Nathalie Dartai-Maranzana et Jean-François Lattarico (dirs.) : Rivalités de plumes entre Espagne et Italie

Cet ouvrage, dirigé par Nathalie Dartai-Maranzana et Jean-François Lattarico, est le fruit d’un travail collectif mené par le CRISOL 16/17 (Centre de Recherches Interdisciplinaires sur le Siècle d’Or et la Littérature des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles), portant sur la circulation des textes et des idées entre l’Espagne et l’Italie. Les huit contributions réunies dans ce livre traitent de différents phénomènes de réécriture, d’adaptation et d’imitation de textes littéraires des XVᵉ, XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, produits dans les péninsules ibérique et italienne. Comme rappellent les directeurs du volume en introduction, les relations entre l’Espagne et l’Italie connaissaient à cette époque une période faste, aussi bien sur le plan de la politique que de la littérature. C’est des relations littéraires dont il est question dans cet ouvrage, qui propose une réflexion sur les influences mutuelles entre la littérature espagnole et la littérature italienne. Il s’intéresse plus particulièrement aux modifications subies par les textes sources dans le pays récepteur. La problématique privilégiée est celle de la rivalité suscitée par ces échanges intellectuels et littéraires, une rivalité qui s’avère créatrice. En effet, les différents travaux montrent que ces confrontations de plumes permirent de réactiver certains genres, d’en faire émerger d’autres et de créer des connexions et des approches nouvelles entre des modalités littéraires variées.

Les huit chapitres sont adroitement répartis en trois blocs thématiques. Le premier, intitulé « D’un modèle à l’autre », est consacré à la réception de genres propres à une péninsule dans la région voisine par le biais des phénomènes de traduction et de translinguisme[1].

La contribution de Jean-François Lattarico, qui ouvre cette partie, traite de la réception italienne de Lazarillo de Tormes dans l’Italie du XVIIᵉ siècle. L’auteur analyse les transformations opérées dans trois traductions italiennes du célèbre roman picaresque espagnol. Le premier traducteur, Pompeo Vizzani (1597), a adapté l’œuvre au contexte de la Contre-Réforme et à la réalité bolonaise de son temps, au moyen de coupes, d’ajouts et de transpositions. La version réalisée par Barezzo Barezzi (1622) présente à son tour de profonds changements. Le traducteur est intervenu dans la structure des chapitres et a ajouté de nouveaux fragments et commentaires, qui ont pour effet de dilater considérablement le bref récit original. Quant à la traduction de Giulio Stozzi, rédigée vers 1608, elle s’avère plus fidèle que les deux autres, mais, contrairement à celles-ci, elle demeura manuscrite[2]. Ces différentes versions témoignent à la fois de l’intérêt suscité par l’opuscule anonyme en Italie et de la vitalité de la pratique de la traduction dans cette région.

Elvezio Canonica étudie une tragédie inédite, en vers espagnols, Reina Matilda (1597), de Juan Dominico Bevilaqua, un auteur actif dans le royaume de Naples à la fin du XVIᵉ siècle[3]. Cette pièce offre un exemple d’écriture translingue italo-espagnole, un phénomène peu étudié d’après l’auteur, en raison de l’approche essentiellement nationaliste de l’histoire littéraire occidentale. Canonica réalise tout d’abord une analyse détaillée de la tragédie (structure, versification et schéma narratif), dans laquelle il met en évidence les emprunts à la tradition littéraire italienne, concrètement, aux œuvres du Tasse. En effet, quoique l’argument soit issu de l’histoire ibérique, cette pièce suit un modèle tragique et une intrigue similaires à ceux du Re Torrismondo du célèbre poète italien. Le chercheur expose ensuite les particularités de la langue de cet auteur : italianismes, formes et locutions typiquement espagnoles, formes fantaisistes et hypercorrection.

L’étude réalisée par María del Rosario Martínez Navarro, qui clôt cette première partie, met en parallèle la littérature satirique anti-aulique espagnole et italienne qui, tantôt critique la figure du courtisan et ses activités, tantôt expose les périls et inconvénients de la cour. Martínez Navarro fait ressortir les similitudes entre plusieurs écrits anti-auliques d’auteurs espagnols (Castillejo, Garcilaso, López de Villalobos) avec des écrits analogues dans la littérature italienne, dont elle souligne l’influence sur leurs émules hispaniques.

deuxième volet aborde la question des controverses littéraires italo-espagnoles et le transfert de genres.

Les textes polémiques puisent souvent dans le vaste champ de la littérature polémique elle-même, élaborée en d’autres temps et en d’autres lieux, et à propos d’autres sujets. La contribution de Muriel Elvira nous en offre un exemple éloquent. Pour rédiger ses propres textes éristiques, Francisco Fernández de Córdoba, abbé de Rute (Cordoue), emprunta à la controverse italienne du Pastor Fido des arguments et un modèle formel pour défendre deux nouveaux genres : la comedia nueva et la poésie des Solitudes de Góngora. Fernando de Córdoba adapta les arguments allégués par Giambattista Guarini pour défendre sa tragicomédie pastorale Il Pastor Fido dans Il Verato (1588) et Il Verato secondo (1593), dans la controverse qui l’opposa à Jason Denores. L’abbé cordouan emprunta aux Verati non seulement leurs arguments mais aussi leur structure et leur plan.

Enfin, Alexandre Roquain examine les réseaux lexicaux entre le prologue de l’épopée La hermosura de Angélica (Madrid, 1602) de Lope de Vega et le discours adressé par ce dernier au poète et mécène Juan de Arguijo, qui figure dans la même édition. Dans ces deux textes liminaires, le Phénix cite l’auteur du Roland furieux – œuvre à laquelle il emprunte l’argument de son épopée. Lope reconnaît sa dette envers l’auteur italien mais aussi, d’après la thèse soutenue par Roquain, il s’approprie les vers du Tasse pour rivaliser en castillan avec son illustre modèle.

La troisième et dernière partie présente plusieurs modalités de dépassement du texte ou du genre originel italien.

La contribution de Rafaèle Audoubert et Pascaline Nicou est consacrée à la fortune du poème épique et chevaleresque Orlando innamorato de Matteo Maria Boiardo (1483) dans l’Espagne des XVIᵉ et XVIIᵉ siècle, où il fit l’objet de plusieurs traductions. La première, publiée en 1525, est incomplète et constitue plutôt un recueil de florilèges héroïques. Elle fut suivie par quatre autres versions. La dernière, réalisée dans les années 1626-1628, est l’œuvre de Francisco Quevedo. Contrairement aux premiers traducteurs, qui firent une lecture héroïque de l’œuvre en éliminant le registre bas et en moralisant le texte, Quevedo respecta l’esprit de l’original italien tout en tournant en dérision certains aspects du genre épico-chevaleresque. Audoubert et Nicou voient dans cette réécriture parodique un écho à la crise de la noblesse espagnole qui, à partir du règne de Philippe III, vit disparaître certaines valeurs et idéaux de la chevalerie.

Suzy Béramis dissèque la deuxième églogue de Garcilaso, dans laquelle il adapte des références littéraires provenant d’œuvres de l’italien Sannazaro (La Arcadia et De partu virginis). Elle montre que le poète espagnol a donné à ces sources littéraires des fins nouvelles : l’éloge de la maison du duc d’Albe, le protecteur du poète.

Le volume se referme sur la contribution de Philippe Meunier, qui analyse une comédie de cour de Lope de Vega, ayant suscité assez peu d’intérêt de la part de la critique, La selva sin amor (1627). L’œuvre du célèbre dramaturge, entièrement chantée, est un cas unique dans le répertoire dramatique espagnol moderne. Elle a bénéficié, comme explique Meunier, des progrès techniques de la scénographie italienne. Au-delà de ces aspects inédits en Espagne, il montre que cette pièce est aussi un pastiche de l’églogue pastorale, particulièrement cultivée en Italie. Lope a subverti avec humour les clichés linguistiques caractéristiques du genre, et plus particulièrement ceux que l’on retrouve dans l’Aminta du Tasse et du Pastor Fido de Guarini.

Hormis un manque d’harmonisation des normes éditoriales, nous sommes face à huit excellents articles, qui ont le mérite de mettre en lumière des textes peu connus et de renouveler l’approche d’autres œuvres plus célèbres, en les abordant sous un angle original, celui de l’adaptation et de l’imitation. Sans épuiser toutes les modalités possibles de transtextualité, ce volume dresse un panorama suggestif de ces fructueuses connexions littéraires entre les deux péninsules. Excepté le premier article, les sept autres étudient la réception d’un texte ou d’un genre italien en Espagne. Doit-on interpréter ce déséquilibre comme le signe que la répartition des échanges entre les deux régions était inégale ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, si la littérature italienne semble davantage rayonner que la littérature hispanique, les contributions réunies dans cet ouvrage montrent bien que les auteurs espagnols surent non seulement adapter le modèle italien mais aussi se l’approprier, voire le dépasser, au service de créations nouvelles et personnelles. En résumé, Rivalités de plumes est un ouvrage d’une indéniable qualité, qui représente un apport notable aux études transversales.

 


Auteure


Mathilde Albisson
Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, EA 3979 LECEMO – CRES
[mathilde.albisson@sorbonne-nouvelle.fr]

 


Référence complète


Nathalie Dartai-Maranzana et Jean-François Lattarico (dirs.), Rivalités de plumes entre Espagne et Italie, XV-XVII siècles, Paris, Classiques Garnier (Coll. Rencontres) 2018, 272 p.

 


Notes


[1] Le translinguisme désigne le fait d’écrire dans une autre langue que sa langue maternelle.

[2] Il convient de préciser qu’à ce jour, contrairement à ce qu’avance Lattarico, la date de l’édition princeps de Lazarillo de Tormes est encore inconnue des chercheurs (« celle de Strozzi est de loin la plus proche de la version primitive de la princeps de 1552 », p. 32).

[3] Rappelons qu’à cette époque, le royaume de Naples dépendait de la monarchie hispanique.