Introduction

Dès la fin des années 1980, le géographe Edward Soja constate qu’un tournant spatial (spatial turn) s’impose massivement (Soja, 1989), au point de devenir :

un paradigme spatial dans les sciences sociales qui a mis en évidence des phénomènes, des dynamiques, des répartitions échappant à d’autres types d’appréhension. Ce courant théorique a permis la circulation de concepts et de modèles entre la géographie et les disciplines comme la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, la philosophie, les cultural studies, les colonial et post-colonial studies. L’espace, le territoire, le lieu, la frontière, le centre, la périphérie, l’échelle, la carte, le réseau, le local et le global ont été utilisés comme des concepts opératoires, des métaphores heuristiques pour apporter un surplus d’intelligibilité à des phénomènes complexes et multidimensionnels[1]. (Jacob, 2014 : 43).

En effet, l’ensemble des disciplines constitutives des sciences humaines et sociales (SHS) s’intéresse désormais à l’espace, qu’il s’agisse bien sûr de la géographie qui s’est refondée autour de cet objet central (Lévy, 1999), de l’histoire (Torre, 2008), ou encore de la sociologie (Löw, 2015). Les études littéraires ne sont pas en reste[2] (Westphal, 2007). Bien plus cependant qu’une simple mode (ce que pourrait suggérer la rhétorique des tournants qui se multiplient dans les sciences humaines et sociales depuis la deuxième moitié du XXe siècle), ce spatial turn s’inscrit au contraire dans des évolutions en profondeur tant des sociétés que des cadres de la production scientifique.

En effet, ce terme de tournant spatial sert à qualifier d’une part l’attention nouvelle portée par les SHS en général aux conditions spatiales des processus culturels, sociaux et historiques dans le double contexte de la mondialisation comme échelle (Caillé et Dufoix, 2013) et de l’essor des technologies du numérique comme son outil, et indique d’autre part un saut qualitatif de la recherche. L’espace est alors considéré comme le critère d’un changement de paradigme scientifique, signe à la fois de l’acceptation des limites de l’historicisme hérité du XIXe siècle et de la prise en charge de la postmodernité (Anderson, 2010 ; Staszak et Dargnell, 2006). Le tournant spatial modifie autant notre vision du monde, qu’il transforme en profondeur le partage des connaissances hérité des Lumières. La Seconde Guerre mondiale d’une part et la fin de la Guerre froide d’autre part marquent non seulement le déclin de l’idée de progrès et plus globalement du projet émancipateur des Lumières, mais aussi la fin du primat de l’histoire et du récit historique comme mouvement explicatif des sociétés. La chute du Mur de Berlin annonce la « fin de l’histoire » (Fukuyama, 1992) et, alors que les sociétés sont travaillées par une accélération des mouvements d’intégration à toutes les échelles (Rosa, 2012), d’autres approches sont mises en œuvre pour comprendre les sociétés et les enjeux qui les traversent. Ce que l’on nomme « déclin de l’histoire » – qui invitait à replacer sur la même flèche du temps les sociétés et ce faisant à les rapporter les unes aux autres – encouragerait alors à penser l’irréductibilité des cultures : le temps n’est dès lors plus la seule catégorie explicative, et l’espace est désormais convoqué pour penser, à toutes les échelles, les lignes de contact et de fracture du monde contemporain.

Bien plus, le terme de tournant spatial vient donc définir et qualifier rétrospectivement une évolution – le recours à la référence spatiale comme levier heuristique (Paquot et Younès, 2009) – qui se déploie dans la pensée francophone dès les années 1960 et 1970. L’espace n’est certes pas un objet à questionner – la philosophie peut s’appuyer sur le capital qu’elle a accumulé (Paquot et Younès, 2012) – mais, sans chercher à le théoriser, de nombreux philosophes ont en effet mobilisé l’espace pour formaliser leur pensée, qu’il s’agisse de Deleuze dont le cœur de la pensée est commandé à la fois par le couple déterritorialisation / reterritorialisation et par les agencements topologiques du rhizome (Antonioli, 2004), de Foucault qui mobilise l’espace pour cartographier le pouvoir (Crampton et Elden, 2007) ou encore de Lefebvre qui s’intéresse à la « production de l’espace » (Lefebvre, 1974). Ce regain d’intérêt pour l’espace, caractéristique de la French theory (Cusset, 2003), s’explique en grande partie par le retentissement du structuralisme (Dosse, 1991 et 1992) qui, d’une part, prône une démarche anhistorique – ce qui encourage subséquemment l’approche spatiale – et d’autre part promeut l’unité des sciences humaines et sociales, ce qui favorise la circulation des concepts, des approches et des outils : la philosophie, qui était avec la linguistique et l’anthropologie l’une des disciplines phares du mouvement, essaime donc ses référents et ses approches dans l’ensemble du champ.

Le tournant spatial apparaît donc comme l’un des ultimes avatars du linguistic turn (Rorty, 1968) qui a placé l’étude du langage et des discours au cœur du travail scientifique. Cette importance nouvelle concédée au langage se traduit par un intérêt pour le texte et la textualité, dans l’essor de la nouvelle critique (Viala, 2004 ; Ribard, 2004 ; Jarrety, 2016). L’ambition de ce numéro de Savoirs en prisme est donc de questionner ce que l’espace peut apporter à la compréhension du texte et entend ouvrir un champ de réflexion pluridisciplinaire (conforme à l’esprit de la revue). L’hypothèse principale proposée aux auteur·e·s était de mobiliser l’espace pour rendre compte du fonctionnement même du médium textuel, et notamment de questionner un régime poïétique qui s’inscrirait dans les liens entre spatialité et textualité : l’espace devient ainsi une catégorie d’analyse à part entière pour explorer le fonctionnement du texte et plus généralement des pratiques discursives, sous un angle épistémologique (comment l’espace peut-il devenir une catégorie d’analyse et que fait cette nouvelle catégorie à l’étude des textes ?), théorique (comment peut-on spatialiser la lecture et l’analyse des textes littéraires ?) mais aussi méthodologique (quels transferts interdisciplinaires sont suscités par cette nouvelle approche ?). Le grand nombre de textes reçus, venus de différentes disciplines montre bien à la fois l’intérêt pour ces approches renouvelées mais aussi la diversité des objets et des méthodes pour penser l’articulation entre textualité et spatialité. Les textes assemblés ici, qui sont précédés d’un entretien avec Bertrand Westphal, témoignent donc de la fécondité de ces questionnements et ouvrent chacun des programmes de recherche.

La première section de ce numéro s’intéresse à deux formes d’itinéraire pour lesquelles l’appréhension de la spatialité se meut en une pratique herméneutique. En s’intéressant aux œuvres de Balzac, de Walter Benjamin et de Yannick Haenel, Anne-Laure Rigeade non seulement souligne l’importance du déchiffrement dans l’activité du flâneur, mais elle étudie également les modalités selon lesquelles sa réévaluation par Benjamin déplace cette question du déchiffrement de la ville à celui des textes sur la ville, ce qu’elle montre notamment dans deux textes de Haenel. Cette approche lui permet ainsi  d’explorer le paradoxe selon lequel ce « n’est plus le réel qui déclenche l’écriture de son déchiffrement, mais le récit qui transforme l’espace social ». Dominique Meyer-Bolzinger propose, quant à elle, un parcours du récit d’enquête – configuré comme espace clos – à travers quatre figures littéraires bien connues (Sherlock Holmes, Hercule Poirot, le commissaire Maigret et le commissaire Adamsberg) et analyse le fonctionnement du genre « à partir des configurations spatiales qui structurent son imaginaire, la scène et la piste », entreprise qui suppose une prise en compte de sa dimension métanarrative.

Une autre pratique spatiale des textualités est le recours aux cartes. Juliette Morel revient sur les travaux de théoriciens qui mobilisent la notion de spatialité (Butor, Ricoeur, Genette ou Glissant) afin de penser la textualité et la narration. L’exploration de récits des XXe et XXIe siècles (Kateb Yacine, Rachid Boudjedra, Italo Calvino, Georges Perec, Julio Cortazar, Michel Butor) lui permet notamment de montrer « la potentialité de spatialisation liée à la fragmentation du texte ». Son approche transdisciplinaire invite en outre « la critique littéraire à se tourner vers les méthodes des sciences de l’espace – de la géographie notamment – pour étudier non plus seulement l’espace-objet des œuvres littéraires, mais l’espace textuel en tant que tel ». Dans son étude de Thoreau nourrie de travaux théoriques récents en géographie et en littérature, Julien Nègre n’envisage pas la cartographie comme « un instrument impérialiste d’appropriation auquel le travail d’écriture viendrait nécessairement s’opposer », mais montre comment l’écrivain américain, en faisant apparaître ce que les cartes ne figurent pas, « fait émerger une autre carte, celle de ce que Thoreau appelle « les lieux négligés » ». Ce sont ces blancs de la carte qu’Aurore Clavier entend également explorer dans sa lecture de Paterson, long poème moderniste de William Carlos Williams qui met en mots un espace urbain interstitiel et résiste à toute approche strictement linéaire : « de territoire cartographié qu’il paraissait, se pliant à l’illusion de la transparence, l’espace est devenu vide, blanc, hiatus rivé entre les plans discordants du réel et de sa représentation ». L’auteure  s’intéresse notamment aux stratégies langagières qui « espacent » le poème  « pour mieux le vider » ainsi qu’à la tension constante entre l’espace et sa représentation – écart dans lequel s’engouffre l’écriture poétique.

La troisième partie de ce dossier envisage les liens que les humains tissent avec leur environnement. C’est à leur inscription dans la nature – notamment l’impact des aléas climatiques sur les communautés humaines – que Martine Tabeaud et Alexis Metzger consacrent leur lecture écocritique des romans de John Steinbeck.  Si cette relation est placée sous le signe de l’ambivalence et oscille entre résistance et communion, « la place des éléments météorologiques, dont le vent, permet une lecture holistique de [l’]œuvre » du romancier. Un autre type d’espace mettant en jeu le rapport des êtres humains à leur environnement est celui de l’architecture. Jordana Maisian propose une approche transdisciplinaire, à la croisée des concepts de la recherche architecturale et de l’étude littéraire afin d’éclairer les œuvres d’Alejo Carpentier et de Julio Cortazar. Elle ouvre notamment un dialogue entre les deux auteurs et les Avant-gardes des années 1920 et 1930 et éclaire « les échanges que leurs textes instaurent avec un ailleurs commun » ainsi que le désir des deux auteurs « de dépasser la représentation comme catégorie esthétique ».

Cette question soulève d’ailleurs celle de la construction des espaces dans et par les textes, qui constitue le cœur de la quatrième partie du numéro. L’article d’Isabelle Boof-Vermesse offre une lecture du roman procédural de China Miéville, The City and the City, fondée sur les catégories de l’espace définies par Henri Lefebvre. Dans ce récit où cohabitant deux cités fictionnelles, l’écrivain met à nu la « triplicité » de l’espace et « permet aux catégories abstraites de La Production du texte d’être incarnées et actualisées ». L’analyse de la pièce d’Anthony Neilson, The Wonderful World of Dissocia (2004) par Diane Gagneret s’appuie, quand à elle, sur les travaux de Michel Foucault, Gilles Deleuze et Félix Guattari. Son article met au jour les stratégies hétérotopiques mises en place par le dramaturge afin de mettre la folie en mots et en espace, stratégies qui ouvrent dans le même mouvement un espace d’innovation pour la création dramaturgique. Le troisième article de cette section s’intéresse au concept de chôra. Celui-ci se situe dans l’écart entre le monde de l’Idée et sa forme matérielle et « signifie en grec à la fois terrain, territoire, pays, paysage, contrée, ainsi que matrice, mère, et nourrice, mais que la tradition philosophique traduit le plus souvent en effet par « lieu » ou « espace » ». Jeffrey Peters montre que cette notion aux contours flous explorée dans le Timée permet de repenser la création poétique ainsi que les liens entre spatialité et textualité.

Ces liens soulèvent enfin la question de la matérialité textuelle, qui fait l’objet de la dernière section du numéro. Guillaume Deveney développe une approche de la textualité musicale à la croisée des nouvelles textualités musicales et de la théorie littéraire (notamment Barthes) afin de repenser la textualité et les espaces d’inscription du sens dans les musiques actuelles amplifiées. Loin de se limiter à la partition, ces derniers relèvent de ce que l’on pourrait nommer un « complexe auctorial » et mettent en jeu des textualités d’avant-représentation ainsi que des textualités scéniques et numériques. La lecture par Gaëlle Debeaux de House of Leaves (2000), roman composé par Mark Z. Danielewski, et de Luminous Airplanes (2012), hypertexte de Paul La Farge, permet d’envisager ces deux œuvres « non-linéaires » comme des espaces textuels multiples – des textes qui « s’incarne[nt] dans un espace ». Cet article envisage les modes selon lesquels il est possible d’appréhender ces différentes spatialités et propose des outils méthodologiques (notamment la stéréométrie littéraire) afin de mettre au jour le texte et sa lecture comme espace. Atsushi Kumaki envisage un autre aspect de la matérialité textuelle à travers une analyse de la poésie action de Bernard Heidsieck et notamment le décalage que la pratique du poète opère entre le texte et la voix ainsi que son désir de faire sortir le poème de l’espace de la page afin de le transférer à un autre espace, celui de la société. Enfin, Stéphane Vanderhaeghe propose une exploration de la fiction américaine contemporaine dans sa dimension expérimentale. A partir des travaux de Giorgio Agamben sur le contemporain, l’auteur explore les agencements auxquels ces écritures ouvrent la page et considère que « c’est peut-être davantage dans ses propres découpages, ses cassures, sa mise hors-circuit, que l’espace textuel contemporain se laisse dorénavant appréhender – effleurer, toucher, parcourir ».


Auteurs


Yann Calbérac
Université de Reims Champagne-Ardenne
EA 2076 Habiter
yann.calberac@univ-reims.fr

Ronan Ludot-Vlasak
Université de Lille
EA 4074 Centre d’Études en Civilisations, Langues et Lettres Étrangères
ronan.ludot-vlasak@univ-lille.fr


Œuvres citées


  • ANDERSON, Perry, Les origines de la postmodernité, Paris, Les prairies ordinaires, 2010.
  • ANTONIOLI, Manola, Géophilosophie de Deleuze et Guattari, Paris, L’Harmattan, 2004.
  • CAILLÉ, Alain, DUFOIX, Stéphane, dir., Le tournant global des sciences sociales, Paris, La Découverte, 2013.
  • CRAMPTON, Jeremy W., ELDEN, Stuart, dir., Space, Knowledge and Power : Foucault and Geography, Aldershot, Ashgate, 2007.
  • CUSSET, François, French theory. Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux Etats-Unis, Paris, La Découverte, 2003.
  • DOSSE, François, Histoire du structuralisme. Tome 1 : le champ du signe (1945-1966), Paris, La Découverte, 1991.
  • DOSSE, François, Histoire du structuralisme. Tome 2 : le chant du cygne (1967 à nos jours). Paris, La Découverte, 1992.
  • FUKUYAMA, Francis, The End of History and the Last Man, New York : Free press, 1992.
  • JACOB, Christian, Qu’est-ce qu’un lieu de savoir ?, Marseille, OpenEdition Press, 2014.
  • JARRETY, Michel, La critique littéraire en France : histoire et méthodes (1800-2000), Malakoff, Armand Colin, 2016.
  • LEFEBVRE, Henri, La Production de l’espace, Paris, Éditions Anthropos, 1974.
  • LÉVY, Jacques, Le tournant géographique. Penser l’espace pour lire le monde, Paris, Belin, 1999.
  • LÖW, Martina, Sociologie de l’espace, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2015.
  • PAQUOT, Thierry, YOUNÈS, Chris, dir., Le territoire des philosophes. Lieu et espace dans la pensée au XXe siècle, Paris, La Découverte, 2009.
  • PAQUOT, Thierry, YOUNÈS, Chris, dir., Espace et lieu dans la pensée occidentale. De Platon à Nietzsche, Paris, La Découverte, 2012.
  • RIBARD, Dinah, « Textualité », éd. ARON, Paul, SAINT-JACQUES, Denis, VIALA, Alain, Dictionnaire du littéraire, Paris, PUF, 2004, p. 608.
  • RORTY, Richard, dir., The Linguistic Turn. Recent Essays in Philosophical Method. Chicago, University of Chicago press, 1968.
  • ROSA, Hartmutt, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris, La Découverte, 2012.
  • SOJA, Edward W., Postmodern Geographies. The reassertion of Space in Critical Social Theory, Londres, Verso, 1989.
  • STASZAK, Jean-François, DARGNELL, Regna, « Postmodernisme et sciences humaines », éd. MESURE, Sylvie, SAVIDAN, Patrick, Le dictionnaire des sciences humaines, Paris, PUF, 2006, p. 889-894.
  • TORRE, Angelo, « Un “tournant spatial” en histoire ? », Annales. Histoire, Sciences sociales, 5, 2008, p. 1127-1144.
  • VIALA, Alain, « Texte », éd. ARON, Paul, SAINT-JACQUES, Denis, VIALA, Alain, Dictionnaire du littéraire, Paris, PUF, 2004, p. 606-607.
  • WESTPHAL, Bertrand, La géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, Éditions de Minuit, 2007.

Notes


[1] Le chapitre dont est extrait cette citation constitue la synthèse la plus claire et la plus complète disponible aujourd’hui en français sur les enjeux épistémologiques du spatial turn (Jacob, 2014 : 43-57).

[2] La géocritique – le courant critique initié par Bertrand Westphal – a joué un rôle pionnier dans l’intérêt contemporain porté par les études littéraires à l’espace. Dans l’entretien accordé par Bertrand Westphal dans ce numéro, il revient autant sur son parcours intellectuel qui l’a conduit à s’intéresser à l’espace qu’à la genèse de cette géocritique.

 

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