La première, dans son étude sur les représentations de l’amour et du mariage aux Etats-Unis, est amenée à découvrir deux schèmes métaphoriques majeurs auxquels se rapportent les nombreuses métaphores présentes dans le discours des personnes interviewées ; elle identifie dès lors deux paradigmes de la relation de couple, « LOVE IS UNITY » (l’amour, c’est ne faire qu’un) et « LOVE IS RECIPROCITY » (l’amour, c’est se compléter et s’entraider). Dans le sillage de Gillmore, N. Quinn définit la culture comme un ensemble de modèles (schemas) partagés, génériques, prototypiques, qui proviennent d’expériences similaires répétées (2005 : 38). Les seconds, dans leur réexamen des analyses de Lakoff sur la colère, soulignent qu’en néerlandais ou en anglais de très nombreuses expressions sont des vestiges (relics) de la théorie des humeurs ; la métaphore de la colère comme un liquide qui monte dans un récipient, « ANGER IS A HOT FLUID IN A CONTAINER[1] » doit, de même, en Europe occidentale, être considérée comme un héritage de ce modèle culturel.

A l’inverse Lakoff et Johnson voient dans les métaphores, non le reflet de modèles culturels préexistants, mais des structures cognitives autorisant la compréhension d’un domaine abstrait par le biais d’analogies systématiques et cohérentes avec un domaine concret, appelées mapping. Ainsi, pour reprendre un exemple en français, si la parole est un fil, comme le font voir de nombreuses expressions, un tissu de mensonge, un prétexte cousu de fil blanc, des propos décousus, etc., parler revient à dévider du fil, interrompre quelqu’un à couper ce fil, le tromper à entortiller son esprit, produire un récit à tisser (par conséquent le récit est une étoffe, sa structure est une trame, un canevas ; les détails des motifs ou des broderies), etc. (Mougin, 2013).

Cependant, les métaphores conceptuelles, selon Lakoff et Johnson (1980), ne sont pas de nature linguistique : si elles trouvent à s’actualiser dans la langue, elles se reflètent aussi dans tous les domaines de la vie sociale. Bien qu’universaliste par essence, la théorie, depuis 2004, sous l’appellation « The cultural embodied cognition thesis » (Kövecses, 2004 ; Maalej, 2004) admet un certain degré de relativisme : les linguistes cognitivistes ont par exemple montré, à propos justement de la métaphore relative à la colère « ANGER IS A HOT FLUID IN A CONTAINER » que cette représentation, qui se retrouve dans des langues aussi diverses que l’anglais, le japonais, le chinois ou le wolof, présentait des variantes liées à chaque culture (voir par exemple Kövecses, 2002 ; Soriano, 2003 ; Maalej, 2004 ; Ansah, 2013).

La dimension sémiotique de la langue, sa capacité à créer de la signification dans des espaces mentaux qui lui sont propres et ne se confondent pas avec ceux de la logique rationnelle, des structures de l’esprit, ni ne répondent aux contraintes du monde physique, n’est guère prise en compte, dans cette approche, comme le déplore François Rastier (2005). Le localisme de la langue, sa tendance marquée à organiser la signification par rapport à l’espace et au mouvement, peut, par exemple, rendre compte, comme le montrent Augustyn et Grossman (2009), des expressions relatives aux émotions qui mobilisent ces deux schèmes. John Lucy, dans un entretien récent, confirme que la langue « a ses propres logiques communicationnelles qui n’ont rien de commun avec les autres aspects de la culture, ce qui lui confère une autonomie partielle » (Rossi, 2012, Laviedesidées.fr).

L’anthropologue américain R. M. Keesing, dans Métaphores conventionnelles et métaphysiques anthropologiques (1996), met en garde, quant à lui, contre la surinterprétation des schémas métaphoriques par les ethnologues et les sémanticiens, portés à voir des systèmes de pensées dans ce qui ne sont, d’après lui, souvent, que de simples manières de parler, vestiges d’époques révolues où elles correspondaient en effet à des croyances, telles celles qui font du cœur le siège des émotions en anglais.

Il est vrai que le langage n’a pas pour seule fonction de signifier ou de désigner, mais qu’il est aussi l’instrument de stratégies de distinction sociologiques ou générationnelles bien connues des sociologues (Bourdieu, 1979) et des sociolinguistes (Labov, 1966 ; 1972).

Notre position théorique consiste à admettre la portée heuristique de la notion de métaphore conceptuelle, tout en insistant sur l’importance des schémas culturels qui viennent donner corps aux métaphores conceptuelles et les infléchir sensiblement d’une culture à l’autre.

La dimension sémiotique propre à la langue, l’action de l’analogie qui ouvre des séries synonymiques, comme le goût chez les locuteurs pour les expressions figurées, qui constituent autant des manières de parler que des manières de dire, ne doivent pas être négligés non plus, dans la création ou le maintien de tel ou tel schème métaphorique. J’appuierai, chaque fois qu’il le sera possible, mes analyses de comparaisons avec d’autres langues ; toutefois ma démarche cherche à mettre en évidence ici le ou les modèles que construisent en elles-mêmes les métaphores relatives à la colère en français contemporain.

Le champ notionnel de la colère

Afin d’éviter la sous-représentation d’expressions de la langue orale spontanée contemporaine, le matériel lexical que j’ai rassemblé ne s’appuie pas sur un corpus de textes mais sur des expressions entendues au cours des conversations, finalement très nombreuses, qui mentionnaient ce sujet lors de la préparation de cet article, soit à Paris, Reims ou Nancy, complétées par la consultation du Trésor de la langue française informatisé (TLFi), des dictionnaires d’usage, de recueils d’expressions contemporaines comme ceux de Bernet et Rézeau (2008, 2010). Je précise qu’il me semble utile de suivre l’ordre méthodologique en donnant d’abord l’ensemble des termes qui relèvent du champ notionnel de la colère, avant d’identifier et d’analyser les métaphores conceptuelles qui s’en dégagent.

Le terme colère lui-même désigne en français moderne, selon le choix de l’article, l’émotion (la colère m’envahit, je ressens de la colère) ou la manifestation de cette émotion (faire une colère). Le Littré (1976) la définit comme un « sentiment d’irritation contre ce qui nous blesse » ; le TLFi comme une « vive émotion de l’âme se traduisant par une violente réaction physique et psychique ». Deux définitions assez divergentes, qui montrent la difficulté qu’il peut y avoir à assigner un signifié précis à des termes comme peur, colère, joie ou chagrin, qui prétendent découper en autant d’émotions distinctes la complexité de nos affects. Ces découpages correspondent de fait à des taxonomies non-savantes, qui s’imposent aux locuteurs comme naturelles mais qui diffèrent de langue à langue (Wierzbicka, 1999) ou même d’un état de langue à un autre état de langue. Ainsi « ire » en ancien français signifiait-il à la fois « colère » et « chagrin », deux notions qui nous paraissent aujourd’hui parfaitement distinctes (Gougenheim, 2010 : 264). Les sémanticiens (Wierzbicka, 1999 ; voir aussi Kövecses, 1987 : 28) préfèrent dès lors définir les émotions comme des événements, en termes de script ou scénario prototypique, plutôt qu’en termes de signifiés. Le script de la colère, selon Lakoff et Kövecses, enchaîne les cinq phases suivantes : 1) « cause of anger » 2) « anger exists » 3) « attempt at controlling anger » 4) « loss of control over anger » 5) « retribution »[2]. La démarche est onomasiologique.

Pour les anthropologues (Le Breton, 1998 ; Lutz, 1987 : 307 ; Matsumoto, Yoo et Chung, 2010), les émotions sont à la fois universelles, au sens où elles s’enracinent dans le même substrat biologique, mais apparaissent aussi codifiées culturellement, dans leurs manifestations et dans leurs usages. Elles constituent un mode de communication, plus précisément, elles ne prennent sens, fondamentalement, que dans l’interaction avec autrui, à la manière des actes de langage (Bamberg, 1997).

Si l’on prend le parti de conjuguer ces deux perspectives, en considérant les manifestations de colère comme des événements de communication, le lexique de la colère en français contemporain semble s’organiser à partir du scénario suivant, dans lequel X désigne l’émetteur de la colère et Y le ou les destinataires, c’est-à-dire la ou les personnes visées ou celles qui assistent à l’événement, qu’elles en soient la cause ou non.

I. Du point de vue de l’émetteur
a) La cause

Il ne s’agit pas de préciser les causes réelles, nécessairement multiples et contingentes, mais de relever indistinctement toutes les expressions qui réfèrent génériquement à la cause ou à l’origine de l’événement.

1) Le stimulus

Y ou Z (une autre personne) ou une chose est responsable de la colère de X :

Il ou elle a dépassé les bornes, marché sur les pieds de X, l’a cherché, lui a couru sur le haricot, l’a fait chier, lui a cassé les couilles, n’a pas cessé de l’asticoter, lui a cherché des poux dans la tonsure, lui a pelé le dos, s’est bien moqué de lui / s’est foutu de sa gueule, l’a pris pour un con, a vraiment abusé, l’a fait passer pour un con / pour un Jean-Foutre

2) X est par ailleurs sujet à des colères

Il a un tempérament colérique, il est coléreux / colérique, il est irascible, irritable, soupe-au-lait, il a la tête près du bonnet / la tête chaude / le sang chaud / les nerfs à fleur de peau, il est né en colère (fam. et contemporain), il est à cran en ce moment, il a tendance à démarrer au quart de tour, il se monte vite, il est inflammable, il part en vrille facilement.

b) Apparition de la colère
1) X ressent de l’irritation

Ça le révolte, le révulse, l’exaspère, l’agace prodigieusement, le met en boule / lui met les nerfs en boule / en pelote, lui tape sur les nerfs, lui attaque les nerfs, commence à lui chauffer les oreilles, l’allume (fam. et contemporain), le met en pétard, le fâche, le froisse, lui pompe l’air, le gonfle, lui échauffe la bile, lui tape sur le système. Il sent monter la colère en lui, il monte en pression (fam. et contemporain). Il est en rogne, il est furax, fumasse, il est très remonté contre Y, il a le seum, il est vénère, il devient chèvre, il en a ras le bol, il est poussé à bout par Y. La colère l’envahit. « Ça va chauffer », « ça va péter », « ça sent l’orage ».

2) Il extériorise sa colère

Il éclate, se fâche tout rouge contre Y, a un accès d’humeur / de colère, un coup de sang, en fait toute une maladie, nous chie une pendule (pop.), cède à la colère, pique une colère / pique sa crise, prend la mouche, quelle mouche le pique ? Il s’enflamme, entre dans une rage noire, est fou de rage, vert de rage, blanc de colère, la moutarde lui monte au nez, il s’emporte, bondit de rage, pète un câble / un plomb / une durite, explose, éclate, balance des missiles, se monte  contre Y, monte sur ses grands chevaux / sur ses ergots, sort de ses gonds, va au clash (fam. et contemporain), il fallait que ça pète / que ça sorte / que ça parte / que ça rote. Il enrage, il a la rage (fam. et contemporain), il a la haine, il est en pétard, il décharge sa bile / sa colère sur Y ou Z, il est ivre de colère, passe sa colère sur Y, se déchaîne contre Y, il fulmine, tempête et tonne, il trépigne de colère, il est sous l’empire de la colère, en proie à la colère, habité / envahi par la colère, il bout de colère, il est fou de rage / malade de rage, il est aveuglé par la colère, voit rouge, fait une scène, est hors de lui, il ne se connaît plus, pousse une gueulante, vocifère, gronde, hurle, se déchaîne contre Y, crache son venin, vide / déverse sa bile, bouillonne / écume de rage, pleure de rage, s’étrangle de colère, grimace de colère, suffoque de rage, tremble / trépigne de colère, tape du poing sur la table, remet les pendules à l’heure, fait un caca nerveux / un caca tout vert, monte dans les tours (fam. et contemporain), ne se possède plus, la fumée lui sort par les oreilles, il ne contrôle plus ses nerfs, il perd ses nerfs, ses nerfs lâchent. Il fait une crise de nerfs.

Ou : 3) Il contrôle sa colère

Il bout intérieurement, il garde ses nerfs. Il est dans une rage froide / une colère blanche, il contient sa colère. Il ne cède pas à la colère.

c) Issue de l’événement
1) Il cesse d’être en colère

Sa colère retombe, il cuve sa colère, il se calme, il se reprend.

Ou 2) Il reste en colère

Il ne décolère pas. Il ressortira plus tard une colère recuite.

II. Du point de vue du destinataire

Il a droit à la colère de X, il essuie la colère de X, encourt les foudres de X, laisse passer l’orage ; « il m’a fait une de ces crises » ; « il m’a explosé à la figure » ; « il m’est tombé dessus (à bras raccourcis) ».

Le matériel de ce champ notionnel est riche et varié : s’y côtoient en français moderne de nombreuses expressions littéraires, soutenues, familières ou populaires, certaines récentes être né en colère (Bernet et Rézeau, 2008), avoir le seum, monter dans les tours (allusion à un moteur qui accélère), monter en pression ; d’autres qui datent de la médecine des humeurs mais sont toujours en usage, comme sentir la colère monter ou décharger sa bile. La multiplication des unités lexicales constitue assez sûrement l’indice d’une focalisation culturelle (Herskovits, 1955), donc de préoccupations majeures pour les locuteurs, ce que confirme la grande fréquence des emplois en discours dans les conversations familières.

On sait que la culture française n’est pas une culture irénique – on est loin des paisibles Zunis décrits par Ruth Benedict, 2006 [1934], mais qu’elle privilégie au contraire l’expression du conflit, en dehors toutefois de la sphère professionnelle et à des degrés divers suivant les classes sociales. Certaines phases du scénario sont significativement peu représentées : ne pas céder à la colère et rester en colère, contrairement à l’anglais et plus encore au japonais par exemple (Matsuki, 1995 : 145). La colère apparaît d’ores et déjà en français comme une émotion à laquelle il n’est guère envisageable de résister. Verbes et locutions verbales prédominent assez largement sur les adjectifs, renvoyant clairement la colère à un événement (la crise de colère) plutôt qu’à un état émotionnel comme dans d’autres langues (cf. anglais to be upset / angry / mad / furious.)

Du point de vue syntaxique, dans la phase préliminaire, celle de l’irritation et de la tension qui monte, X est en position de complément du verbe ou de la locution : X est clairement le patient ou le siège du procès, il subit une « agression » : il n’est donc pas responsable de ses émotions ; la cause, pourtant interne au psychisme de X, est objectivée par la langue comme une « agression » externe. Dans les faits, deux personnes, confrontées au même événement, n’auront pas nécessairement la même réaction. A la remarque désagréable d’une cliente, telle caissière fera semblant de croire à un trait d’esprit en émettant un petit rire appréciatif, quand une autre prendra aussitôt la mouche. Dans la phase suivante, en revanche, celle qui marque le début de la crise de colère, X est sujet des nombreuses locutions verbales mais celles-ci, en particulier les formes pronominales (se mettre en colère, se fâcher, s’emporter, s’enflammer, se déchaîner, se monter contre) ont une valeur décausative[3] et non réfléchie : comme dans « la lampe s’allume » ou « la porte s’ouvre », elles évoquent l’idée d’un processus qui commence du point de vue de l’élément sur lequel il s’opère et s’en trouve affecté, à savoir X ici, qui n’est donc pas l’actant du procès mais le siège du procès : la colère, comme d’autres émotions (voir Le Breton, 1998), apparaît lexicalement comme un programme ou un rôle qui s’impose à X et dont il ne saurait, fondamentalement, être tenu pour responsable.

Métaphores et métonymies conceptuelles
I. Les métonymies conceptuelles

La métaphore conceptuelle associe un domaine concret appelé domaine source à un domaine abstrait, le domaine cible. Dans le cas de la métonymie conceptuelle, une partie du domaine cible sert de domaine source. Par exemple, certaines manifestations physiques ou certaines actions caractéristiques de la colère désignent, par une métonymie de l’effet pour la cause, la colère elle-même, le plus souvent avec une valeur intensive : se fâcher tout rouge, être blanc de colère, écumer / pleurer de rage, s’étrangler de colère, suffoquer de colère, grimacer de colère, trembler de colère, etc. Ces expressions sont en effet employées de manière figurée : elles signifient « être au comble de la colère » plus qu’elles ne décrivent réellement les manifestations d’une crise de colère particulière. On notera que les manifestations non perceptibles par un spectateur n’apparaissent pas dans la liste, à part voir rouge, encore s’agit-il sans doute d’une expression qui illustre la métaphore « LES ÉMOTIONS SONT DES COULEURS » : rien en tout cas dans le lexique sur l’accélération du rythme cardiaque, l’augmentation de la tension artérielle, par exemple, qui se manifestent sous le coup de la colère. La colère est d’abord un événement pour autrui, pour celui qui assiste au spectacle que X donne de lui-même quand, tel un acteur, il « fait une scène ». Dans la langue recherchée, la partie la plus ancienne du lexique, les hyperboles dessinent le tableau inquiétant du possédé : visage grimaçant, salivation excessive, vision altérée, propos éructés, perte de contrôle de soi. La colère est une brèche dans l’intégrité de la personne par laquelle peuvent venir s’engouffrer des forces d’arrière-monde. Collin de Plancy, dans son Dictionnaire infernal (1863 : 178), rapporte ainsi que « nombre de gens ont été possédés pendant une crise de colère ». Dans la dérision irrévérencieuse du langage populaire contemporain, la personne en colère est à l’inverse ramenée au petit enfant crispé et rouge qui « fait sa crise » comme il fait « un caca tout vert » ou « un caca nerveux » : simple caprice d’humeur, la colère infantilise celui qui lui laisse carrière.

II. Les métaphores conceptuelles
a) La colère comme réaction à une douleur physique

Lexicalement, la colère est présentée comme une réaction à une douleur physique intense : marcher sur les pieds, courir sur le haricot (désignation argotique de l’orteil), casser ou briser les couilles : ces expressions, qui expriment de manière figurée les raisons de la colère de X, évoquent une douleur soudaine et vive. Plus généralement, la cause est lexicalement liée à la transgression de l’espace intime de X, à la violation de sa bulle corporelle : dépasser les bornes, chier dans les bottes, chercher des poux dans la tonsure, etc.

b) La colère comme transport

Un certain nombre d’expressions relatives à la colère, un mouvement d’humeur, être transporté de rage, bondir de rage, se monter, monter sur ses grands chevaux / sur ses ergots, sortir de ses gonds, aller au clash, la colère monte en lui, par exemple, reposent sur des images de déplacement du corps dans l’espace. Emouvoir dérive du latin populaire exmovere, « ébranler, mettre en mouvement ». Les réactions émotionnelles, de manière générale, sont décrites par la langue comme des mouvements. La langue littéraire parle de mouvements de l’âme, de pitié, de tendresse, de dépit. Les émotions, surtout quand elles sont marquées du sceau de l’intensité, bonheur et joie, forte colère, douleur morale, sont des forces qui nous transportent, nous déplacent : on bondit de joie, on a des élans de tendresse, on est égaré par la douleur. Cette métaphore conceptuelle relève pour Lakoff et ses collègues d’une métaphore plus générale qu’ils dénomment « CHANGE IS MOTION » (voir, par exemple, Kövecses, 2001 : 159). Le changement d’état est en effet souvent représenté par le biais de verbes de mouvement : he went crazy[4] ; il est tombé malade, il a attrapé une maladie.

Ces expressions, qui extériorisent des sensations internes d’élancement (je suis transporté de rage : je ressens un élan de rage ; je bondis de joie : la joie bondit en moi) reposent à nouveau sur une diathèse décausative : le sujet grammatical, X, n’est pas l’actant mais le siège d’un procès ponctuel, qui commence et s’achève aussitôt, comme dans La lampe s’allume. Elles présentent une valeur intensive et inchoative à la fois.

c) La colère comme couleur

Une colère blanche, une colère noire, une rage noire : difficile de lire ces expressions comme des métonymies ; si à l’origine l’adjectif « noir » dans humeur noire et colère noire fait référence à la bile noire, celle qui domine chez l’atrabilaire, ce sont ici les valeurs sémiotiques de « noir » et « blanc » dans la langue, en synchronie, qui prévalent. « Noir » a de toute évidence une valeur intensive comme dans un regard noir : chargé de haine, en contraste avec « blanc » qui exprime l’absence, le vide, la faible intensité, comme dans une voix blanche, un vote blanc, un blanc-seing ; une colère blanche est en effet une colère sans signes apparents.

Les deux expressions, auxquelles s’ajoute aussi voir rouge, relèvent cependant d’une métaphore conceptuelle très largement attestée en français qui associent les émotions à des couleurs : voir la vie en rose, broyer du noir, en voir de toutes les couleurs, rester chocolat, etc.

d) La colère comme maladie

Avoir un accès d’humeur, faire une crise de colère, en faire une maladie, être malade de rage, ça me rend malade de voir ça, être vert de rage, faire un caca tout vert, avoir un coup de sang : ces expressions désignent la colère comme une maladie, une atteinte du corps. Les valeurs intensive et résultative se conjuguent, l’idée étant celle « d’être tellement en colère qu’on en est malade ». Pour la dernière expression, on renverra aux traités de médecine de la Renaissance ou de l’Âge classique, tel celui de Lazare Rivière (1682), qui recommande d’éviter les passions qui envoient le sang dans les parties supérieures, comme la colère ou le rire.

Vert évoque la couleur des cadavres, mais aussi celle de la bile au profit de laquelle se réalise le déséquilibre des quatre fluides dans l’accès d’humeur ou la crise de colère. Les deux premières expressions prennent sens, en effet, dans le cadre de la médecine humorale hippocrato-galénique, paradigme de représentations du corps, des émotions, du tempérament, de la maladie, de la santé, de l’hygiène de vie qui prévalut pendant au moins vingt-trois siècles. D’autres expressions gardent la trace de cette représentation de la colère : décharger sa bile / décharger sa colère, évacuation salvatrice dans le cadre de la théorie des humeurs.

e) La colère comme échauffement ou surchauffe

Comme en anglais, en hongrois, en zoulou, en polonais ou en wolof (Kövecses, 2002 : 181), les émotions en français sont assimilées à des liquides : on nage dans le bonheur, on est noyé par le chagrin, on est chaviré par un regard, on est submergé par l’émotion, on bout de colère, on bouillonne de rage ; la colère est comparable à un liquide qui chauffe jusqu’à l’ébullition. Quand elle s’intensifie, son niveau monte (« je sentais la colère monter ») ; quand elle diminue, le niveau retombe : on peut laisser cuver sa colère, littéralement la laisser retomber au fond de la cuve. Mais le récipient, métaphore du corps, n’est pas nécessairement clos : contrairement au modèle métaphorique décrit par les cognitivistes anglophones, la colère en français ne produit pas de vapeur. He is just blowing off steam (littéralement, il souffle de la vapeur) n’a pas d’équivalent littéral en français : la fumée (et non la vapeur) lui sort par les oreilles. Le récipient peut librement déborder : on parle d’un débordement de colère. L’image est celle du vase ou de la casserole qui laisse échapper le liquide qu’elle contient : c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Une personne soupe-au-lait est une personne qui se laisse facilement déborder par la colère. Cette différence culturelle est sans doute liée à l’accent que les cultures anglaise et américaine placent sur le contrôle de soi, dans l’expression des pulsions agressives et les rapports agonistiques.

L’idée d’être sous pression existe cependant en français : monter en pression est une expression récente qui réfère à l’intensité croissante de l’irritation ; elle ne fait pas mention de vapeur ; rapprochée de gonfler quelqu’un, elle évoque plutôt l’idée d’air sous pression et celle d’une possible explosion. La crise de colère brutale est en effet assimilée à une bombe, X explose, balance des missiles,  X est en pétard, « il fallait que ça pète », dira-t-il après coup. L’explosion peut être immédiatement consécutive à la manifestation de la « cause ». Valeurs aspectuelles inchoative et ponctuelle se conjuguent pour exprimer l’entrée dans un processus très bref. D’où le recours au verbe péter (que l’on retrouve aussi dans les expressions qui expriment une panne soudaine de l’esprit : péter un câble, etc.), à la manière d’un autre verbe plus ancien piquer (piquer une colère, une crise).

Par l’explosion, l’intériorité du sujet, comme dans les autres langues (Kövecses, 2002), est alors projetée à l’extérieur : il est hors de lui, il sort de ses gonds, les yeux lui sortent de la tête, il fait un caca nerveux, nous chie une pendule, crache son venin, vomit des injures, déballe en vrac ce qu’il a sur le cœur. Bref, « il faut que ça sorte ». Le corps est ici la métaphore du for intérieur, des pensées que l’on garde habituellement pour soi. La crise de colère remet en cause les règles interactionnelles qui s’imposent à chacun, dans une dialectique du dire en face et du penser pour soi. En japonais (Matsuki, 1995 : 144), le lexique de la colère distingue de la même façon le for intérieur hone et le visage social tatenae.

Sur le plan sémiotique, exploser connote une intensité soudaine dans un processus progressif : le prix des loyers explose.

Dans le schème précédent, la colère n’est plus liquide ; de même lorsqu’elle est assimilée à une combustion qui produit flamme et fumée : la fumée lui sort par les oreilles, jeter feu et flamme, fumer, être fumant / fumasse, réfection populaire de fulminer déjà attestée chez les soldats de 14-18 (Esnault, 1965).

Selon un troisième schème, d’apparition plus récente, la colère est une panne de surchauffe dans un système électrique ou mécanique : péter / fondre un plomb, un fusible, une durite, un câble, disjoncter. Ces expressions reposent sur l’idée d’une pièce qui fond ou qui lâche brutalement sous l’effet d’une brusque augmentation de la chaleur dans le circuit électrique ou le moteur de la voiture : ces pannes qui se réparent facilement traduisent une soudaine perte de contrôle de X sur son esprit, mais réversible et de courte durée, même si les conséquences de tels accès peuvent être graves. Les termes sont polysémiques : ils peuvent référer à une crise de colère intense comme à une soudaine décompensation psychique, dans le contexte d’un burn-out par exemple.

D’un point de vue sémiotique, l’échauffement exprime l’intensité dans un processus (qu’il soit représenté par un verbe ou par un nom) : là c’est chaud (ça devient très compliqué), ça risque de te coûter chaud (très cher), de chauds partisans (très « partisans »), recommander chaudement (vivement), etc. A l’inverse, le froid exprime une stagnation ou la diminution d’un processus : gel des prix, des salaires, coup de froid sur l’économie. Une colère froide est une colère contenue à l’intérieur du corps. Le refroidissement ne signale donc pas comme en anglais le retour au calme (Cool down : calme-toi).

Etre à cran, où cran exprime la tension, être remonté contre quelqu’un, démarrer au quart de tour, monter dans les tours évoquent une image proche de la précédente, celle d’un mécanisme ou d’une mécanique de l’esprit qu’on tend ou force et qui risque de péter sous l’effort, comme un ressort de montre ou un moteur de voiture. Ces métaphores mécanistes – les locuteurs sont loin de s’en douter – s’enracinent dans le courant de l’homme machine qui, de Descartes à Turing en passant par La Mettrie, voit un déterminisme ou une analogie mécaniste dans le fonctionnement de l’être humain. Pour Descartes (1646), le corps seul est « une machine qui se remue de soi-même ». La Mettrie dans son célèbre ouvrage L’homme-Machine (1748), compare l’homme – corps et esprit cette fois – à un immense système d’horlogerie. Les rouages de l’esprit est une expression qui apparaît sous sa plume à plusieurs reprises. Quelques décennies plus tard, Mary Shelley avec Frankenstein (1818) donnera forme au mythe d’un Prométhée moderne, inventeur d’une machine humaine, que le philosophe appelait de ses vœux. Ces représentations mécanistes se poursuivent depuis les années 1950 avec l’idée que le fonctionnement du cerveau humain est analogue à celui d’un ordinateur et les projets d’Intelligence Artificielle capable de concurrencer les humains, comme le prévoit le célèbre test de Turing (1950).

Du point de vue sémiotique, cran évoque la gradation dans une augmentation : progresser d’un cran.

f) La colère comme orage

Tempêter, tonner, fulminer, lancer des foudres, une conversation / une relation orageuse, il y a de l’orage dans l’air, ses yeux lançaient des éclairs : ces expressions assimilent la colère aux perturbations de l’atmosphère. Cette métaphore littéraire ou recherchée est réversible : la tempête est à son tour assimilée à une colère des éléments ; on parle d’un vent furieux, des éléments qui se déchaînent, de la mer en colère, des vents qui hurlent, etc. Tempêtes, typhons et cyclones portent, on le sait, des prénoms qui les humanisent.  L’homme, dans ce double système d’analogies, est à l’image de l’univers, microcosme dans le macrocosme, comme le mettent en scène poésie et théâtre baroques où abondent ces figures de la métamorphose :

Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage,
Et la mer est amère, et l’amour est amer,
L’on s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer,
Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.
(Marbeuf, 1628).

Tempêter, de même qu’orage d’après Bloch-Wartburg (1991) prennent un sens figuré précisément au début du XVIe siècle.

Sur le plan sémiotique, une tempête de comme un déluge de ou une pluie de évoquent le nombre ou l’intensité élevée qui se manifestent de manière soudaine : une tempête de problèmes, une pluie de tweets.

g) La colère comme irritation des nerfs

Perdre ses nerfs, ses nerfs ont lâché, taper sur les nerfs, attaquer les nerfs, avoir les nerfs en pelote, en boule, à cran, à fleur de peau, avoir les nerfs tendus, vivre sur les nerfs, être énervé, une crise de nerfs : le système nerveux est ici considéré comme le siège de la résistance psychique, de l’équilibre mental. Cette représentation des nerfs comme organes fondamentaux des émotions et des affects remonte, on l’ignore, à la deuxième moitié du XVIIIe siècle ; il m’a fallu d’assez longues recherches pour découvrir, en effet, qu’on la devait à un médecin écossais William Cullen (1710-1790), qui fonde sa doctrine médicale sur l’importance du système nerveux dans le fonctionnement de l’esprit. La nature des nerfs n’est pas alors connue et Cullen se demande s’ils fonctionnent à la manière de cordes solides, comme on l’admet alors, ou si un fluide les parcourt. Le système nerveux est selon ses propres mots « an animated machine », une machine animée (cité par Whitaker et alii, 2007 : 94). Les nerfs en pelote, en boule, le paquet de nerfs, sont une image familière qui perpétue cette vision de fils solides qui, tendus, émeuvent notre esprit, selon le modèle mécaniste hérité de Descartes. Des traités consacrés aux maladies des nerfs et aux « vapeurs » comme celui de Samuel Tissot ou de Jean-Baptiste Pressavin connaîtront plusieurs éditions à la fin du XVIIIsiècle ; d’autres sur le même sujet verront le jour au long du XIXe siècle.

Sur le plan sémiotique, la pelote, le paquet ou la boule évoquent l’augmentation progressive jusqu’à un stade élevé : faire sa pelote, c’est se constituer petit à petit une réserve d’économies substantielles, faire boule de neige, c’est grossir continuellement (« ses capitaux ont fait boule de neige »), mettre le paquet, c’est chercher à donner le meilleur de ses possibilités.

Un modèle ou plusieurs ?

Les métaphores conceptuelles présentes dans le corpus semblent donc correspondre à quatre grands schémas culturels, entendus comme ensembles de représentations et de pratiques fédératrices qui s’inscrivent dans la durée longue : celui de la médecine humorale, celui de la psychologie des nerfs, du microcosme / macrocosme baroque, de l’homme machine hérité du XVIIIe siècle. Les expressions se sont déposées par strates dans la langue sans annuler, semble-t-il, la strate précédente, de même que ces différents schémas ne se sont pas succédé de manière linéaire mais ont coexisté sur la durée longue, donnant lieu à des réaménagements de la ou des doxas précédentes. A l’article COLÈRE de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert (1752), le médecin Louis de Jaucourt inscrit sa description dans la théorie des humeurs, mais l’infléchit dans le sens du mécanisme des nerfs ; évoquant d’abord la colère ordinaire, « simple feu de paille », il poursuit par la description, médicale, de la crise de colère :

cette passion irritante qui nous jette dans des mouvements violents, en causant un grand désordre dans notre machine […] ce désordre créé par une humeur atrabilaire […] met tout le système nerveux dans une agitation extrême […] Ces symptômes se trouvent plus ou moins rassemblés suivant le tempérament et la force de la passion ; et la Physiologie les explique sans peine par la constriction spasmodique de tout le système nerveux.

Ces strates d’expressions sont-elles en distribution complémentaire dans l’espace social et générationnel ? A défaut d’études sociolinguistiques, on ne saurait avancer d’analyses définitives, mais il semble a priori, d’après mes observations, que les locuteurs, quel que soit leur âge et leur classe sociale, aient recours à des expressions appartenant à chacune d’elles. On observe, en outre, du point de vue des registres, que chaque strate se répartit entre les registres formels et informels du français contemporain.

Dessinent-elles dès lors un modèle commun de représentation de la colère ? Résumons les représentations de la colère dans le cadre de chacun de ces modèles : dans le cadre de la théorie humorale, la colère, excès de bile échauffée ou recuite, monte du foie à la tête ; l’étiologie est à rechercher dans l’excès de passion, un mauvais régime de vie ou dans le tempérament du sujet. La crise de colère permet l’évacuation de ces humeurs peccantes et le retour du corps à la crase, état d’équilibre des humeurs (Arikha, 2007 ; Brissaud, 1892). Le « microscosme, image du macrocosme » désigne la colère humaine comme un modèle réduit de la « colère » des cieux. Tempesta, forme féminine prise substantivement de l’adjectif tempestus signifie en latin vulgaire « qui vient à temps, en son temps, en sa saison » (Bloch-Wartburg, 1991). Comme les quatre saisons font écho aux quatre humeurs, de même c’est d’un excès d’humeur, de vapeurs d’eau accumulées en un autre endroit que naissent les tempêtes, selon Pline (1848-1850 : 237). Pour la psychologie héritée de Cullen, la colère est une irritation des nerfs qui, comme des cordes trop tendues, tirent trop fortement sur l’esprit. Ce modèle présente une analogie avec le modèle mécaniste. Les deux schémas culturels apparaissent en même temps au XVIIIe siècle. Le lexique mécaniste de la colère, cependant, date principalement des XIXe et XXe siècles, quand apparaissent puis se démocratisent les voitures automobiles et les appareils électriques. La psychologie des nerfs partage en outre avec la médecine humorale l’idée que la colère naît dans le corps et se réalise dans l’esprit. La représentation mécaniste de l’esprit partage avec l’antique théorie humorale l’idée de surchauffe, celle de tension avec la théorie des nerfs, celle de décharge soudaine avec le modèle de la tempête. Dans le modèle mécaniste, par ailleurs, la colère est un brusque accès de folie : les termes sont pour la plupart polysémiques, on l’a déjà souligné, et appartiennent donc conjointement aux champs lexicaux de la colère et de la folie.

Se dessinent dès lors les contours de ce qui pourrait être un modèle intégré, cohérent des métaphores relatives à la colère, très proche en définitive de celui de l’article de l’Encyclopédie. Ce modèle, cependant, se présente comme un diptyque : il distingue de fait la colère ordinaire, micro-événement socialement signifiant dont X est l’acteur, au sens théâtral du terme, du fameux « pétage de câble » ou « crise de nerfs » où X perd totalement contrôle de lui-même dans un accès de violence inexpliqué. La colère, dans le premier cas, est une substance qui, à la suite d’une agression ressentie physiquement, prend naissance dans le corps et monte ensuite plus ou moins rapidement à l’esprit ; elle est régulatrice : elle purge, expulse, fait sortir les ressentiments qui naissent nécessairement des interactions sociales, en mettant à jour les conflits latents. Quels que soient les dommages réels causés par cette irruption soudaine et brève du for intérieur, la réaction de X dans la plupart des cas demeure compréhensible, voire légitime aux yeux des autres, comme j’ai pu le constater dans les conversations observées. Dans le deuxième cas, la colère est une rupture dans l’intégrité psychique de la personne, qui frappe soudain l’esprit, après une période de tension plus ou moins longue et surprend l’entourage. Cet accès de dépossession est toutefois présenté comme réversible par la métaphore mécaniste. La colère, néanmoins, voit ses limites se diluer et se fondre ici dans celles de la folie. Le pétage de câble conjugue la double image de la pièce qui cède dans une machinerie et du navire qui part à la dérive, perd le nord, la boussole, se retrouve complètement à l’ouest, métaphores qui appartiennent cette fois au champ des seules divagations de l’esprit.

 


Auteur


Sylvie Mougin
Université de Reims Champagne – Ardenne
[sylvie.mougin@univ-reims.fr]

 


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Notes


[1] 1) cause de la colère 2) apparition de la colère 3) tentative de contrôle 4) perte de contrôle 5) conséquence pour le sujet.

[2] « La colère est un fluide qui chauffe dans un récipient ». Les métaphores conceptuelles sont données en capitales.

[3] Diathèse qui met en position de sujet non pas l’actant du procès mais l’élément qui se trouve affecté par le procès, en effaçant la valence de l’agent.

[4] « Il est devenu fou. »

 

 

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