Les lieux négligés : lire Thoreau avec les cartes


Résumés


Cet article s’appuie sur certaines propositions récentes de la théorie des cartes (map theory) pour étudier le rôle que jouent les cartes et la cartographie dans les textes de l’écrivain américain Henry David Thoreau (1817-1862). Plutôt que d’aborder l’écriture comme un geste qui chercherait systématiquement à défaire l’entreprise cartographique (souvent envisagée comme impérialiste et hégémonique), cette lecture s’efforce au contraire de montrer que les textes de Thoreau « font carte » en rendant visible les « lieux négligés » qui nous environnent. Une telle approche permet de mettre en lien de façon positive et constructive le grand intérêt que Thoreau portait à la cartographie et sa pratique d’écrivain.

This paper explores recent insights in the field of map theory to study the role played by maps and mapping in Henry David Thoreau’s texts. Rather than envisioning writing as a gesture that always resists mapping (understood as an imperialistic and hegemonic practice), Thoreau’s texts are read as “extra-ordinary” maps of the “neglected spots” that surround us. As suggested by the “processual turn” in map theory (Kitchin and Dodge), maps become maps through usage and physical manipulation. This article reads Thoreau’s texts as one of these meaningful gestures, which allows a new map to emerge. Such an approach allows for a more positive and fruitful way of connecting Thoreau’s personal interest in cartography with his work as a writer.

Mots-clés : Thoreau, cartes, cartographie, cartographie littéraire, théorie des cartes.
Keywords : Thoreau, maps, mapping, cartography, map theory.

Comment lire un texte littéraire au prisme des cartes ? La question se pose avec une acuité particulière dans le cas de l’écrivain américain Henry David Thoreau, qui était arpenteur géomètre de métier et fin connaisseur des cartes et de l’histoire de la cartographie. Dans la critique thoreauvienne, la lecture la plus habituelle ne consiste pourtant pas à chercher à mettre en lien la proximité de Thoreau avec les cartes, d’une part, et son travail d’écrivain, d’autre part. La posture critique la plus courante consiste davantage à considérer les cartes comme un instrument impérialiste d’appropriation auquel le travail d’écriture viendrait nécessairement s’opposer. La première partie de cet article analyse la logique de ce discours et propose d’emprunter aux réflexions théoriques récentes sur la cartographie des outils permettant de dépasser ce positionnement. En envisageant l’écrivain et son texte non plus comme simples récepteurs des cartes, mais comme agents dans un processus plus large de constitution cartographique, la seconde partie propose de lire les textes de Thoreau comme un travail de relecture cartographique qui fait émerger une autre carte, celle de ce que Thoreau appelle « les lieux négligés ». Dans cette spatialité spécifique, le texte place au premier plan notre « environnement », humain et non-humain à la fois, en son sens le plus riche de « ce qui nous environne ». Il rend alors visible ce qui demeure habituellement invisible et devient ainsi lui-même une « carte ».

Le xixe siècle est ce que Pierre-Yves Pétillon a appelé, en une référence melvillienne, le « Temps sur la Ligne » de l’histoire américaine (Pétillon, 2007 : 44-47) : entre l’achat de la Louisiane en 1804 par Jefferson et la prise de conscience, en 1893, que la « Frontière » occidentale n’existe plus (elle n’a jamais vraiment existé, mais à partir de cette date on fait état de ce qui est perçu comme la clôture de l’espace ouvert), c’est toute la nation qui se lance à l’assaut du continent et qui, pour mieux en embrasser et comprendre le corps énorme (pareil à celui du cachalot que poursuit Achab, et qui est si gros qu’on ne peut jamais le voir en entier), le couvre de lignes de toutes sortes – pistes, sentiers, lignes de chemin de fer et grille cadastrale. Dans ce contexte, la carte devient en Amérique un objet central. Dès le xvie siècle, c’est avec les cartes (maritimes d’abord, puis côtières, et enfin terrestres), que les Européens avaient rêvé et fantasmé la forme et les richesses du Nouveau Monde. Au sortir des Lumières et de la Guerre d’Indépendance américaine, la logique cartographique d’appréhension normée et standardisée du terrain est étendue au continent dans son ensemble. Jefferson fait voter en 1785 et 1787 deux lois (Land Ordinance et Northwest Ordinance) qui mettent en place un système d’arpentage systématique du territoire qui s’étend à l’ouest, alors en grande partie inconnu. Au cours des décennies qui suivent, le pays est mesuré par les arpenteurs officiels de l’État fédéral, et soigneusement découpé en carrés de 6 miles de côté, divisés en 36 sections d’un mile carré chacune (Maumy, 2007 ;  Hubbard, 2009). Les cartes prolifèrent et donnent corps au territoire national.

La critique littéraire s’est depuis longtemps intéressée à la façon dont ces modalités particulières d’appréhension de l’espace ont façonné les textes d’Amérique. De façon significative, le discours le plus habituel consiste à montrer comment les textes, en parlant d’espace, se sont opposés à cette logique d’aplanissement géométrique et rectilinéaire dont les cartes seraient l’instrument. Au sujet des écrivains des années 1840 et 1850, Michel Granger écrit ainsi :

Chez les auteurs de ce que l’on a appelé la « Renaissance américaine » se repère une opposition à la conception simplifiée d’un espace homogène, susceptible d’être arpenté, quadrillé, couché sur des cartes, puis dominé et exploité : le cadastre aux lignes géométriques, à angle droit et à égale distance, crée un paysage si régulier dans les plaines qu’il donne l’illusion que le territoire est totalement maîtrisé et peut s’intégrer dans la croyance au progrès. Chacun à sa manière, les principaux écrivains de la période d’avant la guerre de Sécession vont remettre en question cette perspective totalisante et restrictive. (Granger, 2010 : 9)

Le « cadastre », logique d’ensemble abstraite, se substitue ici à la carte elle-même en tant qu’objet concret et historique. Plusieurs ouvrages récents proposent une lecture similaire[1], ancrant ainsi dans le discours critique un double présupposé : d’une part, la carte serait toujours du côté d’une forme de rigidité, aride intellectuellement et hégémonique politiquement ; d’autre part le texte littéraire aurait, lui, des attributs directement opposés et œuvrerait au contraire à fluidifier et complexifier les représentations spatiales.

Cette méfiance vis-à-vis des cartes résulte notamment de l’assimilation de l’avertissement critique formulé par Foucault puis transmis ensuite aux approches théoriques de la géographie et de la cartographie, qui rappelle que les cartes sont avant tout des instruments de pouvoir. À la suite des travaux de Brian Harley sur la façon dont les cartes mettent en jeu des savoirs sur l’espace qui consolident la position dominante des puissants (Harley, 2001 : 51-81), les ouvrages largement diffusés et souvent cités de Denis Wood (The Power of Maps, 1992) ou Mark Monmonier (How to Lie With Maps, 1996) ont, parmi d’autres, contribué à renforcer cette lecture de la carte comme objet opaque, porteur de ce qu’on a parfois appelé un « second texte » (Dodge, Kitchin, 2000) idéologique caché derrière ce qu’elle ferait seulement mine de représenter. Les cartes américaines illustrant l’exploration progressive de l’Ouest tout au long du xixe siècle, par exemple, ne sont pas seulement lues comme un travail de découverte de ce qui était caché dans les terrae incognitae des cartes précédentes, mais aussi comme un effort délibéré d’occultation des épisodes sanglants (massacres, déplacements forcés de population, etc.) et des systèmes d’oppression (l’esclavage) qui ont permis matériellement et économiquement cette avancée vers l’ouest.

Cette posture critique selon laquelle la carte est toujours biaisée et opacifie le réel plutôt que de le tirer au clair peut être comprise comme le prolongement du paradigme représentationnel qui a longtemps dominé la façon de comprendre les relations que la carte entretient avec le monde. Dans la perspective représentationnelle, on attend de la carte qu’elle soit une représentation fidèle du monde, c’est-à-dire qu’elle formule une certaine vérité sur l’espace envisagé. Le cartographe réalise une série d’opérations afin de transmettre au lecteur de la carte cette vérité. C’est cette conception qui a dominé le champ de la production et de la réflexion théorique en cartographie des années 1950 aux années 1980 (Dodge, Kitchin, Perkins, 2009 : 4-7). Cette logique a été formalisée en un « modèle de communication cartographique » inspiré de la théorie de l’information dans laquelle un émetteur (le cartographe) transmet au receveur (le lecteur) une série d’informations par l’intermédiaire d’un canal (la carte).

En s’efforçant de rendre la plus « efficace » possible cette communication unidirectionnelle à destination du lecteur de la carte (en en limitant le « bruit », pour ainsi dire), cette approche met aussi en avant la nature nécessairement incomplète de la carte : pour que celle-ci reste lisible, en effet, le cartographe doit faire une série de choix qui reviennent à exclure certaines catégories d’information. Une carte ne peut pas tout représenter. Pour continuer à fonctionner en tant que carte, le document cartographique ne donne à voir que ce qui a été sélectionné par l’autorité cartographique qui le produit. C’est donc parce qu’elle est une construction scientifique rationnelle que la carte est limitée. Or c’est aussi justement parce qu’une carte est une représentation partielle qu’elle peut parfois être accusée d’être une représentation partiale. Ce que l’autorité cartographique considère comme non pertinent ou sans valeur, notamment dans un contexte d’appropriation expansionniste comme c’est le cas aux États-Unis au milieu du dix-neuvième, tend en effet à disparaître de la carte et à sombrer dans l’invisibilité.

Thoreau lui-même, tout en étant parfaitement conscient de ces limitations inhérentes à la nature de la carte, semble parfois exprimer une certaine frustration devant un tel décalage entre ses préoccupations personnelles et ce que la carte dont il dispose donne à voir. Dans son Journal, il note par exemple en 1860 :

Qu’il y a peu de choses sur une carte ordinaire ! Peu de choses, veux-je dire, qui intéressent le promeneur et l’amoureux de la nature. Entre ces lignes indiquant des routes, se trouve un espace entièrement vide en forme de carré, de triangle, de polygone ou d’arc de cercle, et rien ne distingue cette surface d’une autre de taille et de forme similaires. Néanmoins, la première sera peut-être couverte d’un bois de chênes primitifs, comme celui de Boxboro, ondulant et craquant dans le vent, susceptibles de faire la réputation d’un comté, tandis que l’autre est une longue plaine quasiment dépourvue d’arbres. Les bois ondoyants, les vallons, les clairières et les talus verts et les champs souriants, les rochers énormes, etc., etc., ne figurent pas sur la carte, ni ne peuvent en être déduits[2]. (Thoreau, 1906 : 228-229, je traduis)

La carte que Thoreau a en tête ici pourrait être celle du village de Concord publiée en 1851 par H. F. Walling, et à laquelle il avait contribué en fournissant au cartographe les mesures du lac de Walden qu’il avait effectuées (cet épisode apparaît dans Walden dans le chapitre « Le Lac en hiver »).

Illustration 1: Henry Francis Walling, « Map of the town of Concord », 1852. 60 × 75 cm. Échelle : env. 1:18 400. Courtesy of the Norman B. Leventhal Map Center at the Boston Public Library.

Malgré la minutie avec laquelle cette carte figure l’emplacement des maisons et des activités humaines, les « blancs » qui la parsèment apparaissent effectivement comme autant de béances qui dissimulent au lecteur la vraie nature du terrain, a fortiori quand ce lecteur est un « promeneur » qui recherche l’inverse exact de ce que la carte figure.

Un tel passage montre qu’il est nécessaire de trouver de nouveaux outils théoriques si on veut comprendre pourquoi Thoreau, tout en ayant une pratique de l’espace qui n’est pas en phase avec ce que les cartes de son époque figurent, reste malgré tout un grand lecteur et utilisateur des cartes tout au long de sa vie. Si l’on envisage Thoreau uniquement dans la perspective du modèle représentationnel, alors il ne peut que rester confiné à cette position passive de lecteur et récepteur des cartes. Il est alors impossible de comprendre l’articulation entre sa pratique des cartes et son travail d’écriture.

Cette articulation doit pourtant être clarifiée, car les archives de Thoreau contiennent des dizaines de cartes de natures multiples. Qu’il s’agisse de cartes anciennes des xvie et xviie siècles qu’il allait décalquer à la bibliothèque de Harvard, de cartes contemporaines qu’il annotait et corrigeait pendant ses propres excursions (Nègre, 2017), ou des plans d’arpentage qu’il a lui-même dessinés dans le cadre de son activité professionnelle[3], les cartes ont occupé une place centrale dans sa documentation. Ses textes eux-mêmes parlent le plus souvent de pratiques spécifiques de l’espace : parcours itératifs des bois autour de Walden, expéditions circulaires dans les forêts du Maine, arpentage des plages immenses et désolées de Cap Cod, etc. Comment comprendre le lien entre ces textes qui décrivent en détails des spatialités spécifiques et la familiarité que Thoreau avait avec l’objet carte ?

À partir des années 1990 a commencé à émerger une façon nouvelle de comprendre ce qui « fait carte », en plaçant notamment au premier plan le geste de lecture de la carte elle-même, et donc en mettant davantage l’accent sur l’agentivité du lecteur. Avec son « cube cartographique », Alan MacEachren envisage par exemple la carte non plus comme un canal permettant de transmettre l’information vers le lecteur, mais comme un objet protéiforme dont la nature exacte varie selon son usage (MacEachren, 1995 : 358). Chez MacEachren, la nature d’une carte donnée est ainsi déterminée en la plaçant sur les trois axes qui forment le cube : le degré d’interaction entre l’utilisateur et la carte ; l’utilisation strictement privée et individuelle ou bien la diffusion à un public large ; et enfin la nature des informations représentées (s’agit-il de faire apparaître quelque chose qui n’est pas connu, ou bien de rendre public quelque chose qui est déjà identifié ?). En mettant l’accent sur le moment de consultation de la carte comme une étape importante dans la façon dont celle-ci figure un savoir sur l’espace, cette approche a fini par conduire dans les années 2000 à un tournant majeur dans la réflexion théorique sur la cartographie que l’on a appelé le tournant « processuel » (processual turn), formulé notamment par Rob Kitchin et Martin Dodge (Dodge, Kitchin, Perkins, 2009). Dans cette perspective processuelle, l’objet devient carte dans la façon dont il est manipulé, utilisé et consulté. La carte est comprise comme un objet fluide dont la nature et l’agentivité sont définies et modifiées par une série de gestes. C’est de ce processus qu’elle émerge en tant que carte. Ainsi, dans cette lecture, une carte annotée, pliée, découpée ou coloriée devient une carte différente de son original.

Aborder les cartes sous cet angle permet de ne pas envisager l’écrivain dans un rapport d’antagonisme vis-à-vis à de la cartographie (Thoreau « face » aux cartes), mais de mieux rendre compte de sa pratique consistant à faire siennes ces nombreuses cartes en les manipulant, en les décalquant et en les annotant. Au lieu d’être placé à l’extrémité du modèle de communication cartographique dans lequel il ne ferait que « recevoir » des cartes sans prise avec sa pratique personnelle de l’espace, le lecteur des cartes qu’est Thoreau est envisagé comme un acteur qui « fait carte » en consultant les cartes.

Un tel changement de paradigme permet de repenser l’interaction entre la carte et le texte. Dans son essai sur la marche (« Walking »), Thoreau décrit par exemple ses déambulations dans une spatialité bien précise dont le texte définit les contours et le contenu : celle du monde non-humain. Le texte ne parle pas de la marche comme moyen supérieur de locomotion ni comme activité physique bénéfique, mais plutôt comme délinéation d’une dimension particulière de l’espace. L’écriture se pense ici comme cartographie d’une spatialité nouvelle qui vient compléter les cartes inopérantes des environs de Concord que Thoreau a à sa disposition :

Je peux facilement marcher dix, quinze, vingt, n’importe quel nombre de milles en partant du pas de ma porte, sans passer devant aucune maison, sans croiser d’autres routes que celles du renard ou du vison. Je longe d’abord la rivière, ensuite le ruisseau, puis la prairie et la lisière du bois. Il y a dans les alentours des étendues de plusieurs milles carrés sans aucun habitant. Du haut de maintes collines, je vois la civilisation et les demeures des hommes au loin. Les fermiers et leurs travaux sont à peine plus visibles que les marmottes et leurs terriers. (Thoreau, 2007a : 185)

Thoreau décrit non seulement la trajectoire suivie dans l’espace, mais propose aussi une relecture cartographique : sur la carte de Walling évoquée plus haut, par exemple, le texte fait apparaître non plus les activités humaines, mais les interstices dans lesquels ces activités ne sont pas présentes. La carte de Concord, lue en négatif, devient une carte en positif de ce qu’elle n’est pas censée représenter. Dans ces zones en apparence vides de la carte, Thoreau fait apparaître le renard, le vison et la marmotte.

Illustration 2 : Détail de certains « blancs » sur la carte de Walling.

Ce travail cartographique de mise au jour des présences dans l’espace se manifeste textuellement de plusieurs manières, les principales étant l’effet de liste, comme dans le passage cité plus haut où les trois noms d’animaux apparaissent au milieu du texte et font voir ce qui auparavant était silencieux et invisible, et la description détaillée. C’est ce qu’on trouve par exemple dans le texte que Thoreau consacre aux pommes sauvages (« Wild Apples ») et qui fait partie de son projet plus vaste d’étude des fruits sauvages poussant autour du village de Concord[4]. L’essai s’intéresse au cas particulier des pommiers sauvages, ces arbres qui ont sauté la barrière des vergers rectilignes pour aller pousser au milieu des bois et au bord des chemins. Le texte cite des exemples précis de spécimens de pommiers que personne ne connaît et qui ont poussé hors de la carte locale officielle, mais que Thoreau rend justement visibles en évoquant les « visites » qu’il leur rend : « Gravissant le flanc d’une falaise aux environs du premier novembre, j’ai vu un jeune pommier vigoureux… », « il y a un pommier sur la colline de Nawshawtuct, dans ma commune, dont les fruits… », « je connais un pommier donnant des permaines bleues qui pousse au bord d’un marécage… » (Thoreau, 2007a : 347, 359, 363 ; Thoreau, 2007b : 269, 281, 285).  Thoreau souligne combien ces présences sont habituellement ignorées par ses contemporains. Au sujet du premier pommier qui pousse accroché à une falaise, il note : « Le propriétaire ignore tout de lui. Personne n’a remarqué le jour où il a fleuri, ni le jour où il a donné ses premiers fruits, sauf peut-être la mésange à tête noire. » Là où seuls les animaux étaient témoins de certains phénomènes à la fois dérisoires et cruciaux, comme la floraison du pommier, le texte investit cette spatialité déconsidérée et la place au premier plan.

C’est un aspect de l’écriture de Thoreau qui ne manque pas de décontenancer les étudiants de premier cycle : pourquoi donc consacrer de si longues pages à ces plantes, ces animaux, ces détails ? Le travail premier de valorisation cartographique qu’opère le texte, est justement de consacrer du temps à ces phénomènes infimes et, en apparence, marginaux : temps de l’observation et des relevés (les textes de Thoreau contiennent de nombreuses mesures de distances, de tailles, de température, etc.), temps de l’écriture ensuite, mais temps également de la lecture. De même que Thoreau fait et refait la carte en la consultant et en remarquant ce qu’elle ne donne pas à voir (c’est-à-dire en commençant à la lire en négatif), le lecteur lui-même est placé en position d’agent cartographique par le geste même de la lecture, qui revient à prêter attention à ces quelques arbres et animaux invisibles et donc à reconnaître leur présence dans le domaine du perçu.

Dans son texte sur la dispersion des graines, Thoreau nomme ces zones de l’espace « les lieux négligés[5] ». C’est cette négligence que le texte de Thoreau vient corriger en complétant et en prolongeant la carte de ce qui nous environne. Des points de l’espace qui n’y figuraient pas deviennent tout à coup visibles et signifiants. C’est le cas par exemple de Beck Stow’s Swamp, un marais de Concord que Thoreau évoque à plusieurs reprises dans Wild Fruits pour la variété très particulière d’airelles qui y pousse (Thoreau, 2000 : 164). Ce lieu ne figure pas sur les cartes de Concord de l’époque de Thoreau, pas plus que sur les cartes actuelles de l’USGS ou de Google Maps. Difficilement accessible, malodorant, et ne contenant pas de baies susceptibles d’être vendues (celles cueillies par Thoreau étaient trop âcres pour être appréciées), le marais était un lieu ignoré par ses contemporains. Il se donne pourtant à voir aujourd’hui sur une catégorie bien précise de cartes : celles qui sont placées en annexe des éditions modernes des textes de Thoreau. Dès 1906, Herbert Gleason le fait figurer sur la carte de Concord qu’il crée pour l’édition complète de Thoreau publiée par Houghton, Mifflin and Co. De même, en 1993 et 2000 le marais figure sur les cartes que Bradley Dean inclut dans Faith in a Seed et Wild Fruits. Ce marais cher à Thoreau[6], espace naturel inutilisé par l’homme et donc habituellement invisible sur les cartes, est ainsi littéralement « mis sur la carte » (put on the map), pour reprendre l’expression anglaise utilisée pour dire que quelque chose est mis au jour et devient connu de tous.

Ce basculement de l’invisible au visible ne concerne pas que les phénomènes environnementaux et le monde non humain. Comme le souligne Thoreau dans Wild Fruits, ses visites répétées de Beck Stow’s Swamp ont quelque chose de louche et d’insensé :

Si n’importe qui d’autre – un fermier, en tout cas – s’aventurait à passer ainsi une heure à patauger ici dans ce marais reculé, les jambes nues, les yeux rivés sur la mousse, à ne remplir que ses poches, sans râteau à la main ni le moindre sac ni boisseau posé sur le bord, on le déclarerait fou et il serait placé sous tutelle[7]. (Thoreau, 2000 : 168, je traduis)

Non seulement Thoreau consacre une partie de son temps à explorer une zone de l’espace considérée comme négligeable par les habitants, mais il ne cherche même pas à en tirer profit en ramassant suffisamment de baies pour pouvoir les vendre. Un « partage du sensible » organise ici implicitement l’occupation des temps et des espaces, pour reprendre l’expression de Jacques Rancière (Rancière, 2000 : 12). Dans cette hiérarchie des spatialités qui est en vigueur à Concord, le marais est un non-lieu et s’y aventurer est une perte de temps. Thoreau note que s’il s’était agi de « n’importe qui d’autre », la visite du marais aurait été un motif suffisant de mise sous tutelle – c’est-à-dire de basculement dans une forme d’invisibilité et d’inaudibilité.

Le propre du texte de Thoreau est précisément d’inverser cette échelle de valeur et cette hiérarchisation des pratiques du monde sensible. Il rend ainsi visible non seulement le lieu lui-même, mais aussi la pratique de l’espace qui y est associée, et donc, in fine, tous ceux qui, comme lui, le fréquentent et opèrent hors des impératifs de rentabilité et d’utilité pratique qui gouvernent son époque. Un phénomène similaire a lieu dans le chapitre « Former Inhabitants » de Walden, quand Thoreau décrit les emplacements fantômes des cabanes autrefois habitées par d’anciens esclaves qui vivaient à la périphérie du village. En se fondant sur ce chapitre de Thoreau, qui est un des rares textes à mentionner l’existence d’habitants non-blancs de Concord à cette époque, la chercheuse Elise Lemire a mis au jour la longue et complexe histoire de l’esclavage dans cette partie du Massachusetts. Là où, pour des raisons géographiques et culturelles (le village se trouve en Nouvelle-Angleterre et a été un bastion de l’abolitionnisme), on pouvait présupposer que les Afro-Américains avaient pu accéder dès le xixe siècle à une forme de visibilité et un statut social favorable, Lemire a au contraire mis au jour des stratégies complexes de ségrégation spatiale et foncière qui ont conduit à la marginalisation et à la disparition effective, dans l’espace commun et perçu, de ces anciens esclaves et de leurs descendants.

Le texte de Thoreau ne se contente donc pas d’évoquer un passé folklorique en décrivant ces personnes et les traces qu’elles ont laissées dans l’espace local (un creux dans la terre, quelques plants de lilas au milieu des bois). Le texte rend visibles à la fois les êtres (dont il donne le nom complet) et le processus d’occultation dont ils ont été victimes. Dans son essai sur la présence des noirs américains dans l’histoire littéraire américaine, Toni Morrison note : « Nous pouvons convenir, il me semble, que les choses invisibles ne sont pas nécessairement absentes ; qu’un espace peut être vacant sans être vide[8]. » L’exercice de perception que Toni Morrison encourage ici est comparable à la lecture cartographique que propose Thoreau dans ses textes : les zones vides sur la carte ne sont pas le signe qu’il n’y a rien à cet endroit, mais doivent être lues comme la marque d’une présence.

Les textes de Thoreau sont-ils donc des cartes ? La première réponse est non. Les textes sont des textes, et pas des cartes, qui appartiennent toujours à la catégorie des images. Les textes de Thoreau ne sont pas des cartes pour une seconde raison, qui tient à leur façon même de rendre visible l’invisible. Comme le rappellent Wood et Fels dans The Natures of Maps, ce qui caractérise en tout premier lieu une carte est « la proposition cartographique ». Cette proposition est fondée sur deux propositions existentielles, qui sont this is (une telle chose existe) et there is (cette chose est présente dans le monde). La carte croise ces deux propositions pour formuler, au sujet de chacun des éléments qu’elle figure, la proposition cartographique elle-même : « this is there / there is this » (cette chose se trouve à tel endroit / à tel endroit on trouve telle chose). Si les textes de Thoreau ne sont pas littéralement des cartes, c’est précisément parce qu’ils s’arrêtent au seuil de la proposition cartographique. Ils affirment et proclament l’existence de ce qui sinon demeure invisible, mais ils ne fournissent pas les coordonnées permettant de retrouver ces emplacements dans le monde.

La détermination d’emplacements n’est cependant pas le seul travail opéré par les cartes. Comme le suggère John Pickles dans A History of Spaces (2004), les cartes modifient en profondeur notre compréhension du monde et, loin d’être de simples « représentations », elles agissent directement sur le monde lui-même en altérant les pratiques et la compréhension des interactions entre les points de l’espace (Pickles, 2004 : 12). Dans la logique processuelle évoquée plus haut, la carte est de ce point de vue aussi une carte des relations, non pas au sens où elle les donne à voir (c’est le modèle représentationnel), mais au sens où ces relations sont mises en œuvre et complexifiées au moment où la carte est consultée et manipulée par un lecteur. C’est une « carte » de ce type (ouverte et donc deleuzienne, en ce qu’elle s’oppose implicitement au calque qui lui revient toujours « au même », Deleuze, Guattari, 1980 : 20) que le philosophe et pisteur de loup Baptiste Morizot explore dans son livre Les Diplomates (2016), qui explore les moyens de « cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant ». La carte est ici comprise comme outil mental pour conceptualiser et clarifier la nature exacte de ce qui nous environne : les cartes « tendent des ponts » et, ce faisant, elles servent à déterminer « les chemins de l’action » (Morizot, 2016 : 22). À l’heure où les réflexions sur l’Anthropocène rendent visibles l’effet à long terme des destructions environnementales, apprendre à voir les points de l’espace qui ont été « négligés » car perçus comme inutiles, donc invisibles et « sereinement incompréhensibles » (Morizot, 2016 : 29), apparaît comme une nécessité pour ouvrir ces « chemins ». Les descriptions minutieuses que Thoreau propose des graines, des fruits sauvages et de nombreux autres phénomènes naturels peuvent être lues comme l’élaboration d’une carte de ce type, qui fournit les outils pour percevoir ce qui était présent mais que nous ne voyions pas. Le geste d’écriture s’articule ainsi à la pratique de la marche et à la consultation des cartes pour former le troisième pôle d’une triple pratique spatiale. Comme de nombreux écrivains de son époque, Thoreau s’oppose ainsi lui-aussi à la logique d’appropriation expansionniste de son temps en déjouant les stratégies d’occultation qui l’accompagnent, mais sa particularité est de le faire avec les cartes, en les manipulant et donc en les redessinant, plutôt que contre elles. Comme l’affirme Thoreau dans A Week on the Concord and Merrimack Rivers, « il existe une nature derrière l’ordinaire[9]. » Cet ordinaire, c’est aussi la « carte ordinaire » que Thoreau critiquait dans le passage du Journal, et que son texte vient non pas déconstruire, mais plutôt relire, et donc, dans la perspective processuelle, modifier, amender, et compléter. Dans Mille Plateaux¸ Deleuze et Guattari notent : « Écrire n’a rien à voir avec signifier, mais avec arpenter, cartographier, même des contrées à venir. » (Deleuze, Guattari, 1980 : 11). C’est en ce sens que le texte de Thoreau devient, littéralement, une carte extraordinaire.


Auteur


Julien Nègre
ENS de Lyon
Institut d’Histoire des Représentations et des Idées dans les Modernités (UMR 5317)
[julien.negre[arobase]ens-lyon.fr]


Œuvres citées


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  • MORRISON, Toni (consulté le 25.06.2018) : « Unspeakable Things Unspoken : The Afro-American Presence in American Literature », The Tanner Lectures on Human Values, University of Michigan (7/10/1988).  http://tannerlectures.utah.edu/_documents/a-to-z/m/morrison90.pdf
  • NEGRE, Julien, « From Tracing to Writing : The Maps that Thoreau Copied », Nineteenth-Century Prose, 44 : 2, 2017, p. 213-234.
  • PICKLES, John, A History of Spaces : Cartographic Reason, Mapping and the Geo-Coded World, New York, Routledge, 2004.
  • RANCIERE, Jacques, Le Partage du Sensible. Esthétique et Politique, Paris, La Fabrique-éditions, 2000.
  • SCHEESE, Don, « Thoreau’s Journal: The Creation of a Sacred Place », éd. Wayne Franklin et Michael C. Steiner, Mapping American Culture, Iowa City, University of Iowa Press, 1992, p. 139-51.
  • THOREAU, Henri David, Essais, éd. Michel Granger, trad. Nicole Mallet, Marseille, Le Mot et le Reste, 2007a.
  • THOREAU, Excursions, éd. Joseph J. Moldenhauer, Princeton, Princeton University Press, 2007b.
  • THOREAU, Faith in a Seed: The Dispersion of Seeds and Other Late Natural History Writings, éd. Bradley P. Dean, Washington D.C., Island Press/Shearwater Books, 1993.
  • THOREAU, Journal, Vol. XIV, Boston, Houghton, Mifflin & Co., 1906.
  • THOREAU, A Week on the Concord and Merrimack Rivers, éd. Carl F. Hovde, William L. Howarth et Elizabeth Witherell, Princeton, Princeton University Press, 1980.
  • THOREAU, Wild Fruits: Thoreau’s Rediscovered Last Manuscript, éd. Bradley P. Dean, New York, W. W. Norton & Co., 2000.
  • WOOD, Denis, The Power of Maps, New York, Guilford Press, 1992.
  • WOOD, Denis, FELS, John, The Natures of Maps, Chicago, University of Chicago Press, 2008.

Notes


[1] Voir par exemple l’ouvrage de Stephanie LeMenager, Manifest and Other Destinies: Territorial Fictions of the Nineteenth-Century United States (2004). L’auteur s’intéresse aux représentations littéraires de trois espaces spécifiques qui, par leur nature, résistent à la cartographie et à l’exploitation économique : le Désert (Cooper, Irving), l’Océan (Melville, Poe, Cooper, Dana), et le Fleuve (Mark Twain notamment). Dans Heartless Immensity: Literature, Culture, and Geography in Antebellum America (2006), Anne Baker montre comment les textes littéraires laissent entendre une inquiétude et des doutes profonds sur la possibilité d’incorporer l’espace brut dans un cadre familier et inoffensif. Hsuan L. Hsu, dans Geography and the Production of Space in Nineteenth-Century American Literature (2010), lit les textes littéraires comme une réaction aux changements d’échelle brutaux produits la mondialisation et l’extension spatiale accélérée du capitalisme au cours du XIXe siècle.

[2] « How little there is on an ordinary map! How little, I mean, that concerns the walker and the lover of nature. Between those lines indicating roads is a plain blank space in the form of a square or triangle or polygon or segment of a circle, and there is naught to distinguish this from another area of similar size and form. Yet the one, may be covered, in fact, with a primitive oak wood, like that of Boxboro, waving and creaking in the wind, such as may make the reputation of a county, while the other is a stretching plain with scarcely a tree on it. The waving woods, the dells and glades and green banks and smiling fields, the huge boulders, etc., etc., are not on the map, nor to be inferred from the map. » (10 novembre 1860).

[3] Sur le travail d’arpenteur de Thoreau, qui n’est pas abordé ici faute de temps, voir l’ouvrage de Patrick Chura, Thoreau the Land Surveyor (2010).

[4] Au cours des dix dernières années de sa vie, Thoreau avait accumulé de nombreuses notes formant une sorte de catalogue des fruits sauvages des environs de son village. Ce vaste projet a été publié en 2000 seulement sous le titre Wild Fruits grâce au travail éditorial réalisé par Brad Dean (voir Thoreau, 2000).

[5] « neglected spots » (Thoreau, 1993, 45).

[6] Sur l’importance particulière de ce marais pour Thoreau voir Scheese, 1992 : 142-146 ; Howarth, 2001 : 71.

[7] « If anybody else––any farmer, at least––should spend an hour thus wading about here in this secluded swamp, bare-legged, intent on the sphagnum, filling his pocket only, with no rake in his hand and no bag or bushel on the bank, he would be pronounced insane and have a guardian put over him. ».

[8] « We can agree, I think, that invisible things are not necessarily “not-there”; that a void may be empty but not be a vacuum. » (Morrison, 1988).

[9] « there is a nature behind the ordinary […]. Carved wood, and floating boughs, and sunset skies, are all that we know of it. » Thoreau, A Week on the Concord and Merrimack Rivers, p. 383. Ma traduction.

 

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