Toni Morrison : L’origine des autres

L’origine des autres[1] rassemble six conférences prononcées par l’auteure américaine Toni Morrison en 2016 à Harvard sur le thème de la « littérature de l’appartenance ». Ce court recueil de textes qui gardent la fluidité de la langue orale livre une méditation approfondie sur le besoin que l’humain a d’un Autre dans le but de redéfinir son propre moi devenu étranger à lui-même. La majuscule de cet Autre désigne, ici, l’étranger absolu et, tout particulièrement, celui qui a alimenté le racisme blanc depuis les débuts de l’histoire américaine.

La préface, très éclairante, est confiée au jeune écrivain et journaliste Ta-Nehisi Coates[2], engagé dans la lutte contre le racisme anti-Noirs et dont T. Morrison pense qu’il vient combler le vide intellectuel laissé par James Baldwin[3]. Tout d’abord, Coates inscrit ce recueil parmi les ouvrages qui, au cours du XXe siècle, ont analysé le rôle du racisme dans la guerre de Sécession et ses conséquences jusqu’aux incarcérations massives, hélas toujours actuelles, de citoyens américains noirs. Ensuite, il met l’accent sur le concept de race analysé par Barbara Fields et Karen Fields dans La Fabrication de la race[4] et trop souvent présenté comme « une caractéristique du monde naturel ». Ce qui n’a pas manqué de fausser tous les débats autour de la question du racisme. Enfin, Coates situe très précisément le contexte politique et social dans lequel ces conférences ont vu le jour : en cette dernière année de la présidence de Barack Obama, plusieurs enquêtes diligentées par les deux ministres de la Justice sont venues souligner la brutalité policière à l’égard des Noirs au cours d’incidents habituellement considérés anecdotiques.

La réflexion de T. Morrison se déploie sur six conférences ou chapitres aux intitulés explicites : « Embellir l’esclavage », « Être ou devenir étranger », « L’obsession de la couleur », « Configurations de la noirceur », « Raconter l’Autre », « La patrie de l’étranger ». Cette enquête s’appuie en premier lieu sur l’expérience personnelle de T. Morrison et sur des documents historiques, puis s’élargit à sa propre conception de la littérature.

Au départ, elle voit dans la race un critère de différenciation dont elle a fait l’expérience directe dans son enfance : son arrière-grand-mère, « le chef sage, incontestable et majestueux de la famille », en découvrant que la toute jeune Toni et sa sœur étaient moins noires de peau qu’elle-même, avait décrété que ces petites avaient été « trafiquées », c’est-à-dire qu’elles étaient « inférieures, sinon complètement Autres ».

Tout comme la richesse, la classe sociale ou le genre, la différenciation permet d’isoler comme des ennemis les personnes les plus vulnérables qui n’appartiennent pas à notre clan et, en même temps, d’affirmer notre propre identité. C’est la thèse du racisme scientifique développée en 1851 par Samuel Cartright : ce dernier attribue au Noir une « léthargie mentale » qui ne peut être réveillée que par l’exercice forcé que lui impose un maître blanc. La « fabrication » de l’esclave passe la plupart du temps par la force brute comme en témoigne le journal fort détaillé de Thomas Thistlewood qui, au XVIIIe siècle, met sur un même plan les comptes-rendus de ses rendements agricoles et ceux de ses activités sexuelles qui ne sont en réalité que des viols. Quant aux récits d’esclaves comme ceux de Mary Prince et Harriet Jacobs[5], ils montrent combien, en s’interdisant toute compassion afin de ne pas effacer leur propre différence, les maîtres finissent par se dégrader eux-mêmes autant qu’ils dégradent leurs esclaves.

Son exploration de divers documents, mémoires et témoignages sur l’histoire africaine-américaine va permettre à T. Morrison de fonder sa création romanesque sur des faits réels et en même temps de s’en démarquer par le biais de son imagination. Mais auparavant elle dénonce la manière dont les auteurs blancs américains ont utilisé la couleur dans leurs écrits. Cela commence avec « l’embellissement de l’esclavage » dans La Case de l’Oncle Tom de Harriet Beecher Stowe qui montre les Noirs heureux de servir ; non seulement cette approche atténue la crainte que suscite l’Autre mais en même temps elle déculpabilise le lecteur blanc. Ensuite, T. Morrison dénonce l’obsession de la couleur, le « colorisme » issu des lois ségrégatives mises en place aux XVIIIe et XIXe siècles, et répertorie les diverses façons dont les écrivains occidentaux les plus connus — Faulkner dans Le bruit et la fureur, Hemingway dans En avoir ou pas et Le jardin d’Eden, Joseph Conrad dans Au cœur des ténèbres, et Albert Camus dans L’Etranger — se servent de la couleur de peau pour mieux révéler un personnage principal, presque toujours blanc, ou tout simplement pour relancer leur récit. Elle leur reproche surtout la vision d’une Afrique « métaphysiquement vide » réceptacle de tous leurs fantasmes, « en même temps innocente et corrompue, sauvage et pure, irrationnelle et sage. »

Deux auteurs retiennent cependant son attention, l’Américaine Flannery O’Connor[6] et le Guinéen Camara Laye[7]. La première, qui n’a pas suivi la pente du colorisme, a décrit « de manière minutieuse comment et pourquoi les Noirs sont si indispensables à une définition blanche de l’humanité » dans la nouvelle Le Nègre factice, très beau récit d’apprentissage. Le second imagine le destin d’un protagoniste blanc déclassé qui se retrouve en Afrique dans la position de l’esclave noir, « marginal, ignoré, superflu, étranger », dans le roman intitulé Le regard du roi, une fable qui invite à dépasser les préjugés véhiculés par la littérature occidentale.

Morrison reconnaît qu’écrire de la littérature non coloriste est une tâche à la fois « libératrice et difficile ». Dans Paradise (1997) et Home (2011), elle se retient d’évoquer la couleur des personnages, tout en laissant filtrer certains codes appliqués aux Noirs. Elle pratique également « l’effacement de la couleur » : dans A Mercy (2008), qui se déroule deux ans avant le procès des sorcières de Salem, elle montre que les Indiens ou les homosexuels pouvaient aussi être des esclaves. Avec le roman Beloved (1987), qui lui valut le prix Nobel en 1993, T. Morrison réussit à « raconter l’Autre » en partant de faits réels — le procès de la jeune Margaret Garner qui avait tranché la gorge de sa fille plutôt que la voir endurer son propre sort —, puis en imaginant le retour de l’enfant morte : « cette enfant était pour moi l’âme de l’art, ainsi que son squelette. Le roman fournit une vaste friche contrôlée, une occasion d’être et de devenir l’Autre. L’étranger. »

À l’issue de sa dernière conférence, T. Morrison ne cache pas son inquiétude quant à l’avenir d’un monde où les déplacements de population, liés à la mondialisation et au risque d’effondrement des États-nations, ne peuvent qu’engendrer « une relation difficile avec notre propre extranéité, et avec notre propre sentiment d’appartenance qui se désintègre à vive allure. » Gageons que nous saurons peut-être utiliser à bon escient les trois ressources qui, selon Toni Morrison, sont à notre disposition pour accéder les uns aux autres en toute bienveillance : le langage et l’image, qui en façonnent une troisième : l’expérience.


Auteur


Catherine Chauche
Université de Reims Champagne-Ardenne, CIRLEP EA 4299


Référence complète


Toni Morrison, L’origine des autres [titre original : The Origin of Others, Harvard University Press, 2017], avant-propos de Ta-Nehisi Coates, traduit de l’anglais (États-Unis] par Christine Laferrière, Paris, Christian Bourgeois, 2018, 91 pages.


Notes


[1] Morrison, Toni, The Origin of Others, Harvard University Press, 2017 ; L’origine des autres, traduction française de Christine Laferrière, Paris, Christian Bourgeois, 2018.

[2] Dans The World and Me, 2015, traduit sous le titre Une colère noire, Ta-Nehisi Coates insiste sur « la nature indélébile du racisme blanc ».

[3] James Baldwin (1924-1987) : ses romans, essais et pièces de théâtre explorent la question raciale mais aussi celle de l’intégration des homosexuels.

[4] Karen Fields & Barbara Fields, Racecraft: The Soul of Inequality in American Life (2012).

[5] Harriet Jacobs, Incidents in the Life of a Young Slave Girl, 1861.

[6] Flannery O’Connor (1925-1964), romancière et nouvelliste catholique du Sud des États-Unis, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2009.

[7] Le regard du roi, Paris, Plon, 1954. Contrairement à ce qu’affirme T. Morrison, Camara Laye (1928-1980), écrivain de langue française, est originaire de Guinée et non du Ghana (où il fut ambassadeur).

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