« Les femmes peuvent-elles parler ? » : Le problème de l’expression linguistique des identités de genre chez Monique Wittig et Judith Butler


Résumés


Le point de départ de cet article est la thèse énoncée par Monique Wittig dans La pensée straight selon laquelle certains sujets – et notamment les femmes – n’ont pas accès à la parole dans le langage dominant, ne peuvent pas dire « je » sans entrer immédiatement dans une contradiction performative. Nous analyserons la reprise de cette thèse par Judith Butler dans Trouble dans le genre, ainsi que sa critique. Si Butler, tout comme Wittig, cherche à dénoncer les formes de domination en termes de genre dont le langage est porteur, elle s’oppose en revanche à l’idée selon laquelle on pourrait se libérer de ce langage dominant. Dans la mesure où les sujets sont toujours déjà constitués par le langage du pouvoir, une « libération » est impossible. Butler y substitue l’idée de « resignification », et ouvre la voie à une politique du performatif permettant de lutter contre un langage excluant.

This article starts with the idea defended by Monique Wittig that some subjects –and among them women- can’t speak in the dominating language, can’t say “I”, or this will provoke a performative contradiction. We will analyse how Judith Butler comments on this idea and criticizes it in Gender Trouble. Butler’s aim, just like Wittig’s, is to denounce all forms of gender domination transmitted by language, but she contests the idea that we can escape from the dominating language. Since subjects are always already defined by language, “liberation” is impossible. Butler substitutes the idea of “resignification”, and opens the way to a politic of performativity enabling us to struggle against an excluding language.

Mots-clés : Wittig, Butler, langage, genre, domination
Keywords : Wittig, Butler, language, gender, domination

 

A l’heure où les initiatives en faveur de l’inscription de l’égalité de genre dans la langue se multiplient, non sans susciter d’ailleurs de nombreux débats sur les modalités de mise en œuvre d’une telle évolution, il est nécessaire de revenir sur l’analyse des formes de domination – en termes de genre notamment – dont une langue peut être porteuse.

La critique féministe du langage se développe au moins depuis les années 1980 en France et vise à déterminer la façon dont les inégalités de genre sont à la fois exprimées et renforcées par le langage. De nombreux travaux sont consacrés à la catégorie de genre elle-même, catégorie à la fois sexuelle et grammaticale, et insistent sur les rapports de pouvoir qu’une telle catégorie recoupe (Wittig, 2007 ; Mathieu, 1991 ; Michard, 1996, 2002 ; Abbou, 2011). Les réflexions portent notamment sur la domination du genre grammatical masculin perceptible dans les relations d’accord, ou sur le fait que l’universalité se dise toujours au masculin, en raison de l’emploi du pronom « il » lorsque le genre du locuteur est indifférencié. D’autres travaux s’intéressent plus spécifiquement à la binarité des genres grammaticaux en français et à la binarité des sexes biologiques que ces catégories grammaticales sont censées refléter (Chetcuti et Greco, 2012 ; Elmiger, 2017), ouvrant la voie à une réflexion sur le lien entre langage, genre et identités attentive au rôle du langage dans la production et la légitimation des identités de genre. En s’inscrivant dans la continuité de ces analyses, il s’agit dans cet article de montrer comment la critique féministe des catégories identitaires essentialisées ou naturalisées comme celles de sexe ou de genre – critique particulièrement développée par Judith Butler dans Trouble dans le genre – est indissociable d’une réflexion sur le langage et d’une critique de ses effets de pouvoir.

La question centrale qui sous-tend notre réflexion est la suivante : « les femmes peuvent-elles parler ?[1] ».  Nous discuterons ainsi la thèse – défendue par Monique Wittig et discutée par Judith Butler- selon laquelle certains sujets, parmi lesquels les femmes, n’ont pas accès à la parole dans la mesure où le langage ne permet pas une expression adéquate de ce qu’ils ou elles sont.

Comment comprendre ainsi les formes de domination qui s’inscrivent dans le champ linguistique et rendent son utilisation impossible pour certain.e.s ? Comment lutter contre la langue – et avec quels outils – pour permettre une réappropriation du langage par tou.te.s ?

Nous nous intéresserons d’abord à la thèse défendue par Monique Wittig selon laquelle certains sujets ne peuvent pas dire « je » en utilisant le langage dominant. Pour comprendre cette thèse, nous analyserons au préalable la façon dont Wittig conçoit les rapports entre langage et politique et critique la catégorie de genre, qui est à l’origine selon elle de l’inscription dans le langage de l’oppression des femmes, des lesbiennes et des gays. Nous analyserons dans un second temps la reprise critique par Judith Butler des thèses de la féministe française, en nous concentrant plus spécifiquement sur le problème de l’articulation entre langage, genre et identité dans son travail et en interrogeant la possibilité d’une subversion du langage dominant et les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir. 

La critique wittigienne de la politique sexuelle de la langue et de la « marque du genre » : l’impossible prise de parole des « femmes »

Le travail critique de Monique Wittig, tant en tant qu’écrivaine qu’essayiste place au cœur de ses préoccupations une analyse du langage et développe ce qu’on pourrait appeler une politique sexuelle de la langue. Contre l’idée d’une neutralité de la langue sur le plan politique, Wittig entend démasquer dans les mots et dans la grammaire les rapports de pouvoir qui les trament et donc faire entrer les luttes féministes dans le langage.

Le langage, champ politique de lutte

Si Wittig place le langage au cœur de son combat en tant que féministe et que lesbienne radicale, c’est parce qu’elle le considère comme un champ de lutte privilégié. Contre une conception naïve du langage selon laquelle ce dernier n’influerait pas sur la réalité – « comme si la relation au langage n’était qu’une relation de fonction et non pas de transformation »[2] (Wittig, 2007 : 104) – elle défend une conception matérialiste du langage qui le considère comme participant à la domination qui s’exerce sur les femmes[3] dans la société, et même comme l’un des instruments de cette domination, et non seulement comme son expression. D’où sa critique d’une certaine approche marxiste du langage qui tendrait à le restreindre à la sphère du symbolique, dans la mesure où le langage – ou le discours plus largement – appartiendraient à la sphère de la superstructure.

Même dans la tradition marxiste et postmarxiste, il y a, d’une part, l’ordre économique, l’ordre matériel, et d’autre part, l’idéologie et la politique qui constituent la « superstructure ». Le langage n’est pas pris en compte en tant qu’exercice direct du pouvoir (Wittig, 2007 : 101)

Or une telle perspective est insuffisante selon Wittig car elle ne permet pas de penser l’oppression matérielle par les discours. Cette oppression par les discours est mise en évidence par l’analyse des effets matériels du langage sur les sujets, remettant ainsi en question la distinction trop tranchée du discursif et du matériel : « Nous sommes à ce point des êtres sociaux que même notre physique est transformé (ou plutôt formé) par le discours, par la somme des mots qui s’accumulent en nous » (Wittig, 2007 : 110).[4]

Cette possibilité d’une oppression par la parole est d’autant plus forte que Wittig insiste sur l’importance du langage pour penser la vie sociale. Rappelons à cet égard que Wittig parle du langage comme ce qui inaugure la vie sociale : le langage est ainsi considéré comme le premier « contrat social » établi entre les êtres humains, « car le premier accord entre les êtres humains, ce qui fait d’eux des êtres humains et des êtres sociaux, c’est le langage » (Wittig, 2007 : 64).

D’où la nécessité politique de se réapproprier le langage pour repenser la matérialité même des corps :

[Il est nécessaire de] s’emparer du langage comme d’un moyen de représentation et de production, de le traiter comme un instrument construisant toujours le champ des corps et qu’il faudrait utiliser pour déconstruire et reconstruire les corps en dehors des catégories oppressives de sexe (Butler, 2006 : 244)[5].

La critique de la catégorie de genre

Cette critique wittigienne de la prétendue neutralité politique du langage porte de manière privilégiée sur la catégorie de genre, envisagée comme une catégorie à la fois grammaticale et sexuelle, pesant à la fois sur « le corps social et sur le corps du langage » (Wittig, 2007 : 103). L’auteure[6] parle de la « marque du genre », insistant par là sur le caractère stigmatisant d’une telle catégorie. Elle considère que l’utilisation de la catégorie linguistique de genre est une mesure de domination et de contrôle servant à imposer l’hétérosexualité normative. En effet, une telle catégorie permet l’inscription au cœur même du langage de la division sexuelle, et de la binarité des sexes qu’elle prétend refléter.

Ainsi, la critique de la « marque du genre » va logiquement de pair avec le refus de la catégorie de « sexe » elle-même[7], présentée dans l’article qui ouvre le recueil La pensée straight comme une catégorie idéologique imposant l’hétéronormativité : la différence sexuelle est présentée comme naturelle alors qu’elle est selon Wittig d’ordre social[8]. Il s’agit donc pour l’auteure de remettre en question les effets de naturalisation d’un langage se prétendant purement descriptif, neutre politiquement, et renforçant par la même la binarité des sexes : « [L’anglais et le français] portent l’inscription d’un concept ontologique primitif qui renforce dans le langage une division des êtres en sexe » (Wittig, 2007 : 103).

Butler commente et prolonge la réflexion de Wittig sur ce point, s’opposant elle aussi à la naturalisation de la catégorie de sexe :

Entité à la fois discursive et perceptive, le « sexe » dénote un régime épistémique historiquement contingent, un langage qui façonne la perception en imposant les relations à travers lesquelles les corps sont perçus (Butler, 2006 : 244).

D’autre part, Wittig conteste la notion de « sexe » en montrant qu’elle ne s’applique en réalité qu’aux femmes, « car la catégorie de sexe est la catégorie qui colle aux femmes parce qu’elles ne  peuvent pas être conçues en-dehors de cette catégorie » (Wittig, 2007 : 40).

Wittig en appelle donc à une destruction des catégories de sexe et de genre, et donc à un rejet de la grammaire qui se fonde sur ces catégories, notamment par l’emploi des pronoms. Dans la mesure où le genre est naturalisé par des normes grammaticales, c’est en contestant la production grammaticale du genre qu’on pourra atteindre ce dernier à son niveau épistémique le plus fondamental.

Une troisième critique de la catégorie de genre comprise comme une catégorie ontologique se dissimulant comme telle, consiste à mettre en évidence l’usurpation de l’universel par les hommes, rendue manifeste par l’utilisation du pronom masculin de troisième personne « il » lorsque le genre du locuteur est indifférencié :

En quoi avons-nous l’obligation de continuer à accepter une série d’entourloupettes ontologiques, étymologiques et linguistiques sous prétexte que nous n’avons pas le pouvoir ? Les démasquer, dire qu’un homme sur deux est une femme, que l’universel nous appartient même si nous avons été dépossédées et spoliées à ce niveau, de même qu’aux niveaux politique et économique, fait partie de notre combat. (Wittig, 2007 : 78)

La tâche de « démasquer » l’usage politique de cette catégorie grammaticale de genre, de déstabiliser cette catégorie, voire de l’abolir  est réalisée dans l’œuvre littéraire de Wittig, et passe notamment par un travail sur les pronoms personnels, ces derniers portant de manière privilégiée la « marque » du genre. D’où le choix de privilégier la neutralité du pronom « on » dans L’Opoponax, ou le féminin pluriel « elles » dans Les Guérillères[9]. Notons toutefois que Wittig s’oppose à la féminisation des noms : ce n’est pas une solution pour abolir la catégorie de genre, car cela ne fait que renforcer la binarité des genres et ne travaille pas à son abolition.

L’impossible accès des femmes à la parole : l’hétéronormativité

Cette domination s’exerçant dans le langage et liée à l’utilisation de la catégorie de genre conduit selon Wittig à la confiscation de la parole de certains sujets, confiscation qui peut prendre plusieurs modalités : dans l’article « La pensée straight » du recueil éponyme, Wittig définit principalement deux obstacles à l’accès à la parole.

Le premier concerne une hétéronormativité des discours dominants et des catégories qu’ils emploient, rendant impossible la prise de parole des lesbiennes et des gays. Comment en effet penser ses expériences personnelles ou se raconter lorsque les catégories dont on dispose pour cela ne le permettent pas ? On retrouve cette question dans plusieurs courants de pensée critiques de la domination dans les savoirs exercée par le discours dominant (Saïd, 1997 ; Chakrabarty, 2008). L’hétérosexualité normative défendue par les discours dominants est donc source d’oppression des lesbiennes et des gays :

ces discours [hétéronormatifs] nous nient toute possibilité de créer nos propres catégories, ils nous empêchent de parler sinon dans leurs termes et tout ce qui les remet en question est aussitôt méconnu comme « primaire » (Wittig, 2007 : 56).

Et Wittig de préciser cette analyse :

Ces discours parlent de nous et prétendent dire la vérité sur nous dans un champ a-politique comme si rien de ce qui signifie pouvait échapper au politique et comme s’il pouvait exister en ce qui nous concerne des signes politiquement insignifiants. Leur action sur nous est féroce, leur tyrannie sur nos personnes physiques et mentales est incessante (Wittig, 2007 : 56)

L’auteure met ainsi en évidence les rapports de pouvoir à l’œuvre y compris dans le champ du savoir et de la science et en appelle au développement d’une « science des oppprimé.e.s ». Une telle science serait écrite du point de vue des opprimés, c’est-à-dire qu’il s’agirait d’une épistémologie située (Hartsock, 1983 ; Harding, 2004), contre la fausse universalité des concepts forgés et utilisés par la pensée straight.

Butler s’intéresse de près à cette thèse défendue Wittig d’une incapacité linguistique des femmes ou des individus minorisés à parler et la commente :

[Wittig] considère que les femmes, les lesbiennes et les gays ne peuvent pas endosser la position du sujet parlant à l’intérieur du système linguistique de l’hétérosexualité obligatoire. Parler à l’intérieur de ce système, c’est être privé de la possibilité de parler. Par conséquent, le simple fait de parler dans ce contexte est une contradiction performative, la revendication linguistique d’un soi qui ne peut pas « être » dans le langage qui le réclame (Butler, 2006 : 229-230).

Cette notion de contradiction performative est intéressante : elle désigne une parole qui par ses effets performatifs entre en contradiction avec son contenu. La contradiction performative peut être pensée au niveau individuel  mais également au niveau collectif. Butler développe cette analyse dans Trouble dans le genre où elle insiste sur l’impossibilité qu’ont « les femmes » de parler en tant que groupe « femmes » : utiliser cette catégorie de « femmes », c’est renvoyer à une forme d’essentialisme et se servir d’une catégorie forgée par le pouvoir même que l’on prétend combattre[10].

L’impossible accès des femmes à la parole : comment dire « je » quand on est un sujet « marqué » ?

Le second obstacle à l’accès à la parole des femmes et des homosexuel.le.s tient à la langue elle-même et à sa grammaire. On retrouve là le pendant épistémologique de la critique de « la marque du genre ». Wittig diagnostique en effet un obstacle d’ordre épistémopolitique à l’accès des femmes à la parole, reposant sur une impossibilité ontologique du genre. Plus précisément, l’idée défendue par Wittig est celle d’une incapacité à dire « je » – à exister en tant que sujet de l’énonciation – quand on est un sujet relatif, « marqué », quand on ne peut pas se réapproprier entièrement le langage[11]. Les femmes seraient ainsi privées d’un accès à la parole.

Parler, dire je, se réapproprier tout le langage, ne peut se faire que par un je entier, total, universel, sans genre. Sans quoi il n’y a pas de parler possible. Un sujet relatif ne pourrait pas parler du tout, sauf à se faire l’écho, à pratiquer un langage de perroquet, emprunté. Car en dépit de la dure loi du genre et de son forçage systématique, la possibilité de dire je, c’est pour tous les individus la possibilité de se parler, de se concevoir au-delà des genres (Wittig, 2007 : 107).

La thèse que Wittig énonce de manière implicite consiste à affirmer que le discours fonde le sujet en tant que sujet absolu, souverain. Cette affirmation doit être réinscrite dans le sillage des travaux de Benveniste sur les liens entre subjectivité et langage. En effet, dans l’article « De la subjectivité dans le langage », Benveniste analyse le processus de subjectivation à l’œuvre dans le langage et montre que c’est par sa capacité à se poser comme sujet d’énonciation ou comme locuteur, donc dans et par le langage, que le sujet existe en tant que sujet. « Est ego qui dit ego » affirme ainsi Benveniste[12]. Or Wittig énonce ici le corollaire de cette thèse, à savoir l’idée selon laquelle le fait de n’exister que comme un sujet relatif, comme c’est le cas des femmes « marquées » par le genre, prive de l’accès à la parole. Dire « je » suppose que l’on est en position de sujet universel, ce qui n’est pas le cas des femmes dans le langage dominant.

Si Butler s’intéresse de près au travail de Monique Wittig et notamment aux essais publiés dans le recueil La pensée straight, dans quelle mesure reprend-t-elle à son compte les affirmations de la féministe française ? Il s’agira d’insister tant sur les continuités que sur les ruptures entre les deux auteures, notamment au sujet de la thèse affirmant l’impossibilité pour les sujets minorisés de prendre la parole.

Un langage qui nous oppresse, mais un langage qui nous façonne également : langage et subjectivation

Butler reprend le projet wittigien d’une analyse des formes de domination ou de discrimination qui passent par la parole et approfondit l’analyse du lien entre langage et identité de genre, vers un dépassement des catégories de l’identité. En effet, c’est en se fondant sur les analyses de Wittig consacrées à la catégorie de genre et en les commentant que Judith Butler développe sa critique du concept d’identité et du langage qui le sous-tend, notamment dans le chapitre intitulé « Langage, pouvoir et stratégies de déstabilisation » dans Trouble dans le genre.

La réflexion sur le lien entre langage et identité est centrale dans la réflexion de Butler. Il suffit pour s’en convaincre de prêter attention au sous-titre de son ouvrage le plus connu, publié aux Etats-Unis en 1990, puis traduit en français en 2006 : Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité[13]. Le sous-titre y met l’accent sur le concept d’identité –central dans cette œuvre – dont Butler affirme la subversion par le féminisme. Il faut comprendre par là que le féminisme, en mettant en évidence le caractère construit des identités de genre, mais aussi de la catégorie même de « sexe », introduit du trouble dans les identités, c’est-à-dire les rend problématiques et appelle à leur critique, notamment par la dénonciation de la binarité des genres. Mais on peut également comprendre ce sous-titre en un sens plus radical : ce ne sont pas seulement les différentes identités particulières que le féminisme vient subvertir, mais le concept d’identité lui-même, tel qu’il a été formulé par la tradition philosophique  – et notamment le concept d’identité personnelle – compris comme construction ontologique[14]. L’ensemble de l’ouvrage de Butler peut donc se lire comme une critique du concept d’identité – et même une généalogie critique de ce dernier. Or cette critique est indissociable de la dénonciation du langage substantialiste qui l’accompagne. Le projet est donc tout à la fois celui d’une subversion de l’identité et d’une critique d’une certaine conception du langage, ou plutôt d’une subversion de l’identité qui s’opère avec comme principale arme la critique du langage.

Critique butlerienne du langage substantialiste qui accompagne la binarité des genres.

Dans la continuité de la réflexion de Wittig sur les effets de naturalisation et de légitimation de la binarité sexuelle obtenus à travers l’utilisation de la catégorie grammaticale du genre, Butler dénonce les effets ontologiques du langage. Elle place ses analyses dans le sillage des réflexions de Nietzsche consacrées à la façon dont  la grammaire des langues indo-européennes influe sur nos catégories de pensée[15], voire conduit à la création de fictions d’origine linguistique, ensuite prises pour le réel. Nietzsche critique notamment le « cogito » cartésien : le fait qu’on ait besoin d’un sujet grammatical ne prouve en rien l’existence de ce sujet sur le plan métaphysique, et encore moins le fait qu’il s’agisse d’un sujet pensant[16].  Butler a pour projet de poursuivre la tâche nietzschéenne d’une critique de la métaphysique dominante et des fictions qu’elle produit et elle applique ainsi cette analyse des effets ontologiques du langage aux catégories de genre :

Ce que j’essaie de faire, c’est de trouver une manière de mettre en crise le langage de l’ontologie, et de bien faire comprendre qu’attribuer à quelqu’un le statut de citoyen ou le statut d’être genré équivaut à une attribution ontologique qui dérive de cet acte institutionnalisé de reconnaissance. (Butler, 2006)

Elle critique notamment la métaphysique substantialiste impliquée par l’usage de la catégorie grammaticale de genre. Par « métaphysique substantialiste », il faut comprendre l’idée que les personnes seraient définies d’un point de vue métaphysique comme des substances auxquelles des attributs viendraient s’adjoindre. Or c’est ce qui se passe lorsqu’on dit d’une personne que c’est une « femme » ou un « homme » – ou plus largement lorsqu’on emploie les pronoms « il » ou « elle » – comme s’il s’agissait là d’une propriété substantielle la définissant. Or Butler considère qu’une telle conception de la personne est une conception normative et non descriptive :

La cohérence et la constance de la personne ne sont pas attributs logiques de la personne ni des instruments d’analyse, mais plutôt des normes d’intelligibilité socialement instituées et maintenues (Butler, 2006 : 84).

Si la cohérence du genre repose sur une conception substantialiste de la personne et du langage, il va de soi que la remise en question de ces genres cohérents – c’est-à-dire l’entreprise consistant à troubler les identités – va de pair avec une critique de ce substantialisme linguistique. Butler illustre cette analyse en reprenant les analyses de Foucault dans la préface qu’il a rédigée aux mémoires de l’hermaphrodite Herculine Barbin (Foucault, 1978). La remise en question de la binarité du genre opérée par Herculine entraîne un trouble sur le plan linguistique également :

« Les conventions linguistiques qui rendent intelligibles des soi qui ont un genre trouvent leurs limites en Herculine précisément parce qu’elle/il fait converger et bouleverse les règles qui commandent au sexe/genre/désir » (Butler, 2006 : 94 ).

Plus précisément, c’est l’idée d’une identité définie comme identité substantielle qu’Herculine viendrait remettre en question, dans la mesure où elle serait dotée d’attributs « masculins » ou « féminins », sans que jamais on ne puisse rattacher ces attributs à une substance durable. Son cas ouvrirait ainsi la voie à la possibilité de penser une « ontologie des attributs accidentels qui révèle que l’identité est un postulat qui fonctionne comme un principe de régulation et de hiérarchisation culturellement réducteur ; en bref comme une fiction régulatrice » (Butler, 2006 : 95).

Butler s’inscrit donc dans le sillage des réflexions de Wittig pour penser le lien entre catégories linguistiques et catégories identitaires, ainsi que la critique des effets ontologiques du langage. Toutefois les analyses de Butler témoignent d’une prise de distance à l’égard des analyses de sa prédécesseure. Ainsi, Butler prolonge la réflexion de Wittig en envisageant, au-delà du langage, la question des discours et de la constitution discursive des identités. Par ailleurs, elle opère également une critique radicale qui porte sur le maintien impensé d’une conception humaniste du sujet chez Monique Wittig et donc indirectement sur le fait qu’une métaphysique substantialiste perdurerait chez cette dernière.

La critique d’un nouvel « humanisme » chez Monique Wittig

Face à l’inaudibilité des individus dominés – que ce soient les femmes, les gays ou les lesbiennes – incapables de prendre la parole dans le langage hétéronormatif, Wittig en appelle à une critique de ce langage et à la mise en place d’un contre-discours s’opposant au discours dominant. Il est donc possible et souhaitable, selon l’auteure de La pensée straight, de contrer l’oppression linguistique par le langage lui-même. Or Butler montre que cette thèse wittigienne repose sur l’hypothèse implicite et problématique de l’existence d’une ontologie pré-sociale postulant l’égalité des sujets parlants. Précisons cela. On a insisté sur la critique wittigienne de la catégorie de sexe, critique qui passait notamment par la dénonciation du caractère prétendument ontologique ou naturel de cette catégorie, alors même qu’il s’agit en réalité d’une construction discursive. Cette critique repose sur un présupposé, ainsi que Butler le met en évidence : l’idée qu’il y aurait une ontologie pré-sociale ou pré-discursive à partir de laquelle on pourrait critiquer l’ontologie discursivement constituée. Butler montre que le recours à une ontologie pré-sociale est ce qui fonde toute la théorie de Wittig :

Dans sa conception, il y a des structures historiquement contingentes, définies comme hétérosexuelles et obligatoires, qui donnent aux individus mâles le droit à la parole et le refusent aux individus femelles. Mais cette asymétrie socialement constituée dissimule et viole une ontologie pré-sociale constituée de personnes unifiées et égales entre elles.
Wittig soutient que les femmes ont pour tâche d’endosser la position du sujet autorisé à parler – ce qui est, si l’on peut dire, leur « droit » ontologique – et de renverser à la fois la catégorie de sexe et le système d’hétérosexualité obligatoire duquel elle provient (Butler, 2006 : 228).

Or si Butler reconnaît la force stratégique d’une telle position comme point de départ pour la critique (« cette fiction fondationnaliste constitue son point de départ pour critiquer les institutions sociales existantes. »), elle critique toutefois ce présupposé ontologique implicite chez Wittig et en conteste les répercussions :

Reste cependant la question cruciale de savoir quelles relations sociales sont soutenues par ce présupposé sur l’Être, l’autorité et la position de sujet universel. Pourquoi valoriser l’usurpation de cette conception autoritaire du sujet ? Pourquoi ne pas continuer à décentrer le sujet et ses stratégies épistémiques universalisantes ? (Butler, 2006 : 232-233)

Le cœur de la critique de Butler consiste à montrer que Wittig défend une conception naïve des rapports entre les sujets et le pouvoir : le pouvoir est pensé chez elle de manière uniquement répressive, comme ce qui empêche les sujets d’advenir. Elle défend par ailleurs l’idée qu’il existe un en dehors du pouvoir, une extériorité, une possibilité de dépasser le pouvoir et de le rejeter intégralement. C’est ainsi que l’auteure et écrivaine considère par exemple l’homosexualité comme absolument en dehors de la matrice hétérosexuelle, défendant la possibilité de penser une sexualité « post-génitale », affranchie des rapports de pouvoir, là où Butler complexifie cela :

Si la sexualité est culturellement construite dans des rapports de pouvoir existants, alors postuler une sexualité normative qui se situe avant, en dehors ou au-delà du pouvoir est une impossibilité culturelle et un rêve politiquement irréalisable, un rêve qui fait reporter au lendemain ce que l’on peut faire concrètement aujourd’hui, c’est-à-dire repenser les possibilités subversives de la sexualité et l’identité en fonction du pouvoir lui-même (Butler, 2006 : 106).

Butler se place dans le sillage des analyses de Foucault dans l’article fondateur « Deux essais sur le sujet et le pouvoir »[17], article dans lequel Foucault s’oppose à l’idée selon laquelle le pouvoir exercerait une simple force de contrainte sur les sujets : une pure contrainte relève de la relation de violence ou de force. La relation de pouvoir est définie quant à elle comme « un mode d’action qui n’agit pas directement et immédiatement sur les autres, mais qui agit sur leur action propre. Une action sur l’action, sur des actions éventuelles ou actuelles, futures ou présentes » (Foucault, 2001 : 1055).

S’appuyant sur cette redéfinition foucaldienne du pouvoir, Butler montre comment les normes que le pouvoir fait peser sur les sujets les font exister en tant que sujets en même temps qu’elles les assujettissent[18]. C’est le sens de la notion d’interpellation, c’est-à-dire d’une constitution discursive des sujets, notion que Butler emprunte à Althusser, et qu’elle développe très largement dans La vie psychique du pouvoir (Butler, 2002).

Le sujet est inauguré au moment où le pouvoir social qui agit sur lui, qui l’interpelle, qui lui confère l’existence par ces normes est implanté avec succès en son sein, au moment où le sujet devient le site de la réitération de ces normes, à travers son propre appareil psychique. (Butler, 2002 : 34)

Or Wittig, du fait d’une conception du pouvoir uniquement juridique, ne parviendrait pas à apercevoir ce rôle constitutif du pouvoir pour les subjectivités, et en particulier pour les sujets parlants. Elle en resterait ainsi à la fiction d’un sujet souverain, là où Butler s’efforce de décentrer le sujet[19].

Décentrer le sujet

Butler opère une critique radicale de l’idée de sujet souverain, c’est-à-dire d’un sujet fondateur, exerçant sa liberté en pleine conscience et qui serait en tant que sujet de l’énonciation source autonome du sens de ce qu’il dit : avec la notion d’interpellation, elle reprend à son compte les analyses d’Althusser sur la production idéologique des sujets (Butler, 2002 : 46-48) et insiste sur le fait que les sujets n’existent que dans le discours[20]. De même que Wittig, Butler se réfère à Benveniste pour penser cette subjectivation par la parole, les conditions qui permettent que l’on devienne un « je » dans le langage[21], mais elle critique l’idée wittigienne selon laquelle dire « je » suppose de se réapproprier tout le langage : cela revient à accorder des « dimensions quasi divines » à « ce fondement absolu du sujet qui dit « je » » (Butler, 2006 : 231).

Contre cela, l’auteure analyse la dépendance radicale et originelle des sujets à l’égard des discours qui les constituent. C’est ce qui constitue leur « vulnérabilité linguistique » (Butler, 2008 : 21), vulnérabilité d’autant plus forte que le discours lui-même est tramé par des relations de pouvoir et définit les limites des sujets qui seront intelligibles.

Corrélativement à cette critique de l’idée de sujet souverain, Butler conteste la notion d’actes de discours souverain, c’est-à-dire d’actes de discours qui seraient entièrement sous le contrôle des sujets qui les prononcent. Dans l’article qu’elle consacre à la figure d’Antigone (Butler, 2005) -article dans lequel elle s’intéresse au type de langage de résistance utilisée par Antigone dans son refus du pouvoir de Créon – elle montre d’une part qu’il n’est jamais possible de se libérer entièrement du langage du pouvoir, ce qui explique qu’Antigone ait recours au langage de souveraineté qui caractérise Créon, alors même qu’elle essaye de le contrer. D’autre part, elle insiste aussi sur l’impossibilité à décider a priori et une fois pour toutes du caractère offensant ou au contraire insurrectionnel d’une prise de parole, arguant de la nécessité d’une analyse contextuelle des actes de discours.

Une question surgit alors, à ce stade de notre réflexion : dans la mesure où les sujets sont toujours déjà constitués par le pouvoir, et dans la mesure où le langage lui-même ne peut jamais être dit « libre », hors des relations de pouvoir, comment peut-on encore penser une résistance au pouvoir ? Le refus par Butler de l’idée wittigienne selon laquelle on pourrait avoir recours à un langage extérieur au pouvoir, et sa critique radicale de l’idée de sujet souverain, ne vient-il pas remettre en cause la possibilité même d’une lutte contre un langage inapte à permettre l’expression de certain.e.s ?

Butler exemplifie la réponse qu’elle apporte à cette question en analysant le cas d’Antigone :

La façon dont elle [Antigone] cite le pouvoir reproduit le pouvoir en place – elle reproduit ses conventions-, mais si elle cite ainsi le pouvoir, c’est afin de produire la possibilité pour une femme d’un acte de discours politique, au nom de son désir, que délégitime radicalement l’Etat lui-même (Butler, 2005 : 108).

Bien qu’Antigone ne puisse parler qu’en reprenant le langage dominant, elle n’en conserve pas moins une certaine capacité d’agir Cela s’explique d’abord par le fait que l’auteure ne cesse d’insister sur le fait que le pouvoir ne s’exerce jamais que sur des sujets libres en tant qu’ils sont libres – pour reprendre l’expression de Foucault – et donc que la relation de pouvoir n’est jamais une relation de totale détermination : « Je ne me trouve pas en dehors du langage qui me structure, mais je ne suis pas non plus déterminée par le langage qui rend possible ce « je » » (Butler, 2006 : 48) affirme ainsi Butler dans la préface de Trouble dans le genre.

Il ne s’agit pas d’en appeler comme chez Wittig au rejet du langage dominant, mais de réfléchir à la possibilité d’une utilisation du langage dit dominant à des fins subversives, y compris par celles et ceux-là même que ce langage exclut, comme c’est le cas du personnage d’Antigone :

Je pense qu’il y a un moment où la personne qui n’est pas une personne, la famille qui n’est pas une famille doit utiliser le langage dominant, et ce d’une manière qui le détourne et le contamine afin de lui permettre de signifier quelque chose d’autre ou de différent (Butler, 2005 : 48).

La critique du  sujet souverain ne signifie donc pas l’impossibilité de penser une subversion du langage dominant, mais il s’agit de penser à nouveaux frais la puissance d’agir des sujets :

Détacher l’acte de discours du sujet souverain constitue la base d’une conception alternative de la puissance d’agir et, ultimement, de la responsabilité, conception qui reconnait pleinement la manière dont le sujet est constitué dans le langage, et la façon dont ce qu’il crée est aussi dérivé d’un autre lieu. (Butler, 2008 : 36-37)

Repenser la possibilité de lutter contre le langage par le langage : la subversion performative

Si donc Butler a rompu totalement avec l’idée de sujet souverain – insistant sur le caractère décentré, disloqué de subjectivités toujours déjà constituées par le pouvoir -, elle n’a pas pour autant renoncé à la possibilité de penser des subjectivités en lutte, et notamment en lutte contre le langage dominant. Au modèle wittigien de la « libération », Butler substitue la possibilité de la « resignification », c’est-à-dire de la reprise subversive du langage dominant.

Subversion et performativité

Cette subversion est rendue possible précisément parce qu’il n’y a pas d’actes de discours souverain et qu’ainsi un terme ou un discours ne peuvent jamais être dits a priori injurieux ou subversifs. Une insulte par exemple peut être réappropriée et resignifiée, et par la même dissociée de son caractère blessant : c’est notamment ce qui s’est passé avec le terme « queer » (Eribon, 2003 : 393-398) qui d’une insulte offensante est devenue une identité revendiquée. Butler insiste sur cette ouverture constante du futur de la signification : un terme n’est jamais défini une fois pour toutes, il est redéfini à chaque fois qu’il est utilisé, et cette redéfinition répétée laisse ouverte la possibilité d’une variation de son sens :

L’intervalle qui sépare différentes occurrences d’un même énoncé rend non seulement possible la répétition et la resignification de cet énoncé, mais indique de plus comment des mots peuvent, avec le temps, être disjoints de leur pouvoir de blesser et recontextualisés sur des modes plus positifs (Butler, 2008 : 36).

Cette idée d’une répétitition incessante des énoncés conduisant à leur possible variation est centrale pour comprendre le concept butlerien de performativité du langage[22].

L’exemple de la catégorie de « femmes » : antidescriptivisme et définition d’une politique de l’identité non-essentialiste

Prenons comme exemple de cette possibilité d’une reprise subversive du langage du pouvoir l’usage fait par Butler de la catégorie de « femmes », catégorie extrêmement problématique car essentialisante, naturalisante et formulée dans un langage substantialiste. Doit-on rompre avec cette catégorie, au risque de rendre difficile la possibilité de penser une lutte en commun, ou se le réapproprier pour la subvertir ? Le cas échéant, comment cela est-il possible ?

Il s’agit ainsi de réentendre la question directrice de ce travail : « Les femmes peuvent-elles parler ? » en posant plus directement le problème de la prise de parole des « femmes », c’est-à-dire la question de la mobilisation d’une catégorie identitaire comme celle de « femmes » à des fins de lutte.

La question centrale qui parcourt Trouble dans le genre est celle de la possibilité ou non de mener une lutte féministe en tant que « femme », alors même que l’objet de la lutte consiste à refuser les réifications et essentialisations de cette catégorie identitaire, en en montrant le caractère discursivement construit[23]. En problématisant la catégorie de femmes comprise comme un effet du pouvoir, Butler complexifie la possibilité d’une critique du pouvoir et d’une libération. Cette dernière ne peut consister à demander des droits en tant que femmes, car cette revendication elle-même est opérée dans les termes définis par le pouvoir. La solution mise en évidence par Butler consiste à refuser l’ancrage ontologique ou identitaire d’une catégorie comme celle de « femmes[24] ». Mais en quel sens alors est-elle prise ?

Butler insiste sur la possibilité de mobiliser la catégorie « femmes » tout en refusant qu’elle renvoie à une quelconque identité substantielle réelle. Elle considère ainsi que « l’efficacité politique du signifiant ne dépend pas de sa capacité à représenter ; il ne représente pas des sujets préexistants, pas plus qu’il n’exprime des intérêts qui lui seraient antérieurs » (Butler, 2009 : 212).

Elle emploie ici le terme de « représentation », mais en lui donnant un sens spécifique, en refusant de penser la représentation au sens de la lieutenance, la délégation de parole, mais en un sens fort : le représentant fait être le représenté, l’acteur précède l’auteur et le fait être. C’est à ce modèle de la représentation que souscrit Butler, ce qui implique de penser une forme de performativité de la représentation, performativité qui  fonctionne à même le langage.

L’auteure précise son analyse dans le dernier chapitre de Ces corps qui comptent (Butler, 2009), chapitre dans lequel elle pose la question de savoir comment penser un usage non-excluant de la catégorie identitaire de « femmes ». Butler se réfère à la position de Slavoj Žižek qui, dans son ouvrage The Sublime object of Ideology (Žižek, 2009), propose de repenser les revendications d’identité comme des « sites fantasmatiques ». L’idée de Žižek consiste à affirmer que certes aucun signifiant ne peut être radicalement représentatif, pour toutes les raisons que nous avons rappelées- et aussi en raison de certains arguments tirés de la psychanalyse – mais qu’un tel signifiant « produit l’attente d’une unité, d’une reconnaissance entière et définitive, qui ne peut jamais être comblée » (Butler, 2009 : 195). Cela signifie donc que l’incapacité des catégories identitaires à inclure l’ensemble des sujets qu’elles prétendent rassembler est non pas ce qui les invalide, mais ce qui permet d’en définir un usage non- excluant. Butler s’empare de cette thèse défendue par Zizek pour redéfinir les catégories prétendument identitaires et met ainsi en évidence une forme de performativité à l’œuvre dans l’usage de ces catégories :

[le signifiant politique est] « un terme vide, un terme non représentationnel dont la vacuité sémantique fournit l’occasion d’une accumulation d’investissements fantasmatiques et qui, du fait qu’il est le site de tels investissements, détient le pouvoir de rallier et de mobiliser, et même de produire les groupes politiques qu’il paraît représenter » (Butler, 2009 : 202).

D’un point de vue strictement linguistique on constate donc que Butler, en reprenant les thèses de Žižek, ainsi que celles de Laclau et Mouffe qu’elle discute dans ce même chapitre (Laclau et Mouffe, 2008)[25], propose une défense de « l’antidescriptivisme », seule théorie linguistique permettant de formuler une politique de l’identité anti-essentialiste. Les catégories identitaires comprises comme performatives permettent de dépasser l’opposition entre signification et dénotation dans la mesure où elles ont leur propre référent.

Enfin, à la fin de ce chapitre, Butler tire les effets de sa redéfinition des catégories identitaires de façon non essentialisante en proposant une réflexion sur l’expérience de non-inclusion au sein d’une catégorie : elle en appelle à « politiser la désidentification ». Prenons l’exemple de femmes racisées ne se sentant pas prises en compte dans les revendications de certains groupes féministes. Cette expérience doit être « politisée », c’est-à-dire qu’il faut prendre cet échec de l’identification comme « le point de départ de l’affirmation plus démocratique d’une différence interne » (Butler, 2009 : 223). En d’autres termes, les catégories identitaires, points de ralliement pour l’action politique, sont des catégories non-essentialisantes et par là-même ouvertes, sans cesse redéfinies de manière à être plus inclusives. D’où la redéfinition de la catégorie « femmes » dans les lignes qui closent le chapitre comme « un site de contestation permanente, ou un site féministe de combat », puisqu’il s’agit d’une catégorie « qui ne peut jamais être fermée et ne doit jamais l’être » (Butler, 2009 : 223).

 


Autrice


Elise Huchet
Université de Paris (LCSP)
[elise.huchet@gmail.com]

 


Œuvres citées


  • ABBOU, Julie (consulté le 30 mars 2017), « (Typo)graphies anarchistes. Où le genre révèle l’espace politique de la langue », http://mots.revues.org/22637
  • BENVENISTE, Emile, « De la subjectivité dans le langage », in Problèmes   de   linguistique   générale, 1, Paris, Gallimard, 1966 [1958]
  • BOURCIER, Marie-Hélène et ROBICHON Suzette (éd.), Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes: autour de l’œuvre politique, théorique et littéraire de Monique Wittig ; actes du colloque des 16 – 17 juin 2001, Columbia University, Paris, Paris, Éditions Gaies et Lesbiennes, 2002
  • BOURQUE, Dominique, Ecrire l’inter-dit : la subversion formelle dans l’œuvre de Monique Wittig, Paris, L’Harmattan, 2006.
  • BUTLER, Judith, Trouble dans le genre : le féminisme et la subversion de l’identité, Cynthia Kraus (trad.), Paris, la Découverte, 2006 [1990].
  • BUTLER, Judith, Ces corps qui comptent : de la matérialité et des limites discursives du sexe, Charlotte Nordmann (trad.), Paris, Éditions Amsterdam, 2009 [1993].
  • BUTLER, Judith, Le pouvoir des mots: politique du performatif, Charlotte Nordmann (trad.), Paris, Editions Amsterdam, 2008 [1997].
  • BUTLER, Judith, La vie psychique du pouvoir, Brice Matthieussent (trad.), Paris, Editions Léo Scheer, 2002 [1997].
  • BUTLER, Judith, Humain, inhumain : le travail critique des normes : entretiens, Jérôme Vidal et Christine Vivier (trad.), Paris, Editions Amsterdam, 2005.
  • BUTLER, Judith, Le Récit de soi, Bruno Ambroise et Valérie Aucouturier (trad.), Paris, Presses universitaires de France, coll. « Pratiques théoriques », 2007 [2005].
  • CHAKRABARTY, Dipesh, Provincializing Europe: Postcolonial Thought and Historical Difference, Princeton University Press, 2008
  • CHETCUTI, Natacha, GRECO, Luca, La Face cachée du genre : langage et pouvoir des normes, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2012
  • CHETCUTI, Natacha, « De « On ne naît pas femme » à « On n’est pas femme ». De Simone de Beauvoir à Monique Wittig », Genre, sexualité & société, no 1, 29 juin 2009
  • ELMIGER, Daniel (consulté le 30 mars 2017), « Binarité du genre grammatical – binarité des écritures ? », http://mots.revues.org/22624
  • ERIBON, Didier, Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Paris, Larousse, 2003
  • FOUCAULT, Michel, (éd.), Herculine Barbin dite Alexina B. présenté par Michel Foucault, Paris, Gallimard, 1978.
  • FOUCAULT, Michel, « Le sujet et le pouvoir », Dits et Ecrits II, Paris, Gallimard, 2001, texte n°306
  • HARDING, Sandra, The feminist standpoint theory reader: intellectual and political controversies, New York, Routledge, 2004.
  • HARTSOCK, Nancy, Money, sex and power: toward a feminist historical materialism, New York, Longman, 1983
  • LACLAU, Ernesto ; MOUFFE, Chantal, Hégémonie et stratégie socialiste, J. Abriel (trad.), Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2008
  • MATHIEU, Nicole-Claude, L’Anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté-femmes, 1991
  • MICHARD, Claire, Le Sexe en linguistique. Sémantique ou zoologie ?, Paris, L’Harmattan, 2002
  • MICHARD, Claire, (consulté le 10.09.2018), ≪ Genre et sexe en linguistique : les analyses du masculin générique≫, https://www.persee.fr/doc/mots_0243-6450_1996_num_49_1_2120
  • NIETZSCHE, Friedrich, Par-delà bien et mal, Patrick Wotling (trad.), Paris, Gallimard, 2000
  • SABOT, Philippe, « Sujet, pouvoir, discours. De Foucault à Butler, en passant par Bourdieu », Materiali foucaultiani, II, n. 4, 2013, p. 141-163
  • SAID, Edward, L’orientalisme: l’Orient créé par l’Occident, Catherine Malamoud et Claude Wauthier (trad.), Paris, Editions du Seuil, 1997.
  • SPIVAK, Gayatri Chakravorty, Les subalternes peuvent-elles parler ?, Jérôme Vidal (trad.), Paris,  Editions Amsterdam, 2009.
  • WITTIG, Monique, Les Guérillères, Paris, Les Editions de Minuit, 1969
  • WITTIG, Monique, L’Opoponax, Paris, Les Editions de Minuit, 1983
  • WITTIG, Monique, La pensée straight, Paris, Editions Amsterdam, 2007
  • ZIZEK, Slavoj, The Sublime Object of Ideology, New-York, Verso, 2009

 


Notes


[1] Cette question est posée en référence à l’ouvrage fondateur de Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ? (Spivak, 2009) Elle nous invite d’une part à une analyse des formes de domination en termes de genre dont le langage est porteur, et d’autre part à problématiser la catégorie de « femmes » elle-même, ainsi que nous le montrerons à la fin de cet article.

[2] Notons toutefois que Wittig ne défend pas pour autant l’idée que la transformation des formes et des structures linguistiques serait suffisante pour une transformation des rapports de domination, ce qui serait une compréhension tout aussi naïve de la relation entre langue et vision du monde.

[3] Lorsque nous parlons des « femmes » dans cette discussion de la pensée de Wittig, il faut entendre cette catégorie non comme une catégorie identitaire ou essentialiste au sens où les femmes seraient un « groupe naturel », mais comme une classe sociale. Les femmes constituent une classe sociale en lutte contre celle des hommes et c’est en tant que classe qu’elles doivent lutter ensemble pour l’abolition de cette classe. Wittig défend cette thèse notamment dans l’article « On ne naît pas femme » publié dans La pensée straight.

[4] Cette thèse peut paraître extrêmement surprenante : ne signifie-t-elle pas un oubli de la matérialité du corps ? Comment peut-on réduire l’ordre de la matérialité à du discursif ? Butler pose justement cette question centrale dans Trouble dans le genre lorsqu’elle commente les positions de Wittig dans le chapitre « Monique Wittig : désintégration corporelle et sexe fictif » : « Y a –t-il un corps « physique » avant le corps appréhendé par la perception ? Impossible de trancher pareille question. » (Butler, 2006 : 228)

[5] Sur cette thèse complexe de la construction discursive de la matérialité – que Butler défend à partir du commentaire de l’œuvre de Wittig – et sur les critiques nombreuses qui en ont été faites, on peut se référer à l’ouvrage que Butler a rédigé après Trouble dans le genre pour préciser sa position, Ces corps qui comptent, et notamment à la préface de l’ouvrage.

[6] Nous écrivons « auteure » et non « auteur » bien que Wittig exprime explicitement sa méfiance à l’égard de la féminisation des noms, tendance qui conduit selon elle à un renforcement des genres et non à leur abolition.

[7] « Car le genre est la mise en vigueur de la catégorie de sexe dans le langage, il a la même fonction que la déclaration de sexe dans le statut civil » (Wittig, 2007 : 106)

[8] « La catégorie de sexe est une catégorie politique qui fonde la société en tant qu’hétérosexuelle. En cela, elle n’est pas une affaire d’être mais de relations (car les « femmes » et les « hommes » sont le résultat de relations) » (Wittig, 2007 : 38-39).

[9] Sur les différentes stratégies subversives mises en place par Wittig dans ses romans, nous renvoyons à l’ouvrage suivant : Dominique Bourque, Ecrire l’inter-dit : la subversion formelle dans l’œuvre de Monique Wittig, Paris, L’Harmattan, 2006.

Par ailleurs, il importe d’insister sur le fait que la réflexion théorique de Wittig est indissociable de ses expérimentations littéraires et que nous ne passons ici rapidement sur cette dimension littéraire de l’œuvre de Wittig que parce que ce n’est pas directement l’objet de notre analyse.

[10] Notons que Butler ne met pas pour autant de côté la difficulté d’une prise de parole au niveau individuel, bien qu’elle change de perspective par rapport à Wittig. Le problème de la difficulté à se dire est posé à nouveaux frais dans l’ouvrage Le récit de soi.

[11] Rappelons que les femmes sont selon Wittig des  sujets relatifs dans la mesure où la catégorie de sexe qui s’applique particulièrement à elles leur dénie le droit à l’universalité.

[12] É. Benveniste, « De la subjectivité dans le langage », in Problèmes   de   linguistique   générale, 1, Paris, Gallimard, 1966 [1958], p.259-260.

[13] Le titre original est le suivant : Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity.

[14] On se réfèrera sur ce point aux analyses du premier chapitre de Trouble dans le genre consacrées au problème de l’identité personnelle dans la section « Identité, sexe et métaphysique de la substance » (pages 83 à 96).

[15] Sur ce point, on pourra se référer aux pages 90-91 de Trouble dans le genre, ainsi qu’à l’article de Michel Haar, « Nietzsche and Metaphysical Langage » auquel Butler elle-même renvoie.

Michel Haar, « Nietzsche and Metaphysical Language », in David Allison (éd.), The New Nietzsche : Contemporary Styles of Interpretation, New York, Delta, 1977.

[16] Cette critique est formulée entre autres dans l’aphorisme 17 de Par-delà bien et mal. Le lien entre langage, ontologie et fiction est également au cœur de l’opuscule de jeunesse de Nietzsche « Vérité et mensonge en un sens extra-moral ».

Par ailleurs, notons que cette thèse de fictions d’origine linguistique prises pour du réel n’est pas propre à Nietzsche. On en trouverait beaucoup d’illustrations dans l’empirisme anglais, et notamment chez Hume.

[17] Ce texte a d’abord été publié en 1983 dans l’ouvrage de H. Dreyfus et P. Rabinow Michel Foucault : Beyond Structuralism and Hermeneutics, puis repris dans les Dits et écrits.

Michel Foucault, Dits et écrits II, Paris Gallimard, 1994 [1982], texte 306.

[18] Nous renvoyons sur ce point à l’article de Philippe Sabot « Sujet, pouvoir, discours. De Foucault à Butler en passant par Bourdieu », in Materiali foucaultiani, vol. II, n. 4 (2013), pp 141-163.

[19] Butler oppose ainsi au sujet cognitif souverain présupposé par Wittig un sujet clivé : « Le j/e du Corps lesbien est censé établir la lesbienne non comme un sujet clivé mais comme le sujet souverain qui peut mener, sur le plan linguistique, la guerre contre un « monde » qui a lancé une attaque sémantique et syntaxique contre la lesbienne » (Butler, 2006 : 236).

[20] Sur ce point, nous renvoyons à l’entretien intitulé « Changer de sujet : la resignification radicale » publié dans le recueil Humain, inhumain (Butler, 2005) : Butler insiste sur la filiation lacanienne de sa thèse d’une existence discursive des sujets et de l’idée selon laquelle le sujet à la fois utilise le langage et est utilisé par lui.

[21] Nous renvoyons sur ce point à l’introduction de l’ouvrage Le pouvoir des mots, et plus précisément à la partie intitulée « l’action injurieuse des noms ».

[22] Nous renvoyons sur ce point au travail de Bruno Ambroise, et notamment à l’article suivant : « Judith Butler et la fabrique discursive du sexe », Raisons politiques, vol. no 12, no. 4, 2003, pp. 99-121.

On constate une évolution de la pensée de Butler dans sa façon d’envisager le concept de performativité. Elle affirme d’ailleurs n’avoir cessé de travailler sur ce concept et de le reformuler (Butler, 2006 : 35). Si dans Trouble dans le genre, par l’interprétation derridienne de la nouvelle de Kafka Devant la loi, Butler insistait sur la performativité du langage comme instrument par lequel le pouvoir crée les identités, elle montre dans le dernier chapitre de Ces corps qui comptent comment il est possible de penser une « politique du performatif », c’est-à-dire une utilisation critique du pouvoir performatif de la langue à des fins subversives.

Dans cette reconceptualisation de la notion de « performatif », Butler prête toute son attention à la répétition à l’œuvre dans la performativité : « Je fais ensuite un pas de plus, à partir d’une réécriture d’Austin inspirée par Derrida, en suggérant que cette production a toujours lieu dans les faits à travers une certaine répétition et re-citation » (Butler, 2009 : 36).

Or cette idée de répétition est importante car c’est à partir d’elle que Butler pense une possibilité de subvertir la production des identités opérée par le pouvoir.

[23] Remarquons donc que la catégorie « femmes » n’est plus comprise ici comme chez Wittig comme une classe sociale, mais bien comme une catégorie identitaire discursivement constitué. Refuser l’essentialisme et les constructions du pouvoir devraient nous inciter à nous débarasser de cette catégorie, mais la question est alors celle de savoir si l’on peut toujours penser un sujet du féminisme. Sur ce problème, Butler évolue. Elle semble dans certains textes adhérer à la possibilité d’un essentialisme stratégique (Spivak, 1990 ; Butler, 2005), puis défendre l’idée d’une catégorie ouverte à la resignification (Butler, 2009).

[24] On note toutefois que Wittig déjà, en définissant « les femmes » comme une classe sociale, luttant pour son abolition en tant que classe, échappe à une définition identitaire de cette catégorie.

Si nous avons insisté ici sur la critique que Butler formule à l’égard de Wittig, il ne faut toutefois pas perdre de vue l’anti-essentialisme radical défendu par Wittig. D’où notamment sa critique de l’idée d’une « écriture féminine ».

Dans un article qui ouvre le recueil La Pensée Straight intitulé « Wittig La Politique », Marie-Hélène Bourcier insiste sur la façon dont Wittig se sert de catégories identitaires de manière non-essentialiste. Elle parle d’un « geste identitaire paradoxal » qui caractériserait Wittig : « elle a ouvert un espace identitaire lesbien en faisant de la lesbienne ce site de dé-nomination et de dés-identification radical » (Wittig, 2007 : 34).

[25] Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste, trad. de J. Abriel, Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2008.