« Entretien »


Bertrand Westphal – Yann Calbérac et Ronan Ludot-Vlasak


YC & RLV : Comment êtes-vous arrivé dans votre parcours académique et intellectuel à explorer les questions spatiales et géographiques ?

BW : Lorsque l’on évoque un parcours, c’est souvent dans l’acception spatiale qu’il faut entendre le terme. Marthe Robert invoquait naguère le « roman des origines » pour expliquer les « origines du roman », à un moment où l’on appréciait de mettre en relation littérature et psychanalyse. On pourrait aussi parler d’une « cartographie personnelle », qui explicite la trajectoire qui nous aide à franchir l’étendue de temps que nous habitons. Que ce soit à l’aide d’un « roman » ou d’une « carte » ou d’un « atlas », on aligne des mots, on se raconte. Il n’y a là aucun déterminisme, mais plutôt un récit qui se déploie en tâtonnant sur une surface incommensurable. Notre vie, le monde, les hiatus… Chacun s’efforce de collecter les éléments qui font ou feraient en sorte qu’il a emprunté un itinéraire plutôt qu’un autre, mais les circonstances sont souvent maîtresses. Il arrive que le choix soit limité. Tous les chemins ne se ressemblent pas.

L’universitaire que je suis n’échappe pas à la règle, quand bien même mon expérience a été plutôt commode. Lorsqu’on naît aux abords d’une frontière, dans mon cas celle qui sépare – ou unit – la France et l’Allemagne, l’Alsace et le Bade-Wurtemberg, et qu’on grandit dans une atmosphère feutrée où plusieurs langues et patois se côtoient et s’entremêlent, on prend très vite conscience de la relativité des clôtures géographiques et de la richesse des intersections. Il est vrai que cette frontière-là se matérialise par un pont que l’on traverse à pied, et non par un mur d’eau quasiment insurmontable. On s’aperçoit aussi que les géographies sont lestées d’une série de pesanteurs auxquelles il convient d’échapper, lorsqu’on en a le loisir. En ce qui me concerne, j’ai pu m’ouvrir sur un nouvel horizon, la Suède, par le truchement d’un cours de langue imparti par un lycée strasbourgeois. A l’époque, j’avais seize ans ; le sport me passionnait ; Björn Borg était mon idole. Si ce joueur de tennis avait été hongrois ou malgache, j’aurais sans doute appris l’une de ces deux langues, car elles aussi figuraient au programme du lycée. Le hasard, disais-je… A partir de la Suède, un pays pour lequel mon intérêt a progressivement décliné, comme la carrière de Björn Borg, vite remplacé par Mats Wilander, je me suis intéressé à l’Italie et, de là, à l’aire méditerranéenne. Très tôt, je me suis retrouvé ballotté entre est et ouest, entre nord et sud dans ce qui était encore une Europe coupée en deux. Il était logique que je m’engouffre dans la voie du comparatisme littéraire et que les questions de représentation des lieux attisent ma curiosité.

YC & RLV : Une première forme de questionnement serait de savoir par quels biais un chercheur en littérature s’empare d’outils relatifs à la spatialité issus d’autres champs académiques…

BW : Il y a plusieurs manières de s’emparer des outils dont on a besoin. On construit des châteaux de sable sur une plage et on s’aperçoit qu’il existe des pelles. On évoque les châteaux de sable et on s’aperçoit qu’il existe quelque chose qui s’appelle « prose ». On réfléchit à la prose et on apprend qu’il existe des théories. Quelque part, nous commençons tous par être Monsieur Jourdain. Le bourgeois gentilhomme était un fat, comme on disait du temps de Molière, mais sa stupeur avait quelque chose de profondément humain. Nous faisons tous de la prose sans le savoir jusqu’à ce que surgisse un maître de philosophie qui nous explique ce que nous sommes en train de faire. Pour ma part, j’ai pénétré dans le domaine des études de spatialité comme M. Jourdain dans celui de la prose : sans le savoir. C’est à l’occasion du congrès de la Société Française de Littérature Générale et Comparée, organisé à Strasbourg, en juin 1992, que j’ai parlé pour la première fois en public. J’étais noué à ma chaise ! Compte tenu de la thématique et du fait que je vivais en Italie, mon attention s’était reportée sur Trieste, ville frontière par excellence, ville littéraire d’exception, contrairement à Strasbourg. Comment la capitale alsacienne, qui repose sur une histoire séculaire dont Trieste est largement dépourvue, a-t-elle eu si peu d’impact en littérature ? Cela ne laissera jamais de m’étonner. Il faut remonter à la période humaniste, à Sebastian Brant, à Johann Fischart, ou à un séjour romantique de Goethe, pour que le nom de Strasbourg apparaisse… Le cinéma n’est guère plus prolixe… Enfin bref…

Après Trieste, j’avais entamé d’autres études de représentation urbaine. Il y a eu Lisbonne, Barcelone et, comme par un fait exprès, Strasbourg. Le sujet me passionnait, j’avais le temps de lire. Découvrir des œuvres à travers les lieux qu’elles activaient était très plaisant. Google ne mâchait pas encore le travail. Les moteurs de recherche étaient rudimentaires. Il fallait glaner l’information là où elle se trouvait, quelquefois au petit bonheur la chance… Peu à peu, je me suis rendu compte que mon orientation était méditerranéenne. A l’étude sur Barcelone s’étaient ajoutées des études sur Tunis, Tanger, Alexandrie, Haïfa, Beyrouth, Istanbul, et l’Albanie, mais aussi sur des îles comme Chypre, la Sardaigne ou la Crète, ou encore les îles dalmates et, même si elles n’étaient pas méditerranéennes, les Canaries. C’est à partir de là que j’ai été amené à me poser la question d’une méthode. La préparation de l’habilitation à diriger des recherches aura été déterminante, car elle comporte une synthèse méthodologique des travaux effectués. C’est en rédigeant ce document que j’ai réfléchi à ma démarche. L’imagologie livrait de précieux outils, mais se révélait insuffisante. Elle privilégie le point de vue du voyageur et met l’accent sur l’altérité irréductible de l’autre. Or, dans mes diverses études, trois séries de points de vue s’entrecroisaient : celui de l’autochtone, celui du visiteur, mais aussi celui qui anime le tiers-espace, sans doute le plus fécond des trois. Cette multifocalisation permet une meilleure prise en compte des stéréotypes et des manifestations d’ethnocentrisme. Par ailleurs, je m’intéressais à la réalité, au hors-texte, ce qui n’était pas nécessairement le cas des autres approches littéraires de la spatialité, imprégnées de structuralisme, en France, surtout. Enfin il m’avait paru que les représentations spatiales étaient foncièrement mobiles. La lecture de Deleuze et de Guattari a constitué un tournant. Leur concept de déterritorialisation/reterritorialisation souligne l’impossible stabilité du territoire. Deleuze en « maître de philosophie », autrement fiable que l’original moliéresque ; un premier excursus interdisciplinaire… Très vite, il y en a eu d’autres, en particulier du côté de la géographie.

YC & RLV : Comment vous êtes-vous formé à ces champs académiques ? Quels auteurs vous ont influencé : des philosophes ? des géographes ? d’autres ? des auteurs francophones ? anglophones ?

BW : Il y a eu Deleuze, disais-je. Avant lui, il y a eu des Italiens. Umberto Eco, certes, mais aussi Claudio Magris et Massimo Cacciari. Ce dernier effectuait le lien entre géographie et philosophie, comme Deleuze l’avait fait avant lui, mais en appliquant la « géo-philosophie » à l’Europe. Logiquement, cela avait donné Geo-filosofia dell’Europa en 1994 et L’arcipelago en 1997, qui ne me paraît pas entretenir de lien direct avec la poétique d’un Edouard Glissant, quoique le titre le laisse penser. Contrairement à L’arcipelago, Geo-filosofia dell’Europa a été traduit en français aux éditions de l’Eclat en 1996 sous le titre Déclinaisons de l’Europe – ce qui, me semble-t-il, renvoie moins à Deleuze qu’à Spengler, un de ces paradoxes dont le monde de l’édition est friand ! Il est vrai que l’escamotage des références deleuziennes est fréquent en France.

Cacciari se livre à une réflexion stimulante sur la construction philosophique des identités européennes à partir de l’ancienne Grèce et sur les limites que comporte cette filiation fantasmée, sur le caractère adversatif de toute construction identitaire. Cependant, en ce qui me concerne, le grand nom reste celui de Claudio Magris et son chef-d’œuvre est Danube, qui, au moment de sa publication en Italie, en 1986, chez Adelphi (comme les livres de Cacciari ensuite) a levé un écho extraordinaire. On peut donc parler de culture, de littérature et de géographie – danubienne, ici – tout en intéressant des dizaines de milliers de lectrices et de lecteurs ! J’ignore à quoi ressemblait la prose de M. Jourdain. Miséricordieux, Molière la passe sous silence. Celle de Claudio Magris est exceptionnelle. Il faut imaginer ce voyage culturel à travers le bassin du Danube, aussi bien qu’à travers le paysage désolé de la prose structuraliste des années quatre-vingts. Il est vrai qu’en Italie Umberto Eco avait tracé la voie. On se souvient qu’en 1980 il avait publié un roman qui prouvait que lui aussi savait faire de la prose, et plutôt bien !

Il arrive que mes lectures soient déterminées par les endroits où je me trouve – et je bouge beaucoup ! Les prémisses de la géocritique sont essentiellement fondées sur des essais italiens et francophones. Il y a eu des apports anglophones, aussi, et quelques lectures fondatrices : Bakhtine, mais aussi Perec et Roubaud, romanciers de l’espace… et tant d’autres… Le deuxième gros bloc de lectures remonte au printemps 2005. Lors d’un semestre sabbatique à Lubbock, dans le West Texas, j’ai pu lire de nombreux auteurs liés pour une part aux postcolonial studies et pour une autre part à la géographie culturelle étatsunienne et canadienne. Leurs essais, peu connus en France, surtout en 2005, m’auront été d’un soutien considérable. Ils apportaient une sorte de substrat minoritaire à la géocritique. L’essai de 2007, publié chez Minuit, en témoigne, je crois.

En somme, c’est par le déplacement à travers une géographie concrète et diverses disciplines que j’ai pu rassembler les éléments constitutifs de la géocritique. Il s’agissait tout bonnement de collecter des informations, des inputs. Pour peu qu’il y ait une approche géocritique, celle-ci se déploie à l’intersection de courants minoritaires. Il convient de rendre hommage au périphérique, au décentré. Je crois qu’une recherche qui valorise le fortuit, l’erratique, le tâtonnant mérite sa place dans le panorama si mouvant qui caractérise notre époque. Personnellement, je me méfie des vérités assénées, des déclarations fracassantes, des assertions présumées définitives. Elles m’effraient. Kurt Vonnegut, grand écrivain étatsunien, a écrit qu’il vouait un culte à Our Lady of Astonishment, « Notre-Dame de l’Etonnement », et que telle était sa seule religion. J’aime assez cette idée de cultiver l’étonnement. Elle suppose l’humilité et la naïveté, l’une n’allant pas sans l’autre.

YC & RLV : Nous souhaiterions également aborder la question de la métaphore spatiale. Quels usages un chercheur en géocritique peut-il faire de l’espace ? Dans quelle mesure ces pratiques relèvent-elles ou non d’un usage métaphorique ?

BW : Très bonne question qui, en fait, est double : qu’entend-on par métaphore, pour le moins dans ce contexte ? et quelle est la nature de l’espace auquel on s’intéresse en littérature ? Sur ce dernier point, les réponses sont potentiellement multiples. Pour ma part, je m’abstiens de compartimenter les manières d’approcher les espaces. La littérature et ce que j’ai appelé les « arts mimétiques » posent une relation à l’espace qui est médiée par une représentation. Il en va de même pour la géographie, par exemple. L’espace existe toujours à travers le filtre de la représentation, qu’elle soit littéraire, géographique, topologique, etc. Disons que dans le domaine littéraire (ou cinématographique, etc.), la représentation est envisagée en tant que telle et que c’est elle qui fait l’objet de l’examen le plus attentif. En géographie, c’est davantage le référent qui est valorisé. Mais que l’on aborde la question du référent ou de celle de la représentation, c’est toujours de l’espace qu’il est question – au premier degré, au second degré, au énième degré. Dès lors, on peut admettre que la métaphore est l’une des modalités du travail de représentation qui pointe le plus explicitement la fictionnalité du médium. Elle est le propre de la littérature, art du « comme si » qui conduit « un peu plus loin » que le référent (la méta-phore).

Se greffe là-dessus le très classique questionnement sur les frontières supposées entre le réel et la fiction. Selon une doxa bien établie, la géographie privilégierait le réel là où la littérature se déploierait dans le champ de la fiction. Voilà qui a le mérite d’être clair et net. Un peu trop ? Dans l’essai de 2007, placé dans le sillage de recherches entamées dès les années 1990, la géocritique se situait dans un contexte de pensée faible, au sens où l’entend Gianni Vattimo, autre penseur italien que j’aurais dû mentionner tout à l’heure – une pensée faible qui s’écarterait de la pensée forte d’un Nietzsche, toujours dans la perspective de Vattimo. Il me semble que dans un tel contexte, fortement marqué par le postmodernisme, la littérature peut apporter son écot à la construction d’un discours sur le monde. Lorsque l’euclidien entre dans le non-euclidien, la ligne droite se déconstruit – et c’est là que les arts montent en puissance dans leur rapport au référent. Ils sont à même de rendre compte d’une vision plus complexe de notre environnement, moins linéaire justement. Par conséquent, on sera davantage enclin à les prendre au sérieux, à considérer la dimension sociétale de la littérature. Il n’y a là rien de bien nouveau. C’est le positivisme qui a réduit la littérature à un rôle subalterne et qui l’a remisée à distance du référent – un fossé que le structuralisme a contribué à creuser un peu plus, dans une logique quasi-paroxystique. Aujourd’hui, alors que le postmodernisme a peut-être cédé sa place à une forme de posthumanisme qui reste à définir, les arts ont davantage à dire sur le monde, tant le discours social est prégnant. Et n’oublions pas que ce discours s’inscrit dans l’espace en permanence, alors que toutes nos sociétés sont entrées dans une ère foncièrement diasporique.

YC & RLV : Quelle place prend la distinction entre espace et carte ainsi que l’usage possible des outils issus de la cartographie dans l’analyse géocritique ?

BW : A vrai dire, je ne recours pas si souvent aux outils de la cartographie, au sens « scientifique » du terme, si ce n’est pour évoquer des cartographes qui exposent les limites du nombrilisme culturel, comme John Brian Harley, Arno Peters ou Samuel Y. Edgerton, qui a parlé d’un « complexe d’omphalos ». Là encore, la cartographie instaure un discours sur le monde qui entretient une sorte de relation avec la littérature. En tout cas, elle propose un récit visuel, et textuel. Du reste, la carte fait depuis longtemps bon ménage avec la littérature. Sans remonter à la carte de Tendre, on citerait volontiers Robert Louis Stevenson, Lewis Carroll et Jorge Luis Borges au passage. Ou encore la cartographie alternative d’un J.R.R. Tolkien. Toutes ces illustrations sont connues. Evidemment, il m’est arrivé de les mentionner, surtout l’initiative du Collège de Cartographes imaginée par Borges, la carte idéale 1 sur 1… qui est en même temps fatale. La carte traduit à la perfection le passage de l’espace au lieu. Elle indique les procédés par lesquels ce qui est ouvert se referme à l’aide d’une symbolique abstraite dont les effets sont concrets. Une toponymie qui est le signe d’une prise de possession. Le tracé de lignes censées devenir des repoussoirs pour tout ce qui leur est extérieur. Les instruments d’une orientation qui transforment l’espace libre en un lieu familier, et donc sous contrôle, autrement dit le territoire, dont Deleuze et Guattari ont si brillamment rendu compte. En somme, l’examen d’une carte correspond à l’interprétation des processus d’appropriation et de recentrement auxquels se livre une culture donnée. Quelqu’un disait – c’était Alexander Pope – qu’il n’est pas deux montres qui donnent la même heure, mais que chacun s’obstine à se fier à la sienne. Il en va exactement de même pour les cartes. La mise en parallèle de deux mappemondes apporte une leçon sur la relativité du point de vue et sur l’outrecuidance du point de vue qui se veut hégémonique.

Mais, en fin de compte, c’est le monde des arts visuels qui me paraît le plus stimulant, en ce moment. La carte est devenue un motif dominant pour les plasticiens de l’extrême contemporain. Il est des centaines et même des milliers d’œuvres d’art qui proposent des variations autour du thème cartographique. La métaphore est vive, comme aurait dit Ricœur. Elle frappe l’œil. Le monde est décliné selon une infinité de modèles qui cessent par conséquent d’être des modèles : le travail de représentation devient manifeste, pour ne pas dire proliférant. Dans La cage des méridiens, j’ai failli abandonner l’analyse du phénomène littéraire. Dans le dernier chapitre de l’essai, les cartes artistiques m’avaient littéralement absorbé ! Elles appellent le récit. Elles sont pure stimulation. Atlas portátil de América Latina (2012) de Graciela Speranza, qui mêle analyse littéraire et iconologique, et plusieurs cartes artistiques de Brigitte Williams, une plasticienne britannique, ont constitué pour moi d’authentiques sources d’inspiration.

YC & RLV : Quel regard portez-vous sur les différents travaux qui sont actuellement menés, en dehors des études littéraires, sur l’espace dans les autres disciplines ?

BW : Un tournant spatial s’est produit au cours des années quatre-vingt-dix. Il a entraîné dans son sillage une multitude d’approches consacrées à la question de l’espace, aussi bien en littérature, qu’en géographie, et que dans d’autres champs épistémologiques. La spatialité a été haussée au niveau de la temporalité dans la hiérarchie de ce qui méritait d’être étudié – cela n’était jamais arrivé, en tout cas en Europe. Le tournant spatial n’était pas une affaire de littéraires. Il a pris une indéniable dimension interdisciplinaire. Il a d’ailleurs été annoncé à la fois par Edward Soja, géographe culturel, spécialiste de la ville postmoderne (Los Angeles, en particulier) et par Fredric Jameson, un théoricien de la littérature très ouvert sur la philosophie et, lui aussi, sur le postmoderne, qui appert décidément comme le maître mot. Il est vrai qu’à partir du moment où, dans une perspective postmoderne, la ligne du temps se délite pour faire surface et que le présent s’en trouve privilégié, l’espace gagne à son tour en importance. En tout état de cause, la métaphore de la surface est spatiale.

Dans ce contexte, la géographie a souvent pris un virage culturel, voire résolument littéraire, dans les pays anglophones puis en France ou en français. Je songe notamment aux travaux de Marc Brosseau, membre du département de géographie de l’Université d’Ottawa, qui avait écrit Des romans-géographes (1996). A la même époque, sur le versant littéraire, il y avait l’imagologie, qui s’intéressait toutefois moins à l’espace qu’au regard porté par tel écrivain voyageur sur des espaces autres, exotiques. Les travaux de Jean-Marc Moura ont beaucoup fait évoluer cette approche. Il y avait aussi la géopoétique, développée à l’origine – dès la fin des années 1970 – par le poète Kenneth White. Celle-ci se situait au carrefour de la littérature et d’une world philosophy prêtant une attention spéciale à la biosphère. Plusieurs éléments communs à d’autres approches spatiales ont été dégagés par la géopoétique, qui ne les a pas toujours exploités avec la rigueur suffisante. Du côté de la philosophie, il y avait la géophilosophie, amorcée par Deleuze et Guattari, et qui a connu des prolongements que j’ai cités, notamment chez Cacciari et chez d’autres Italiens.

En définitive, le préfixe géo a connu de fort nombreuses déclinaisons : géohistoire (Braudel), géosymbolique (Pageaux) aussi, et, bien entendu, géocritique. Géo, ce n’est pas seulement l’espace, c’est aussi et surtout Gaia, la terre, la planète. Toute cette floraison théorique exprimait aussi le besoin de faire passer l’analyse du phénomène culturel et littéraire à une dimension macroscopique, idéalement planétaire (ou globale). C’est ce que traduisent actuellement toutes les études situées du côté de la World Literature et des Planetary Studies, où l’intersection avec les Postcolonial Studies et la géocritique est féconde. La liste est longue, mais elle ne s’arrête pas là. Parmi les approches consacrées à l’espace, je relève notamment l’écocritique qui a été élaborée en Amérique du Nord, au Canada et aux Etats-Unis, et qui, avec un retard certain, a fini par s’implanter en France. Le souci environnemental, qui anime la recherche écocritique, anime bien entendu l’ensemble des travaux consacrés aux espaces, de nos jours. Le préfixe éco a essaimé lui aussi. On songe à l’écosymbolique ou à l’écosophie imaginée par Guattari. On finira par avoir à dresser un dictionnaire !

YC & RLV : Qu’en est-il de la réception de la géocritique, en France comme à l’étranger, dans les études littéraires comme au-delà ? Comment jugez-vous cette réception ? Comment expliquez-vous ce succès ? Est-ce dû, à votre avis, au fait que la géocritique s’appuie souvent sur un cadre théorique anglophone ?

BW : La géocritique est entrée en scène timidement à l’occasion d’un colloque organisé à Limoges en 1999, dont les actes ont été publiés aux Presses Universitaires locales en 2000. Elle s’est affirmée de manière très progressive. Je pense que la traduction de La Géocritique en anglais a aidé à la diffusion de l’approche, comme d’ailleurs la traduction italienne de 2009 – les universités italiennes ayant été les plus réceptives, au départ. La parution de La Cage des méridiens, un essai qui a été lauréat du prix Paris-Liège en septembre 2017, a contribué à accélérer le processus, notamment en direction de la world literature, qui, avec toutes ses contradictions, a le vent en poupe dans le domaine comparatiste de langue anglaise. A l’heure actuelle, la géocritique est très présente dans plusieurs parties du monde. Les livres sont en cours de traduction en Chine ; les universités latino-américaines sont intéressées, de même que les universités africaines, surtout francophones. Aux Etats-Unis, la American Book Review a consacré un numéro spécial au geocriticism en 2016. Bref, il y a du mouvement. En France aussi, l’approche connaît un certain succès, surtout depuis quelques années. Cela me fait évidemment très plaisir. C’était tout de même inattendu !

Les sources de satisfaction sont diverses. Je ne vais pas développer trop, mais disons que le fait que la géocritique soit désormais utilisée sans que mon nom y soit forcément associé me paraît être le signe certain qu’elle gagne du terrain, tant sur le plan international que sur le plan interdisciplinaire. Ce n’est plus la géocritique d’untel, mais la géocritique tout court. C’est beaucoup mieux ainsi. Parmi les sources de satisfaction, il y a aussi le constat que la géocritique intéresse une jeune génération de chercheurs et de chercheuses, notamment en France, là encore aussi bien dans le domaine littéraire qu’au-delà. Et puis, bien sûr, je me réjouis que l’approche trouve des applications dans les pays de l’hémisphère sud, hors de ce que l’on a coutume de qualifier d’Occident sans trop savoir de quoi on parle. Quand j’écris, c’est souvent en gardant à l’esprit cette perspective et la très riche production fictionnelle et théorique qui l’accompagne que je me situe. Pour tout dire, le fait que les essais de géocritique soient en cours de traduction en chinois me semble aussi important, voire davantage, que lorsqu’ils le sont en anglais. Il y a là une rencontre qui est stimulante, car elle ne relève pas de l’évidence. La question est par exemple de savoir pourquoi les universités chinoises sont si intéressées. En soi, cela éveille ma curiosité. Il s’agirait de mener une véritable étude de réception, une géocritique… de la géocritique.

Si cette dernière connaît un certain succès, c’est pour l’une ou l’autre raison qui me paraît aller de soi… et à laquelle j’ai contribué de manière passablement fortuite ! La première est effectivement que la géocritique propose une synthèse des approches spatiales exposées de-ci, de là, au niveau international et dans d’autres disciplines. Ainsi la bibliographie italophone et anglophone de l’essai de 2007 a été appréciée, de même que les références à la géographie culturelle ou à l’urbanisme. Par le plus grand des hasards, 2007 a été une année importante pour les discours minoritaires en France. Au moment précis de la parution de La Géocritique, chez Minuit, d’autres éditeurs publiaient en traduction Homi Bhabha, Gayatri Spivak ou Judith Butler. En somme, la parution de mon livre arrivait au bon moment. Et ce bon moment, quelques années plus tôt, était aussi celui du tournant spatial que vous évoquiez tout à l’heure. Là aussi, le hasard a bien fait les choses, car, très sincèrement, au moment de composer mon espèce de puzzle géocritique, à la fin des années 90, je ne m’étais pas rendu compte qu’un spatial turn était en train de se produire de l’autre côté de l’Atlantique. Des échos se faisaient entendre, certes, mais pas le bruit de la déferlante spatiale qui a fait dire à Jean Echenoz, en 1999, qu’il en était arrivé à écrire des romans géographiques.

(Juin 2018)

 

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