Francisco Gil Craviotto : El oratorio de las lágrimas

Francisco Gil Craviotto est né en 1933 à Turón, localité andalouse de la province de Grenade.

Romancier, journaliste et traducteur, il a commencé à se faire connaître dans les années 1950 par diverses chroniques publiées dans la presse locale, puis en 1959 par le recueil de récits, Raíces y tierra (Racines et terre) qui reflète son attachement à sa terre d’origine et l’acuité critique de son regard sur les réalités sociales, culturelles et politiques.

Son aversion pour la violence institutionnelle du régime franquiste l’amène à s’installer à Paris en 1964 où il exerce comme professeur d’espagnol dans différents établissements puis à la compagnie Bull. À partir de 1979, dans le cadre des services culturels de l’Ambassade d’Espagne, il enseigne le castillan aux enfants d’immigrés et exilés espagnols et enrichit son cercle d’amitiés littéraires tout en maintenant le lien avec la presse andalouse.

En 1993, il revient à Grenade et inaugure avec le roman Los cuernos del difunto (Les cornes du défunt, 1996) un nouveau départ de sa carrière d’écrivain et de chercheur. Plusieurs livres se succèdent et proposent dans une langue riche mais dénuée de préciosité une représentation à la fois incisive et sereinement humaniste de cette Espagne profonde encore marquée par le lourd héritage d’oppression et de conservatisme des années du franquisme.

Francisco Gil Craviotto traduit également plusieurs auteurs français – Voltaire, Guy de Maupassant, Octave Mirbeau en particulier – et il écrit de multiples articles de critique littéraire ainsi que des prologues pour des catalogues d’exposition.

Pour son entrée, en 2012, à l’Académie des Belles Lettres de Grenade, il a consacré son discours de réception à « la Seine, fleuve littéraire ».

El oratorio de las lágrimas est un roman assez court (189 pages) qui s’inscrit dans un espace fictif, le village andalou de Nelda, et une unité temporelle bien marquée, l’été 1945, déjà assez loin de la fin de la guerre civile espagnole (1936-1939) mais dans un contexte qui en reflète et concentre toutes les lignes de partage entre vainqueurs et vaincus. Ces deux camps fratricides sont respectivement incarnés par les protagonistes, Juan et Carmen, tous deux âgés de quinze ans.

Le narrateur nous annonce, en prologue, la reconstitution de leur idylle d’été à partir des cahiers où l’un et l’autre ont consigné, parallèlement mais avec des points de vue de classe et de tempérament nettement contrastés, la naissance, le déroulement et le dénouement de leur improbable rencontre amoureuse.

Ces adolescents sont en quelque sorte, comme certains commentateurs n’ont pas manqué de le relever, les avatars espagnols, dans les premiers temps « purs et durs » du franquisme, du couple mythique formé par Roméo et Juliette et les familles de ces deux adolescents sont l’émanation même de ces deux Espagne qui se sont livrées à un âpre affrontement caïniste et qui, au-delà du conflit, entretiennent une mutuelle animosité vengeresse. Comme fille de « rouges », Carmen est vouée au sort des pauvres idéologiquement stigmatisés et elle entre au service d’une famille oligarchique de Nelda, représentative de la caste des vainqueurs : confits en dévotion, âpres au gain et campés sur les plus orthodoxes principes du régime triomphant, les membres de cette famille accueillent toutefois avec une condescendante charité la jeune Carmen qui va s’employer à subvertir, sous d’humbles dehors de servilité consentie, cet ordre domestique pétri de respectabilité hypocrite. Pour protéger et exfiltrer son père, maquisard blessé au cours d’une opération de guérilla, Carmen ourdit une supercherie, un faux miracle de Vierge pleureuse – d’où le titre –, qui mettra en évidence la crédulité irrationnelle, la cupidité de son entourage et la chape d’obscurantisme qui pèse sur cette Espagne du « sabre et du goupillon ».

Très vite une approche sensuelle entre Carmen et Juan, le « señorito » de la famille, va s’épanouir en jeux érotiques transgressifs : Carmen, affranchie, lucide et fine stratège, en règle la musique et Juan, aussi timoré que tourmenté par ses sens, s’abandonne aux manipulations les plus subtiles et machiavéliques de sa partenaire d’un été devenant le complice involontaire d’un dénouement d’une savoureuse truculence.

El oratorio de las lágrimas s’inscrit dans la lignée des romans de la mémoire historique qui ont éclos en Espagne à partir des années 1980-1990[1].

La singularité de ce roman tient à sa structure, à l’entrecroisement des points de vue donnés sur les mêmes événements et acteurs de l’histoire à partir des journaux intimes des deux personnages protagonistes. Cette composition singulière orchestrée par le narrateur, dépositaire de ces cahiers intimes, offre au lecteur une position de surplomb, un poste d’observation qui lui permet de suivre la même matière factuelle en deux versions bien contrastées. Une certaine homogénéité d’écriture neutralise quelque peu les contrastes sociologiques mais l’auteur n’a sans doute pas souhaité exagérer les disparités de moyens expressifs conventionnellement attribuables aux deux scripteurs. Les journaux intimes marquent en revanche plus nettement l’histoire personnelle, le système de pensée, les aspirations et conditionnements propres à chaque personnage. Le « perspectivisme » mis en œuvre est d’une remarquable efficacité pour déceler, au sein d’une société travaillée par les béantes blessures de la guerre civile et par de séculaires disparités, les ressorts des comportements individuels et collectifs.

Un humour discret et subtilement corrosif, bien en harmonie avec cette évocation d’une Espagne figée dans ses valeurs passéistes et d’une autre Espagne en quête de justice réparatrice, colore ce roman. Le lecteur féru de littérature espagnole ne pourra manquer d’y retrouver l’influence de l’humanisme cervantin, revendiquée par l’auteur. Mais au-delà de son ancrage historique et hispanique, ce roman aborde la problématique du conflit, plus universelle cette fois, entre ordre social et désir individuel, que l’histoire singulière de Juan et Carmen incarne avec une malicieuse vivacité.


Auteure


Sylvie Schertenlieb

Pprofesseure en classes préparatoires, Caen


Référence complète


Francisco Gil Craviotto, El oratorio de las lágrimas (L’oratoire des larmes), Grenade, éd. Alhulia, 2008, 189 pages.


Note


[1] Ceux-ci sont très nombreux. Citons ici quelques-uns des plus célèbres : Luna de lobos (Lune de loups, Julio Llamazares, 1985), Maquis (Alfons Cervera, 1997), La voz dormida (Voix endormies, Dulce Chacón, 2002). Ces trois romans sont analysés par Elvire Díaz dans Oubli et mémoire, La résistance au franquisme dans le roman espagnol depuis la Transition, Presses Universitaires de Rennes, 2011. Voir aussi Geneviève Champeau, « Les romans de la mémoire renouvellent-ils le roman à thèse ? », Bulletin hispanique, 118-1/2016, 195-214. Citons également le roman de Javier Cercas, Soldados de Salamina (Les soldats de Salamine, 2001) qui connut un grand succès, ainsi que son adaptation cinématographique par David Trueba (2003). Rappelons le rôle de précurseur de Ramón J. Sender qui, à une autre époque, avait déjà ouvert la voie à une dénonciation féroce du camp des vainqueurs dans son célèbre roman Requiem por un campesino español (1953), publié depuis l’exil et interdit par la censure franquiste.