Fenêtre sur Biarritz 2019 (30 septembre-6 octobre)

        

Cette année, ce n’était pas un pays en particulier qui était à l’honneur au 28e festival Biarritz Amérique latine, mais une région, une partie du festival rendant hommage à la Patagonie. Nous commençons notre rubrique par l’évocation de ce « focus ».

FOCUS PATAGONIE

Les films présentés dans ce cadre n’étaient pas en compétition (certains l’avaient été lors d’éditions antérieures) : Chubut, Libertad y Tierra (Carlos Echeverría, Argentine), El Invierno (Emiliano Torres, Argentine), El Viento sabe que vuelvo a casa (José Luis Torres Leiva, Chili), Escribir desde el sur del mundo (Ignacio Masllorens, Argentine), Le Bouton de nacre (Patricio Guzmán, Chili), Los Jóvenes muertos (Leandro Listorti, Argentine), Minga (Malala Lekander, Argentine), Patagonia Tropical (programme de courts-métrages proposé par Ignacio Masllorens et Paula Michaels (Argentine, Colombie, Chili), Rey (Niles Atallah, Chili), Zona Franca (Georgi Lazarevski, France, Chili).

Ce focus Patagonie comportait aussi des rencontres littéraires : Mempo Giardinelli et Cristián Perfumo, ainsi qu’un hommage à Francisco Coloane et une conférence de Néstor Ponce.

Nous ne rendons compte ici que de la rencontre avec Cristián Perfumo.

Rencontre avec Cristián Perfumo

Elle est animée par Serge Fohr. Ce dernier commence par rappeler qu’elle a lieu dans le cadre du focus sur la Patagonie, 1million d’habitants pour l’Argentine sur 1.800.000 km2, et par présenter le jeune auteur comme un « OVNI », par sa jeunesse et son approche atypique de la littérature. Enfant des réseaux sociaux et du web, il a un parcours original. Il est originaire de la côte, zone plus importante mais moins touristique que celle des Andes, que les Argentins appellent la estepa, plus précisément d’une petite ville, Puerto Deseado, à 2.000 km de Buenos Aires (où vit un tiers de la population). En Patagonie est née la vocation des écrivains voyageurs : Blaise Cendrars, Bruce Chatwin notamment. Cendrars écrivait : « Il n’y a plus que la Patagonie qui convienne à mon immense tristesse. » Francisco Coloane, l’écrivain chilien auquel un hommage est rendu lors de ce festival, dans son roman le plus célèbre, Cap Horn, a écrit : « Même les oiseaux se transforment en bêtes sauvages dans ces contrées. » Et dans un roman de Cristián Perfumo, on lit : « Il n’y a rien de plus facile que de se défaire d’un corps en Patagonie. » Toi, tu es patagónico, tu veux que tes lecteurs connaissent ta région, même si l’on n’a pas forcément envie d’y aller en te lisant : des meurtres, des enlèvements… Pourquoi ce goût pour le roman policier ?

C.P. Tout d’abord, bonjour, j’essaierai pour la prochaine fois d’apprendre un peu de français. Pour cette fois, merci à la traductrice. En Patagonie, il y a effectivement beaucoup de lieux inhospitaliers où pouvoir cacher un corps, et beaucoup d’histoires sombres, ou mystérieuses, peuvent s’y dérouler. Par ailleurs, comme je suis de là-bas, je connais très bien la région et il m’est facile d’y situer mes histoires. Comme lecteur, j’ai toujours aimé les thrillers, les romans policiers, les romans noirs, et donc quand je me suis risqué à écrire, mon choix s’est porté sur le genre que j’aimais lire.

S.F. Cristián a publié cinq romans, dont un seul, le deuxième, est pour l’instant traduit en français, Où j’ai enterré Fabiana Orquera. À un moment, il a publié sur Amazon, mais il vient d’être récupéré par la plus grande boîte éditoriale au monde, qui est Penguin Random House. Son premier roman s’intitule Le Secret submergé (2011), sur une corvette qui a sombré tout près de Puerto Deseado au 18e siècle, lieu où il a enterré aussi Fabiana Orquera en 2014, et ont suivi Cazador de farsantes (Chasseur de charlatans, en 2015), El coleccionista de flechas, en 2017, publié sur Amazon, et son dernier roman, qui s’appelle Rescate gris. Ce titre n’est pas facile à traduire, parce que rescate veut dire à la fois rançon et sauvetage. Il n’écrit que sur la Patagonie, que paradoxalement, il a quittée depuis longtemps. Peux-tu nous retracer ton parcours ?

C.P. À Puerto Deseado, il n’y avait pas d’établissement universitaire, et à l’âge de dix-huit ans, je suis parti à 300 km au nord, à Comodoro Rivadavia, une ville d’environ 180.000 habitants, et là-bas, j’ai étudié l’informatique. J’ai créé une entreprise, avec un associé, mais j’avais toujours conservé l’envie de voyager, une envie motivée par la curiosité. Donc, j’avais deux options : travailler beaucoup, essayer de gagner de l’argent et voyager ensuite, ou bien voyager tout de suite. À l’université, j’avais de bonnes notes, donc j’ai demandé une bourse dans différentes universités, Mexico, Londres, Berlin… Et finalement, je fus accepté à Barcelone, un endroit fantastique. Une partie du dernier roman de Dan Brown, Origine, se passe dans ce lieu à Barcelone, où un énorme ordinateur se trouve dans une ancienne église. J’ai donc passé du temps là-bas, où j’ai fait mon doctorat, j’ai connu ma femme, et ensuite nous avons décidé tous les deux d’aller en Australie. Nous y avons vécu presque sept ans, ensuite un peu à Porto Rico et nous sommes rentrés à Barcelone.

S.F. Malgré tous ces voyages, tu situes tous tes romans en Patagonie et presque toujours, à Puerto Deseado.

C.P. Je crois tout d’abord que dans mon cas, c’est plus avantageux de situer mes romans en Patagonie, parce que c’est la zone que je connais le mieux et surtout celle qui est le moins connue, le moins racontée, et donc c’est un endroit privilégié. Et par ailleurs, c’est une façon de garder le contact avec mes racines.

S.F. On va entrer dans le vif du sujet, le détail des romans. Les intrigues de tes romans sont à la fois assez simples, avec trois ou quatre personnages, et l’importance de l’environnement, qui influe sur la psychologie des personnages. Peux-tu nous parler du premier roman, Secreto sumergido, que tu as écrit en 2011, le seul qui fasse allusion à un événement réel ?

C.P. Effectivement, un des protagonistes de cette histoire me l’a racontée, dans un bar à vins assez sélect : c’était un soir dans la semaine et il n’y avait pas de clients. J’ai dit à ma femme : « Ce type que tu vois, le patron du bar, quand il avait dix-sept ans, a trouvé un bateau qui était au fond de l’eau depuis deux siècles. » Tous ceux qui connaissent Puerto Deseado connaissent l’histoire, car il y a un musée avec les objets qui ont été remontés. Ce soir-là, un verre de Malbec devant lui, il a commencé à nous raconter en détail ce qui s’était passé. Avant cette découverte, il n’y avait pas eu d’archéologie marine en Argentine. Je connaissais l’histoire, mais je suis tombé sous le charme quand je l’ai entendu raconter. C’est ainsi qu’est né ce récit.

S.F. Après, on entre dans le roman de véritable fiction, Où j’ai enterré Fabiana Orquera. En France, on a une image de la Patagonie avec le gaucho, l’éleveur à cheval, qui mange el asado, et c’est une région d’hommes virils. Et pourtant, dans ce roman, le personnage principal est une femme. Dans El coleccionista de flechas, les femmes aussi jouent un rôle prépondérant.

C.P. À chaque roman, j’aime me proposer un défi : avec le premier livre, le défi était tout simplement d’écrire un roman ; avec le deuxième, d’écrire selon plusieurs temporalités, et avec le troisième (El coleccionista…), du point de vue d’une femme. À l’exception des conditionnements imposés par la société, je crois que les hommes et les femmes sentent les choses de la même façon. J’ai donc essayé, sans stéréotypes, de montrer comment une femme peut vivre les événements, en étant dans un contexte policier : dans un monde dominé par les hommes, Laura Badía est une criminologue qui enquête.

S.F. Ton autre roman, celui qui est traduit en français, est assez particulier, avec plusieurs personnages. Il présente aussi l’intérêt, partagé avec d’autres romans, d’une abondance de détails ethnologiques ou ethnographiques, par exemple sur la faune et la flore, mais aussi sur les coutumes : dans Cazador de farsantes, on parle beaucoup des guérisseurs en Patagonie. Dans El coleccionista…, les flèches ont un rôle très important.

C.P. En effet, c’est un détail très typique de la Patagonie de collectionner les pointes de flèches. Peut-être ne devrait-on pas le faire, pour préserver le patrimoine historique. Mais là-bas, il n’y a pas beaucoup de passe-temps, et en revanche, il y a d’énormes étendues de plaine (dans ma région, 5 hectares pour une seule brebis !), par exemple un champ peut avoir 20.000 hectares, avec 3 ou 4.000 têtes de bétail. Donc, un des hobbies des immigrants qui arrivèrent à la fin du 19e siècle ou au début du 20e, était de chercher les pointes de flèches des autochtones qui s’appelaient Tehuelches. Ils chassaient surtout le guanaco, un animal un peu comme le lama, et donc il est encore possible de trouver des flèches de cette époque révolue. Au travers des générations, une famille accumule de nombreuses flèches et il y a parfois des collections incroyables. La vente de ces objets est, bien sûr, strictement interdite. Et j’ai eu cette idée : là où il y a des collectionneurs, il y a un marché noir. J’ai suivi cette idée jusqu’au bout, en pensant qu’une collection très riche pourrait être la cause d’un homicide. Le point de départ de ce roman est donc un cadavre et la disparition d’une collection de pointes de flèches.

S.F. Je voudrais qu’on reste un peu sur ce livre, en rappelant qu’il a obtenu le Prix Amazon en 2017 : il faut savoir que tous les ans, Amazon reçoit 1.700 ou 1.800 titres. C’est une démarche assez particulière : si l’on compare avec le cinéma, c’est un peu comme la différence avec les films qui sortent en salles et ceux qui sortent sur Netflix. Tu peux nous expliquer la raison de ta démarche ?

C.P. D’abord, je n’imaginais pas que mes livres puissent intéresser d’autres gens que ma famille et mes amis. Donc, lorsque j’ai écrit mon premier livre, j’ai fait un petit tirage sur papier et j’ai eu la chance de pouvoir le présenter dans le musée où se trouvent les objets de la corvette dont je parle dans le roman. Ensuite, j’ai envoyé mon livre à une maison d’édition, sans aucune recommandation, et j’attends toujours la réponse. Mais j’ai découvert que j’avais ouvert la porte à l’auto-publication. Vous me direz que ce système engendre la publication de beaucoup de choses très mauvaises, et c’est vrai. Mais sur Internet, parmi beaucoup de choses mauvaises, nous sommes capables d’en trouver des bonnes. Cela arrive pour les films comme pour les livres. Ces deux éditions, le livre sur papier et le livre en édition numérique, ont gagné du terrain progressivement. J’ai reçu des messages de lecteurs de Norvège (quelqu’un qui était sur une plate-forme pétrolière où l’on s’ennuie ferme et où on lit beaucoup), d’un Espagnol qui vivait à Saint-Pétersbourg aussi, et donc cela est venu comme ça. La seule chose qui compte, c’est le lecteur, et ma façon de me connecter à lui a été celle-là. Maintenant, avec Rescate gris, je vais faire un saut dans le monde de l’édition traditionnelle, et je verrai le résultat.

S.F. Il y a un seul personnage qui revient dans tes romans, qui est l’officier Debarnot, qu’on trouve dans Le collectionneur de flèches et Rescate gris.  Je me suis demandé si tu allais faire comme Agatha Christie avec son Hercule Poirot, ou Fred Vargas avec son Adamsberg, ou Padura et son Mario Conde. Qu’en est-il ?

C.P. J’aime beaucoup introduire des références, qui sont comme des clins d’œil d’un livre à l’autre. Mais quand je termine un livre, je l’ai relu tant de fois que je suis un peu fatigué des personnages. Au début du processus d’écriture, on a de nombreuses idées, mais après, vient la phase où le livre a besoin d’être poli, retravaillé, c’est un travail plus fastidieux, et en général, à ce moment-là, te vient une idée pour un autre roman qui te semble être la meilleure idée du monde. Le roman que je suis sur le point de finir ne m’intéresse plus, celui qui compte, c’est le prochain. C’est pourquoi je ne me pose pas la question de reprendre les mêmes personnages pour le roman suivant. Peut-être est-ce parce que je n’ai pas encore rencontré ce personnage avec lequel je pourrais cohabiter au cours de nombreux romans. Le jour où je le rencontrerai, je l’adopterai, parce qu’en termes de développement du personnage, on peut parvenir à un résultat bien supérieur à ce que l’on peut réussir à l’intérieur d’un seul roman. Mais pour l’instant, cela ne m’est pas encore arrivé.

S.F. Je voudrais qu’on aborde Rescate gris, le dernier roman, qui a gagné le Prix Clarín, dont on sait que c’est le plus grand quotidien argentin, l’un des plus grands d’Amérique latine. Quand tu dis « gris », tu parles des cendres qui sont arrivées du volcan Hudson, qui est à la frontière du Chili, et dont les cendres ont parcouru près de 1000 km pour se déposer sur la ville de Puerto Deseado. Tu as dit de ce livre qu’il n’était pas le plus noir, mais le plus sombre, de tes romans.

C.P. La partie où je parle des cendres, c’est réel, nous l’avons vécu, en 1991, il n’y avait pas Internet ni de source rapide d’information, et tout était recouvert de cendres, on aurait dit la fin du monde. On ne savait pas ce qui se passait, jusqu’à ce qu’on entende les commentaires à la radio. Les cendres du volcan en éruption avaient recouvert un territoire grand comme l’Autriche. À mesure qu’on s’éloignait du volcan, les cendres étaient de plus en plus fines. Le début du livre correspond à ce moment : quelqu’un se réveille, voit ce paysage étrange et inconnu, et ne trouve plus trace de sa femme. Il reçoit un appel téléphonique exigeant de récupérer ce qu’il a volé contre la libération de sa femme. Mais lui n’a rien volé. Dans la réalité, c’est amusant de voir que beaucoup de gens conservent un petit flacon avec des cendres du volcan en souvenir, mais que si le toucher et même le goût sont semblables, l’odeur a disparu.

S.F. Ce que l’on voit aussi dans le roman, ce sont les liens familiaux.

C.P. En Patagonie, les familles se dispersent un peu. Beaucoup de jeunes s’en vont, et s’ils reviennent, il n’y a pas de travail dans tous les secteurs de l’économie. Mais les drames familiaux existent comme partout ailleurs, ce n’est ni plus facile ni plus difficile, même si nous passons beaucoup de temps enfermés à cause du climat, ce qui fait que des choses sans grande importance peuvent vite se transformer en obsession.

S.F. Peux-tu nous parler de la dureté de ce roman ?

C.P. Dans chaque roman, j’aime explorer quelque chose de différent : dans El coleccionista de flechas, j’avais écrit de façon assez classique, et là, je voulais sortir du polar classique, que le protagoniste ne soit pas policier, pour qu’il puisse faire beaucoup de choses qu’un officier de la loi ne peut pas faire. Et comme il s’agit d’un enlèvement, l’histoire est dure. La réponse aux questions : pourquoi est-elle séquestrée ? Que va-t-on lui faire ? n’est jamais très jolie.

S.F. On peut quand même écrire sur la Patagonie sans parler de meurtres, d’enlèvements, de folie…

C.P. Pour moi, non. Bien sûr, on trouve des romans romantiques, historiques… Mais pour moi, la Patagonie est un décor fascinant, où j’aime situer ce genre de récits. On pourrait aussi y situer des récits de science-fiction.

S.F. Ton sixième roman est-il terminé ?

C.P. Quasiment. C’est un roman qui appartient au genre des romans de braquages, mais je ne veux pas révéler avant le lancement du livre ce qui est volé dans l’histoire.

S.F. C’est un autre secret enfoui…

C.P. Oui, mais sans eau !

S.F. Je rappelle que la Patagonie, c’est très grand : on y passe des pâturages alpins au désert des Tartares. Imagines-tu situer un jour tes histoires dans un autre cadre ?

C.P. Pour le moment, les histoires qui me semblent le plus puissantes me semblent devoir avoir la Patagonie pour cadre, mais cela peut changer. En tout cas, j’aimerais situer une histoire dans une autre partie de la Patagonie, dans les Andes, car c’est un paysage complètement différent.

La parole est ensuite au public. Quelqu’un demande si le nom de Perfumo est un pseudonyme littéraire, et il lui est répondu que non, que c’est une chance pour un écrivain d’être né avec un nom pareil. Serge Fohr rappelle aussi que c’était le nom d’un grand footballeur argentin. À la question de savoir s’il a écrit sur la situation des peuples aborigènes, Perfumo répond que c’est une question épineuse, qu’il faut étudier en détail avant de pouvoir en parler. L’Australie par exemple, n’a demandé pardon aux peuples originaires pour les destructions infligées, qu’en 2010. Le gouvernement argentin ne l’a pas fait, et d’autres gouvernements d’Amérique latine non plus. C’est un des aspects de son pays qu’il aimerait pouvoir aborder, en se documentant suffisamment. L’auteur termine en disant qu’il aime communiquer avec le public et l’encourage à lui laisser des commentaires sur son site, que les romans lui plaisent ou pas, ajoutant que les critiques argumentées sont fort utiles, et remercie les présents pour cet échange.

Rencontres universitaires de l’IHEAL (Première partie)

C’est la douzième fois qu’Olivier Compagnon anime ces rencontres. Cette année, il s’agit d’une rupture par rapport aux dernières rencontres, dans la mesure où la discussion ne porte pas sur un seul pays, mais sur une vision plus globale de l’Amérique latine. Le titre en est « Amérique latine : un nouveau cycle de crise(s) ? », en lien avec le film présenté, Encantado, le Brésil désenchanté (Filipe Galvon, France) et une exposition d’affiches : « Entre la France et l’Amérique latine : la solidarité s’affiche (1970-1980) ».

L’élection de López Obrador au Mexique et l’accession au pouvoir de Jair Bolsonaro au Brésil constituent deux éléments majeurs de la vie politique actuelle, des événements qui ont transformé la situation en Amérique latine. On voit réapparaître, dans ce contexte, des expressions telles que « Amérique en crise(s) », ou « temps de l’incertitude ». Plusieurs échéances majeures dans les semaines à venir, sont aussi à prendre en considération, notamment les élections en Argentine et en Bolivie.

L’Amérique latine étant une notion très, voire trop englobante, elle désigne un ensemble de pays qui sont d’abord très divers. Il s’agit, dans ces échanges, d’entrer dans le détail d’un certain nombre d’expériences nationales. La réflexion menée lors de cette table ronde est donc centrée sur le Mexique et le Brésil, et vise à éviter les discours trop généraux.

Pour évoquer le sujet, quatre personnes sont réunies autour d’Olivier Compagnon : Marie-Esther Lacuisse (Centre de Recherche et de Documentation des Amériques), Willibald Sonnleitner (Colegio de México), Sébastien Velut (Institut des Hautes Études de l’Amérique latine) et Stéphane Witkowski (Institut des Hautes Études de l’Amérique latine).

ECONOMIE : L’évolution des modèles de croissance

La première porte d’entrée, pour penser ces crises, est l’économie. Entre le début des années 2000 et 2013, on a observé un taux exceptionnel de 4% de croissance annuelle. Depuis 2014, soit la croissance est limitée, soit on est en récession.

Sébastien Velut décrit rapidement la trajectoire économique de l’Amérique latine. Le modèle de croissance était orienté vers la Chine et reposait sur les matières premières, telles que le soja au Brésil et en Argentine, le cuivre et le lithium au Chili. C’est un modèle qui se met à « patiner », d’une part en raison de la baisse de la demande en Chine et du ralentissement de la croissance chinoise, mais aussi, ce qui est plus préoccupant, parce que les bénéfices de la croissance n’ont pas été réinvestis pour essayer de diversifier l’économie et favoriser ainsi un développement de manière soutenue.

Selon Olivier Compagnon, on retrouve aujourd’hui des problématiques qui étaient celles des années trente ou quarante. L’économie selon la logique rentière fonctionnant sur le principe de l’exportation des matières non transformées n’a pas profité de cet essor pour transformer son industrie. Ce sont des économies qui sont restées dépendantes de la conjoncture mondiale et des exportations.

Pour Sébastien Velut, le Brésil et le Mexique constituent des exceptions qui ont su mettre en place des industries et les conserver, et disposent d’un marché permettant d’être moins sensible aux fluctuations à l’échelle mondiale. Se pose toutefois une question, celle de l’ampleur des inégalités sociales : elles ne peuvent se réduire que si la croissance est soutenue, ce qui permet souvent de consolider une classe moyenne et de créer des emplois. Or, le ralentissement de la croissance implique l’accentuation des écarts de revenus.

Depuis 2014, la pauvreté augmente et les inégalités se creusent à nouveau. La CEPAL indique que 30% de la population latino-américaine aujourd’hui vit sous le seuil de pauvreté, et qu’il s’agit pour 50% d’une population rurale. Quels seraient les scénarios de rupture ? En effet, pour Sébastien Velut, l’espace concerné sort d’une décennie d’avancées d’intégration, avec une convergence entre les états, la mise en place de forums de coopération. Or aujourd’hui, l’intégration régionale est dans une impasse. Les pays latino-américains vont-ils être en mesure d’affronter de manière collective ces difficultés comparables, ou vont-ils choisir de chercher chacun une solution dans leurs ressources nationales ? C’est une sorte de décomposition qui a lieu. L’élément majeur qui conditionne une partie des relations est la politique nord-américaine, qui remonte à la doctrine Monroe de 1923, et qui écarte aujourd’hui l’Union Européenne de la zone d’influence.

La Chine s’implante commercialement en Amérique latine au début des années 2000. Vers les années 2010, elle devient en plus un acteur culturel majeur, comme en témoigne la multiplication des instituts Confucius.  La guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis se joue finalement sur le terrain de l’Amérique latine. Marie-Esther Lacuisse rappelle cependant que le phénomène n’est pas récent, car beaucoup d’ouvriers chinois ont participé à la construction du canal de Panama, et qu’il ne faut pas non plus oublier les migrations vers le Pérou au dix-neuvième siècle depuis l’Asie.

Pour Willibald Sonnleitner, la notion de crise est à remettre en question. Le Mexique est en permanence en crise, car on le compare à une époque, celle de l’âge d’or des années soixante-dix. La crise est de plus multiforme ; se pose d’abord le problème démographique à travers la gestion de la transition démographique, puis la question politique. Andrés Manuel López Obrador (AMLO) a très bien mené la relation diplomatique avec Trump dans un premier temps, en ne réagissant pas à la provocation constante. Sa stratégie semble avoir été moins combative ces derniers temps. L’ALENA est mise en cause structurellement en raison de la dégradation de ces relations.

Olivier Compagnon rappelle néanmoins que lorsqu’on dépasse le niveau rhétorique, on voit l’interdépendance mutuelle de manière manifeste entre deux pays tels que les États-Unis et le Venezuela à l’époque de la rivalité entre Bush et Chavez. N’est-ce pas une dimension avec laquelle AMLO et Trump doivent eux aussi composer ?

Une autre question surgit : comment interpréter les chiffres du PIB quand on estime que 53% de la population latino-américaine travaille de manière informelle ? Quelle place ont l’économie mafieuse ou l’économie de la drogue ?

Sébastien Velut insiste sur le fait que le non-respect de la légalité en Amérique latine n’est pas disjoint de l’économie formelle. Par exemple, une entreprise en difficulté embauchera facilement des travailleurs de manière informelle. Mais la question centrale est que depuis dix ou quinze ans, on a vu la consolidation d’une petite classe moyenne, de familles sorties de l’extrême pauvreté, une petite classe moyenne s’est endettée pour acheter un logement, un véhicule etc. C’est cette classe moyenne qui se sent menacée par la récession économique aujourd’hui.

POLITIQUE : Le virage à gauche et le virage à droite ?

Après une période de « virage à gauche », qui a permis dans beaucoup de pays l’émergence d’une classe moyenne, a suivi un virage à droite, jusqu’à l’élection de Bolsonaro. Certes, le Mexique n’entre pas dans ce schéma ; mais comment concevoir cette évolution pour les autres pays ?

Pour Stéphane Witkowski, la notion de droite ou de gauche n’a pas de sens en Amérique latine et ce, déjà à l’époque du péronisme, en ce qui concerne l’Argentine. Ce que l’on peut dire, c’est qu’il y a des gouvernements progressistes qui sont arrivés au pouvoir et qui correspondaient sociologiquement à des dirigeants qui s’identifiaient au peuple, et qui ont connu de près la pauvreté. Dans la nouvelle génération, une partie de la droite est en lien étroit avec des intérêts nord-américains et n’hésite pas à organiser non pas des coups d’État militaires appuyés par les services secrets nord-américains, mais plutôt de manière plus discrète, plus insidieuse, des coups d’État parlementaires.

Pour Willibald Sonnleitner, le schéma gauche / droite est une grille de lecture finalement peu utile. Le concept de gauche voyage mal en Amérique latine et capte seulement une petite partie du spectre politique sur place. Ce qui est plus utile, c’est le clivage concernant le rôle de l’État – à quel point il doit ou non intervenir dans l’économie – et la place du marché dans le fonctionnement de la société. L’autre concept à prendre en considération, c’est le « national populisme », qui n’est ni de gauche, ni de droite.

À une intervention d’Olivier Compagnon qui manifeste son désaccord en rappelant que le gouvernement de Correa s’appuie sur des mouvements sociaux réformateurs et celui d’Ortega sur la répression des mouvements sociaux, Willibald Sonnleitner insiste alors sur plusieurs distinctions nécessaires : État / marché, autoritarisme / démocratie, peuple / représentation.

À ces binômes, Stéphane Witkowski ajoute la distinction seul / sous l’influence des États-Unis. Au Nicaragua, tant qu’il y avait un accord entre le gouvernement sandiniste, le patronat et l’Église catholique, ce petit pays pauvre, chrétien et socialiste fonctionnait bien. Le changement a eu lieu lorsque le président Ortega a envisagé une réforme de la sécurité sociale qui heurtait les intérêts des grands patrons du Nicaragua, ce qui a déplu au FMI, puis a généré des tensions et une crise sociale, devenue politique et internationale. On peut rappeler d’autres exemples, montrant que la révolution bolivarienne n’a jamais été acceptée par les Américains.

Pour Sébastien Velut, on en revient encore à la question du rôle des États-Unis dans le Tiers-Monde pendant la Guerre Froide. Mais quelles sont aujourd’hui les alliances internationales permettant d’exercer une souveraineté ? L’alliance chinoise est un enjeu important. Le rôle de la France est aussi à interroger. Stéphane Witkowski confirme que la prise de conscience écologique et des enjeux climatiques doit être transformée avec des alliances franco-latino-américaines. Il faut renforcer les relations bilatérales et favoriser les partenariats dans les relations internationales sur ce sujet.

LE MEXIQUE

AMLO incarne une alternance très forte, il est arrivé au pouvoir le 1er décembre 2018. Quel bilan constate-t-on après dix mois de présidence ?

L’idée d’AMLO était la « 4ème transformation » du pays, dans une inscription historique. C’est l’un des premiers présidents ayant assumé ses fonctions avant de prendre officiellement le pouvoir. On s’attendait à un scénario comme en 1995 avec une vraie crise, mais celle-ci n’a pas eu lieu.

La violence est en outre un phénomène majeur à prendre en considération : l’Amérique latine représente 8% de la population mondiale et 39% des homicides dans le monde. Et le Mexique est souvent sur le devant de la scène internationale en raison de cette violence. Le pays est-il en guerre civile, en guerre interne, en guerre entre les acteurs du trafic de drogue et l’État ou encore en guerre contre d’autres acteurs étrangers ?

À ce propos, Willibald Sonnleitner rappelle que les taux d’homicides continuent d’augmenter et que la tendance n’est pas inversée. Le président n’est pas pour autant responsable, car les causes sont structurelles. Il ne faut pas oublier qu’il y a au Mexique différents types de police, qui exercent à plusieurs niveaux (fédéral, étatique…) et il y a peu de coordination entre les instances. La fragmentation politique de l’État et de la gouvernance, mais aussi la fragmentation économique, sociale et démographique de la société qui est en crise aggravent le phénomène. Une erreur d’AMLO a peut-être été de renforcer l’armée au lieu de préserver les quelques principes qui fonctionnaient sur place à l’échelle locale. La réorganisation des forces de l’ordre est en crise depuis les années 2000 à cause d’erreurs stratégiques et le phénomène se poursuit aujourd’hui.

La parole est à la salle

Concernant le modèle économique : il y a eu des tentatives de modifications internes, peu concluantes. Ces pays peuvent-il transformer seuls leurs modèles, ou y a-t-il une situation structurelle ou structurante qui leur assigne une place qu’ils ont bien du mal à quitter ?

Selon Sébastien Velut, on trouve partout des plans de diversification, surtout dans les pays qui dépendent des exportations. On pense au Venezuela. Mais là, le facteur déterminant est que la rentabilité des activités est tellement élevée qu’il n’est pas possible de faire exister une activité alternative. Dans les autres pays, les économies et les marchés sont petits, les pays sont eux aussi petits (par exemple, l’idée d’une production d’industrie automobile en Équateur est impossible). Certes, aujourd’hui au Chili, on forme des gens aux finances, à la banque. Mais les niches restent réduites par rapport à l’enjeu d’une diversification profonde.

IHEAL (deuxiÈme partie, consacrÉe au BrÉsil)

Elle a lieu en présence de Filipe Galvon, réalisateur du film Encantado, le Brésil désenchanté (2019).

« Considéré comme le pays de l’avenir à l’orée des années 2000, le Brésil a plongé dans une grave crise économique et institutionnelle à la veille du lancement de ses premiers Jeux Olympiques. Cette crise a conduit à la destitution de sa Présidente Dilma Rousseff et à l’emprisonnement de son ex-Président Lula. Elle signe la fin d’une époque que le film Encantado ranime à travers le regard de la génération Lula-Dilma, au sein de laquelle les jeunes issus de la classe populaire furent les premiers à pouvoir étudier à l’étranger. De Rio à Paris, Encantado donne la parole à cette génération pour faire le récit des événements qui ont conduit le pays à son désenchantement et relaye son questionnement sur le sens de cette crise. D’autres experts, dont trois candidats aux élections présidentielles de 2018, éclairent le sujet de leurs analyses politiques. À l’heure où d’autres démocraties semblent vaciller et où des mouvements de protestation spontanés illustrent une forme de désillusion vis-à-vis du pouvoir, le film fait du Brésil un exemple pour questionner l’avenir du vivre ensemble et inventer un nouveau destin politique. »[1]

Encantado, le Brésil désenchanté (2019)

Le film de Filipe Galvon propose une vision très émouvante dans ce qui a changé dans le Brésil des années 2013. Est-ce une vision réductrice du processus au sens où le Parti des Travailleurs, au pouvoir avec Lula et qui a contribué à l’émergence d’une petit classe moyenne, à l’accession à l’enseignement supérieur de ceux qui n’avaient aucune chance d’y accéder, a peut-être aussi une lourde responsabilité ?

Dans le gouvernement au Brésil, on constate une cooptation permanente, sauf en période de dictature : la constitution brésilienne de 1988 interdit presque totalement de construire des majorités. Ainsi, tous les chefs d’État, en l’occurrence Lula, sont contraints à l’échelle fédérale, ou à l’échelle des municipalités, de construire des coalitions. Il en résulte, vu de l’extérieur, une impression d’incohérence du jeu politique, mais c’est le seul moyen de constituer le fonctionnement à différentes échelles.

Filipe Galvon souligne l’existence du réseau Red-br dont il est membre, un réseau dont le but est de rendre visible en France ce qui se passe au Brésil. Au mois de juin a eu lieu, par exemple, une lecture des lettres que Lula avait reçues en prison. Ces lettres sont disponibles en ligne sur le site du réseau (https://red-br.com).

Événements entre 2013 et 2016

Le film explique l’euphorie des projets autour des Jeux Olympiques et de la Coupe du Monde, la perte du statut social de la classe moyenne et le rôle de la presse. Du point de vue politique, Dilma Rousseff, élue en 2010, est une femme politique qui n’avait exercé aucun mandat politique avent d’être élue Présidente du Brésil, elle n’était pas intéressée par le jeu politique et notamment par cette nécessité de faire des coalitions gouvernementales. Elle a été abandonnée par les partis politiques les uns après les autres qui se sont « vengés » : c’est un coup d’État parlementaire et un impeachment, très bien décrit dans le film. L’erreur est de ne pas avoir fait une réforme politique et institutionnelle importante dont le pays avait besoin. Par ailleurs, le seul motif qu’on a reproché à Lula pour l’envoyer en prison, c’est d’avoir visité un appartement, et on s’est appuyé entre autres documents sur des articles de presse, la justification donnée par le juge Sérgio Moro étant qu’il s’agit de pièces sur lesquelles il est possible de s’appuyer. Ce qui se joue n’est pas une destitution, mais un coup d’État parlementaire.

La situation actuelle

Il y a eu de nombreuses destitutions : en Argentine, en Équateur, au Honduras, au Paraguay. Cela illustre une conflictualité entre le législatif et l’exécutif, un schéma que l’on ne connaît pas en Europe. Cela illustre une fragilisation des démocraties latino-américaines dont on se réjouissait de la consolidation au sortir des dictatures. Or, ces constitutions sont héritées du modèle nord-américain : la soupape est la destitution, et non la possibilité de changer de gouvernement ou de Premier Ministre comme en France, en Italie ou en Espagne.

En Argentine, les partis ne jouent pas un rôle structurant et régulateur de la démocratie que l’on pourrait attendre. Les partis, en outre, ne sont plus capables de canaliser la demande sociale. Au Brésil, une partie de la gauche hors Parti des Travailleurs n’a pas de débouché dans le système des Partis.

On rencontre donc une crise globale du système des partis. De plus, la démocratie est plus compliquée à pratiquer dans les sociétés très polarisées, ce que disait déjà Alexis de Tocqueville : plus les inégalités se renforcent dans une société, plus la démocratie est en péril.

Un laboratoire du politique ?

Quand on a analysé l’émergence du chavisme au Venezuela, une des lectures était de dire que la vie politique était articulée autour de deux grands partis qui monopolisaient le pouvoir : les démocrates-chrétiens, de centre-droit, et les socio-démocrates, de centre gauche. Puis la néo-libéralisation est devenue la condition pour bénéficier de l’aide au développement. Ainsi, des modèles internationaux viennent s’imposer aux acteurs des modèles nationaux, ce qui a comme conséquence le phénomène de « dégagisme » que l’on a vu en Amérique latine avant de le constater en Europe. Globalement, les jeux entre législatif et exécutif sont secondaires par rapport à d’autres acteurs qui sont décisifs : l’armée, les milieux économiques et financiers, la presse, la justice et la nostalgie du chef, que l’on retrouve dans l’élection de Bolsonaro et de Lula. De plus, le Brésil est un pays dont la période démocratique a été très courte, d’où la volatilité du corps électoral brésilien.

La question des mentalités est aussi à prendre en ligne de compte : il y a une jeune génération qui est née dans la démocratie, qui sait ce que c’est de vivre dans un pays apaisé. Olivier Compagnon rappelle l’ouvrage 1848 ou l’apprentissage de la république, de Maurice Agulhon, et précise les étapes nécessaires à la progression : si l’on veut se projeter vers l’avenir, rappelons que l’enracinement de la République en France est parallèle à l’invention d’un État social, notamment à travers le développement de l’école publique. Il faut en outre penser à inventer des États qui aient une efficience pour une redistribution permettant de réduire les inégalités.

Le bilan Bolsonaro

Après l’effondrement des partis traditionnels, le 1er Janvier 2019, Jair Bolsonaro arrive au pouvoir. Quelles ont été les mesures depuis neuf mois ? Quelles sont les ruptures en matière économique ? En matière de politique publique ? Y a-t-il une vraie rupture en matière de politique environnementale ?

Le premier bilan montre des interrogations de tout l’appareil diplomatique brésilien sur l’image du Brésil sur la scène internationale, une image écornée, discréditée suite à certaines sorties de Bolsonaro, qui n’a pas convaincu à Davos. Sur le plan de la politique intérieure, on constate de plus en plus de mécontentement de la société civile, ainsi que des coupes dans les budgets pour les missions environnementales, pour les minorités, pour les lois, pour la communauté LGBT. La société est donc fracturée, et Bolsonaro de plus en plus impopulaire.

Il est important de préciser que l’armée est acquise aux communautés démocratiques, c’est un système d’inspiration colbertiste, qui veut conserver les entreprises dans le giron de l’État. Ainsi, le Brésil des militaires n’a rien à voir avec le Chili des années 1980. Il y a donc une rupture lorsque Bolsonaro, soutenu par les fameux trois B (bœuf, soit le lobby de l’agrobusiness, Bible et balles), favorise les privatisations, qui peuvent entrer en rupture avec la vision de la majorité des militaires.

On constate par ailleurs une restriction de crédits dans l’enseignement supérieur, et dans la culture : par exemple, le Parti des Travailleurs avait créé une agence nationale du cinéma ANCINE, dont le budget a été amputé de moitié depuis l’arrivée de Bolsonaro. Pour poursuivre ce bilan, il faut se reporter au programme de Bolsonaro pour son élection, dans la continuité de ce qui avait été mis en place par Temer : le démembrement des institutions environnementales de protection de l’environnement au profit de l’avancée des entreprises sur la forêt, la révision du code du travail avec l’individualisation des travailleurs et la réforme des retraites, qui coûtent cher, pour limiter les dépenses de l’État.

La question mémorielle est une composante de la politique de Bolsonaro : la légitimation de la pertinence de la dictature n’a pas d’équivalent dans les pays voisins. En Argentine, il y a eu les grands procès des bourreaux, un processus très long et progressif, mais qui a eu lieu. Au Brésil, il y a une tendance à ne pas exhumer le dossier. Une explication possible est le nombre moins important de morts par rapport aux pays voisins, mais cela n’enlève rien aux tortures et exactions commises. Filipe Galvon précise que le Brésil n’est pas un pays qui cultive sa propre histoire : les fantômes de l’esclavage, de la dictature, sont toujours présents. On n’a pas pris le temps de faire le devoir de mémoire, même si la commission de la vérité est une question qui n’est plus occultée, qui ressurgit dans le débat, entre les historiens, les intellectuels, les universitaires et les journalistes.

La question du fédéralisme brésilien comme possible contre-pouvoir est fondamentale : on a constaté une union des gouverneurs de la région du Nordeste, dans une démarche de coalition pour créer un front contre Bolsonaro. Mais l’homogénéité du territoire est forte : il n’a jamais éclaté, ce qui n’est pas le cas en Argentine. Cependant, on remarque le développement de relations internationales de la part des collectivités territoriales, comme par exemple l’agence de l’État de São Paulo qui travaille avec des acteurs internationaux.

Enfin, dans un monde où circulent les fausses informations, les informations non vérifiées et les informations biaisées, le défi actuel reposant sur la recherche de la vérité et la mission éducative pour la recherche d’informations est plus que jamais d’actualité.

Rencontre littéraire avec Jorge Volpi

Jacques Aubergy anime une rencontre avec Jorge Volpi, à l’occasion de la sortie de son nouveau roman, Un roman mexicain : l’affaire Florence Cassez (Ed. du Seuil).

J.A. Avant-hier, Mempo Giardinelli disait qu’on ne peut pas mourir de littérature, et à travers son œuvre, Jorge Volpi démontre qu’il faut vivre avec la littérature. Lui a aussi eu la chance de pouvoir en vivre. Mais je pense qu’il ajouterait : « de façon très sérieuse. » Tu es d’accord ?

J.V. Merci à tous d’être là, cela fait plaisir de voir autant de monde un samedi matin pour parler de littérature, pour écouter un écrivain mexicain.

J.A. Tu es un écrivain mexicain marqué par une francophilie très importante. Avant de parler de cette vie française, je voudrais qu’on commence par ton enfance, par un livre que tu as écrit juste après le décès de ton père, qui est un personnage qui a beaucoup compté dans ta vie et dans ton œuvre.

J.V. Oui, c’est un livre qui s’appelle Examen de mon père, c’est, je crois, mon livre le plus intime, le plus personnel. Mon père était chirurgien, d’origine italienne. Le père de mon grand-père était un sculpteur italien qui est arrivé au Mexique au début du vingtième siècle, et donc mon grand-père est arrivé enfant et était mexicain, mais je ne sais pas pourquoi, mon père a toujours cru qu’il était italien. Mon père était très francophile et à la maison, on parlait toujours de l’Italie et de la France. À son époque, mon père avait été élevé chez les Maristes et la langue qu’on parlait, ce n’était pas l’anglais, mais le français. Ma mère aussi parlait français, elle était traductrice. Mon père n’est jamais allé en Italie, mais il connaissait par cœur les rues de Rome ou de Milan, il parlait toujours de l’histoire de l’Italie et de littérature française. Mon meilleur souvenir d’enfance, c’était l’heure du repas, parce que c’était très important pour mon père, qui aimait nous parler de musique, d’histoire et de littérature. Par exemple, de la Révolution française, et jamais de la Révolution mexicaine. C’était très bizarre. Mon père ne voulait pas voyager, il se sentait à l’aise chez lui. Dans ces histoires sur l’Italie et la France, je retrouve l’origine de ma passion pour les histoires. Mon père a toujours rêvé que mon frère et moi nous acceptions de devenir médecins comme lui, ce qui était impensable pour nous. Mais en même temps, sa passion pour les histoires ont fait que je suis devenu écrivain.

J.A. Tu dis que tu as écrit ce livre pour porter son deuil, et tu as une formule qui m’a touché : tu dis que lorsque ta grand-mère est morte, ton père a porté pendant un an une cravate noire, et que toi, tu as écrit un livre.

J.V. Oui, pour moi, c’était impossible car je ne porte jamais de cravate… J’ai décidé de porter un deuil littéraire, en consacrant une année complète à l’écriture d’un livre sur mon père, et sur le Mexique de mon père. J’ai vécu pendant des années à l’étranger, en Italie, en Espagne, en France et aux États-Unis. Quand je suis rentré au Mexique, j’ai trouvé mon père malade, très vieilli et n’ayant plus de goût pour toutes les activités qu’il pratiquait avant. En même temps, j’ai vu qu’il y avait un certain rapport avec ce qui était arrivé à mon pays. J’étais parti en 1996, d’un pays assez troublé, mais pacifique. On en était fiers, car par rapport au reste de l’Amérique latine, le gouvernement était un peu autoritaire, mais le pays était en paix, c’était la démarche du PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel). Mais à partir de 2006, le Président Felipe Calderón a déclenché la guerre contre le narcotrafic et le Mexique est devenu l’un des pays les plus violents au monde. Il y a eu environ 80.000 disparitions, un chiffre énorme. Donc quand je suis rentré au Mexique, j’ai vu mon père enfoncé dans la dépression, ce n’était plus le père que j’avais connu, et le Mexique n’était pas non plus le pays que j’avais quitté. Quand mon père est mort, j’ai décidé de faire ce livre autour des passions de mon père, la littérature, la musique, et aussi autour du corps, parce que mon père était chirurgien et que le corps était important pour lui. Je savais donc dès l’abord que je voulais écrire dix chapitres, chaque chapitre consacré à une partie du corps, et le rapport direct ou métaphorique, entre cette partie du corps et le travail de mon père, un chapitre sur le cœur, sur la tête, sur la main… Mon père avait des mains très agiles, c’était une nécessité dans son travail. Et il ne s’agit pas seulement du corps des patients de mon père, ou du sien, mais aussi du corps social, et de comment ce corps est devenu malade.

J.A. Revenons un peu en arrière. À la fin de tes études au lycée, tu n’as pas vraiment envie de devenir écrivain. Tu es plutôt un matheux, mais tu vas connaître des rencontres qui vont être décisives dans ta vie et t’amener vers la littérature, et vers ce mouvement appelé le Crack, qui a souvent été très mal interprété et dont j’ai lu que tu disais que c’était une forme très mexicaine, à la fois sérieuse et espiègle.

J.V. Oui, je me définis davantage par ce que je ne suis pas que par ce que je suis : je suis un musicien raté et un scientifique raté. Et puis, à seize ans, dans cette école de frères maristes, où ont étudié aussi Carlos Fuentes et d’autres écrivains, j’ai rencontré Ignacio Padilla et Eloy Urroz. Il y avait un prix pour des nouvelles, et Carlos Fuentes avait gagné neuf prix avec des pseudonymes différents ! Une de ces nouvelles était Chac Mol, qu’il avait écrite quand il avait quinze ans. Eloy, qui à l’époque écrivait de la poésie, m’a poussé à écrire ma première nouvelle et lui aussi en a écrit une. Il a gagné le cinquième prix, et moi le troisième, et Ernesto Padilla avait gagné le premier. Nous sommes devenus très amis et cette émulation a été très importante pour moi. Et en 1994, avec Pedro Ángel Palou et Ricardo Chávez, on a eu l’idée de créer un groupe littéraire. Au Mexique en effet, il n’y avait plus de groupe littéraire, depuis l’époque du boom, et de plus, c’est nous qui avons choisi le nom du groupe. À l’époque, on était jeunes et innocents et on ne savait pas que le crack était une drogue. Tout le monde nous demandait si on écrivait sous l’effet des stupéfiants, mais ce n’était pas ça du tout. C’était tout simplement une sorte d’hommage au boom latino-américain, on cherchait une autre onomatopée anglaise qui exprime, après l’explosion, la fissure. On aimait beaucoup les écrivains du boom, Fuentes, García Márquez, Vargas Llosa, Cortázar etc., à l’époque on n’aimait pas ce qui se passait dans la littérature latino-américaine et on voulait revenir aux origines du boom. C’était ça la démarche de notre groupe. On a rédigé un manifeste et on nous a très mal interprétés, les critiques étaient féroces, il y avait un malentendu, beaucoup pensaient que le crack était une réaction contre le boom, alors que c’était le contraire. Et au Chili, à la même époque, il y a eu le manifeste d’Alberto Fuguet pour le groupe de Macondo, eux étaient plutôt contre le boom et il y a eu une confusion. Mais cette amitié littéraire entre les membres de notre groupe nous a convertis en écrivains professionnels. En 2000, les deux groupes se sont rencontrés et nous sommes devenus très amis.

J.A. Il y a eu aussi les années de formation universitaire, à la UNAM, puis à Salamanque.

J.V. Oui, à l’époque c’était assez rare que des jeunes gens qui voulaient devenir écrivains professionnels créent un groupe à partir d’une formation académique. Nous avons fait un doctorat, Eloy aux États-Unis, Ignacio en Angleterre et après à Salamanque, et moi-même au début au Mexique et après à Salamanque, avec Ignacio. Au moment de rédiger ma thèse, j’occupe mon temps libre pour écrire un livre, qui est devenu À la recherche de Klingsor. Quand j’ai écrit ce livre à Salamanque, c’était un des moments les plus heureux de ma vie. Ce roman a été publié en Espagne et a gagné le prix Biblioteca breve, un prix qu’avaient reçu Carlos Fuentes, Vargas Llosa, Cabrera Infante, et cela a changé ma vie.

J.A. Il a été traduit en trente langues, cela a été un succès planétaire, et tu deviens un écrivain qui est aussi une personnalité. Quand on connaît un tel succès, comment fait-on pour survivre ?

J.V. Ce n’était pas facile, j’avais trente ans, et l’auteur ne s’explique jamais la raison du succès, pourquoi un livre est plus lu que les autres. C’était un livre qui n’avait rien à voir avec le Mexique, ce qui s’explique par ce que je vous ai raconté auparavant au sujet de mon père et de mon enfance. C’était un livre à propos d’un projet atomique allemand, sur les rapports entre la science et le pouvoir, et sur des décisions éthiques pendant la seconde guerre mondiale. C’était exactement la démarche du Crack, un écrivain mexicain a le droit d’écrire sur n’importe quoi, comme un écrivain français : on ne demande jamais à un écrivain français pourquoi il écrit sur le Mexique, l’Allemagne ou l’Egypte, alors qu’on attend d’un écrivain latino-américain qu’il soit exotique. J’étais un étudiant anonyme de doctorat et du jour au lendemain, je me suis retrouvé écrivain professionnel. Le deuxième roman a donc été très difficile à écrire, ce fut La fin de la folie, un roman qui se passe en France et en Amérique latine, autour de Michel Foucault, Roland Barthes, Althusser et Jacques Lacan. Mais l’autre changement dans ma vie a été aussi causé par la littérature, parce que le livre a été publié en espagnol en 1999, et en 2000, le Mexique a commencé à devenir une espèce de démocratie. Le Président Fox a gagné les élections, c’était le premier qui n’était pas membre du PRI, et il a nommé Jorge Castañeda, un intellectuel très important au Mexique, comme son ministre des Affaires étrangères, et c’est lui qui m’a invité à commencer une vie publique au Mexique, parce que cette idée prévalait de nommer des ambassadeurs et des attachés culturels parmi les jeunes artistes. Il me proposait donc d’être attaché culturel en Allemagne, car il avait lu mon premier roman. C’est là tout le pouvoir de la littérature, parce que je ne parle pas l’allemand, et je ne suis allé qu’une fois en Allemagne, en vacances. J’ai donc expliqué que j’étais francophile et j’ai été nommé attaché culturel à l’ambassade du Mexique à Paris. Au début, c’était étonnant pour moi, et après, j’ai commencé à aimer cela : partager ma vie entre l’écriture et d’autres responsabilités. J’ai travaillé aussi comme directeur d’une chaîne culturelle au Mexique (canal 22), j’ai été directeur du festival cervantino, et maintenant, je suis responsable de la culture pour l’Université Nationale.

J.A. Il y a aussi une période importante, qui correspond à l’enseignement universitaire.

J.V. Oui, c’est autre chose qui me plaît énormément. J’ai eu la possibilité d’enseigner aux États-Unis, ici en France, à l’Université de Pau, en Espagne et au Mexique.

J.A. Revenons à l’actualité de tes romans. Je regrette que tu n’écrives plus de contes. Tu as écrit Jour de colère, qui est un petit bijou, où tu donnes un nom à un genre littéraire qui existe mais qui n’a pas de nom.

J.V. Comme la plupart des romanciers latino-américains, j’ai commencé par écrire des nouvelles, ce qu’on appelle en espagnol cuentos. Au bout d’un moment, je me suis aperçu que je n’étais pas un écrivain de nouvelles, c’était pour moi presque impossible d’écrire ces textes très brefs et condensés qui peuvent se lire en une journée, en revanche je me suis rendu compte que je me trouvais à l’aise dans ce que j’appelle la « distance moyenne » et aussi dans des gros romans, et c’est ce que j’ai fait pendant vingt ans.

J.A. Avant d’en venir à ton livre sur l’affaire Cassez, encore quelques mots de la chronologie : tu es né en 1968, une année importante, et puis il y a une date trop oubliée selon moi, qui est 1988.

J.V. Oui, je suis né en 1968 comme mon ami Ignacio Padilla, qui est malheureusement décédé il y a trois ans dans un accident de voiture. Dans mon enfance, on ne pouvait pas parler de ce qui s’était passé en 1968, du massacre des étudiants le 2 octobre sur la place des Trois cultures. Je crois que c’est pour cela que j’ai décidé d’écrire deux livres autour des événements de cette année, dont un sur les rapports entre les intellectuels et les étudiants. L’autre année, 1988, c’est le début d’un changement important dans le système politique mexicain. C’était la première fois que j’ai pu voter et on a voté en masse contre le candidat du PRI et en faveur du candidat de la gauche qui était Cuauhtémoc Cárdenas. Mais il y a eu une énorme fraude électorale et Carlos Salinas a gagné les élections, et a commencé une période néolibérale au Mexique, qui dure encore, au moins en termes économiques. L’autre année vraiment intéressante a été 1994, l’année de la révolution zapatiste, et j’ai écrit un livre, là encore sur le rapport entre les intellectuels de tous pays et la révolution incarnée par le sous-commandant Marcos. La révolution avait commencé en janvier, et en mars le candidat du PRI a été tué à Tijuana, puis un autre politicien. Ce fut l’année où la violence a commencé à se développer. Puis en 2000, le PRI a perdu les élections. En 2006, il y a eu une nouvelle fraude électorale de Felipe Calderón contre Manuel López Obrador, et en décembre le président Calderón a déclenché la guerre contre les narcotrafiquants, avec pour conséquence une épouvantable violence. Enfin, l’année dernière, le candidat de gauche López Obrador, après avoir perdu deux fois, a enfin remporté les élections. Le pays continue cependant à être très violent.

J.A. C’est une bonne transition pour parler de l’affaire Cassez, où tu récupères les mensonges des politiciens : l’écrivain fait de la fiction pour dire la vérité. Ce roman, tu l’écris surtout pour dénoncer le système mexicain.

J.V. Il faut savoir que ce sont les mêmes politiciens et policiers qui étaient impliqués dans l’affaire Cassez en 2005 et qui ont déclenché la guerre contre les trafiquants l’année suivante. L’origine de cette violence, d’une certaine façon, on la trouve dans l’affaire Cassez. On a annoncé à la télévision sur les deux chaînes du matin les plus regardées à l’époque qu’on allait transmettre en direct l’arrestation des kidnappeurs et la libération des trois victimes par la police, ce qui était inouï. Televisa et Teleazteca l’ont fait pendant trois heures. Les kidnappeurs étaient la française Florence Cassez et son ami mexicain, Israël Vallarta. Ils étaient accusés d’avoir kidnappé une jeune femme, un jeune homme et un enfant de huit ans. C’était la société du spectacle, on pouvait le constater tous les jours à la télévision mexicaine. On a même vu en direct comment un policier torturait Israël Vallarta. Personne ne protestait, car l’important, c’était de montrer l’efficacité de la police mexicaine pour lutter contre les kidnappeurs, car à l’époque le premier problème engendré par la violence, c’était les enlèvements. Maintenant, ce sont les homicides. Trois mois plus tard, on a vu que tout cela était faux, n’était qu’un montage orchestré par la police, avec la complicité des médias. La question était : que s’est-il vraiment passé ? Et cela a déclenché l’affaire Cassez, qui continue encore, car si Florence Cassez a été libérée en 2013 par la Cour Suprême, Israël Vallarta est toujours en prison, sans date de jugement. Cela montre bien que la Justice au Mexique n’existe pas. C’est donc ce que je voulais raconter dans cette histoire. Pour la première fois, j’ai donc décidé de ne pas faire un roman de fiction, mais ce qu’on appelle un roman documentaire, et cela parce que dans cette histoire, comme la fiction a été menée par le pouvoir, par la police, et par les médias, c’était pour moi presque impossible d’écrire un roman avec fiction. J’ai commencé à rédiger comme si j’étais un journaliste.

J.A. D’abord, tu as dû lire la totalité des dossiers.

J.V. Oui, j’ai lu vingt mille pages de dossiers. J’avais aussi étudié le droit, que j’avais abandonné à cause de la littérature, et pour ce livre, j’ai récupéré, d’une certaine façon, ma formation d’avocat. Et dans les dossiers, j’ai trouvé très vite les évidentes irrégularités. Le problème est que personne au Mexique ne lit les dossiers criminels, ni le juge, ni les avocats, ni personne. J’ai interviewé tous ceux qui étaient intervenus dans cette affaire, et j’ai décidé d’écrire toute cette histoire comme si c’était un roman. C’est une sorte de chronique, mais avec la même imagination dans la construction de l’histoire que si c’était une fiction inventée par moi. Les faits sont réels, c’est la construction qui répond à une imagination romanesque. Pour moi, la littérature engagée, c’était démodé, mais quand j’ai commencé à voir ce qui s’était passé derrière l’histoire officielle, je me suis rendu compte de ce qu’était la justice au Mexique. Les statistiques sont épouvantables. Sur dix crimes commis, un seul fait l’objet d’une sentence. Neuf restent donc impunis. Et si l’on parle d’autres crimes comme les viols, c’est encore pire. C’est un système corrompu qui commence avec les policiers et arrive jusqu’aux juges, et où la torture est une pratique courante.

J.A. On pourrait rappeler les quarante-trois disparus d’Iguala, l’événement survenu en 2014, sous le mandat d’Enrique Peña Nieto.

J.V. Justement, j’ai commencé à écrire mon livre au moment de la disparition des étudiants de l’École Normale rurale d’Ayotzinapa, dans l’État de Guerrero, un des États les plus pauvres du pays. C’était comme un miroir : je lisais les dossiers de l’affaire Cassez, et je voyais en même temps ce qui se passait dans le cas Ayotzinapa. Cinq ans après, on retrouve l’invention des coupables, la torture, la falsification des preuves. Or, il s’agit d’un autre gouvernement, un gouvernement de gauche, qui a promis de résoudre ces cas, mais on ne sait toujours rien de la vérité. La police et la justice ont fait l’impossible pour que personne ne sache la vérité, la vérité cachée par le pouvoir.

J.A. Nous allons tâcher d’être un peu moins pessimistes et de parler de quelqu’un qui n’est plus là, mais qui nous était très cher, Nacho Padilla.

J.V. Nous nous sommes connus au lycée et avons eu des vies parallèles : quand j’ai gagné le prix pour À la recherche de Klingsor, il a publié un roman qui s’appelle Amphitryon, dont la traduction française est publiée chez Gallimard. Il a gagné un prix en Espagne pour ce roman, qui a été traduit ensuite dans de nombreuses langues. Nous avons vécu à Salamanque pendant deux ans, et pour moi, ce n’était pas seulement un ami, mais comme un frère. Je crois aussi que c’était l’un des auteurs de nouvelles les plus remarquables de notre temps. Il avait le projet d’écrire quatre livres de nouvelles, sur des thèmes qui lui étaient très chers, et que les quatre soient publiés et lus ensemble. En espagnol, on appelle cela « la micropedia ». Il n’a pas vu son projet abouti, mais j’ai pu être l’éditeur de ces livres et accomplir son rêve, même si ces livres n’ont pas encore été traduits en français.

J.A. Avant de passer la parole au public, je voulais te demander s’il y a un mot de ta langue que tu préfères aux autres.

J.V. J’adore le terme « papalote », qui vient du nahuatl, et qui veut dire cerf-volant.

J.A. Et le mot que tu détestes ?

J.V. Corrupción.

J.A. Si tu n’avais pas été écrivain, qu’aurais-tu aimé être ?

J.V. Chef d’orchestre.

J.A. J’ai oublié de te demander pourquoi ce titre de Un roman mexicain ?

J.V. En espagnol, c’est Una novela criminal. J’avais d’abord pensé à l’intituler « Une autre vérité que la nôtre » (« Otra verdad que la nuestra »). Quand le livre a gagné le prix, mon éditrice espagnole m’a conseillé de changer le titre, mais comme « Un roman criminel » était déjà pris, mon excellent traducteur Gabriel Laculli, celui qui fait que mes romans soient meilleurs en français qu’en espagnol, a proposé Un roman mexicain.

À la question dans le public de savoir s’il a subi des pressions à la suite de la publication de ce dernier roman, Jorge Volpi répond qu’il est rentré au Mexique depuis six ans et qu’il craignait les réactions car c’était un roman très engagé, avec une dénonciation précise, donnant le nom des politiciens, mais qu’il ne s’est rien passé. Il ajoute : « Je crois que c’est parce que je suis romancier, car le Mexique est un pays très dangereux pour les journalistes. » Ce livre va devenir une série télévisée, une coproduction franco-mexicaine Netflix. Cela permet à Jacques Aubergy de l’interroger sur ses rapports d’écrivain avec le cinéma. Jorge Volpi s’y est toujours intéressé. Son livre Las Elegidas a été adapté au cinéma.

Une autre question porte sur l’accès aux dossiers de l’affaire Cassez.

J.V. En 2009, c’était le moment de la plus grande tension entre le Mexique et la France, parce que le Président Nicolas Sarkozy est allé au Mexique et a essayé de libérer directement Florence Cassez, ce qui a déclenché une énorme tension entre les deux pays, l’année du Mexique en France a été annulée, et on ne parlait plus que de cela. Et non, cela n’a pas été difficile pour moi d’avoir accès aux dossiers, car la famille d’Israel Vallarta m’a donné accès au dossier complet, ce qui était plus simple que de passer par la voie bureaucratique.

J.A. Je tiens à souligner ton honnêteté intellectuelle : à chaque fois que tu donnes ton point de vue, tu préviens le lecteur. Et je ne voudrais pas donner à croire qu’il s’agit d’une longue liste de documents sur l’affaire : c’est aussi un roman d’amour, un roman policier et bien sûr politique. Par ailleurs, à propos d’engagement, tu as publié récemment un livre contre Trump, qui n’est pas encore traduit.

J.V. Oui, si l’on parle d’enlèvement, je peux dire que le Mexique a été kidnappé par Donald Trump. Contra Trump est un petit pamphlet. Trump considère les Mexicains comme ce qu’il y a de pire au monde et il a décidé de construire ce mur : finalement, il n’a pas pu le faire, mais il a transformé le Mexique en mur contre le reste de l’Amérique latine. Nous avions avant une politique libérale vis-à-vis des migrants d’Amérique centrale et d’ailleurs, mais nous avons été menacés par Trump, qui a dit qu’il allait taxer les produits mexicains et détruire complètement l’économie mexicaine si le pays ne devenait pas le mur invisible des États-Unis contre les migrants d’Amérique centrale et d’Amérique du sud. Maintenant, nous sommes obligés d’être des complices de Trump.

L’échange se termine par le souhait que ce pays magnifique, si riche en termes de culture, de diversité, puisse se relever et connaître des jours meilleurs.

Concert du Septeto Santiaguero

Le nom du groupe existe depuis 1931, date de la création du célèbre septet. Le groupe mêle l’héritage du « son cubano » et sa propre interprétation. L’album « No quiero llanto – Tributo a los compadres » a obtenu le Grammy Latino de 2015.

Les films

Dans la catégorie des films hors-compétition, on comptait : Breve Historia del planeta verde (Santiago Loza, Argentine), La Cordillère des songes (Patricio Guzmán, Chili), Maternal (Maura Delpero, Argentine, Italie), Nuestras madres (César Díaz, Guatemala, Belgique, France), Por el dinero (Alejo Moguillansky, Argentine), Sem Seu Sangue (Alice Furtado, Brésil) et Waye. Hemen. Aquí (Igoitz D. Ibargoitia, Andoni Marquinez, Irati Brinas, France).

Un hommage à Julio Bressane permettait de voir Beduino, Educação Sentimental et Sedução da carne.

Le film de clôture était Où es-tu, João Gilberto ? (Georges Gachot, Allemagne, France, Suisse).

Enfin, la sélection Kimuak (courts-métrages produits en Euskadi) était composée de Ama (Josu Martinez), Ancora Lucciole (María Elorza), No me despertéis (Sara Fantova), Zain (Pello Gutiérrez), et celle d’ALCA (courts-métrages soutenus par la région Nouvelle-Aquitaine) de Angèle à la casse (Matthieu Chatellier), Odol Gorri (Charlène Favier), et Pendant que les champs brûlent (Louve Dubuc-Babinet).

Palmarès du festival 2019

Longs-métrages de fiction (10 films en compétition) : 1100 (Diego Castro, Argentine), Alelí (Leticia Jorge Romero, Uruguay, Argentine), Canción sin nombre (Melina León, Pérou, Espagne, États-Unis), Ceniza negra (Sofía Quirós Ubeda, Costa Rica, Argentine, Chili, France), La Bronca (Daniel et Diego Vera, Pérou, Espagne, Colombie), La Fièvre (Maya Da-Rin, Brésil, France, Allemagne), La Llorona (Jayro Bustamante, Guatemala, France), La Vie invisible d’Eurídice Gusmão (Karim Aïnouz, Brésil, Allemagne), Las buenas intenciones (Ana García Blaya, Argentine), Une mère incroyable (Franco Lolli, Colombie, France).

Le jury Fiction était composé de Mireille Perrier (Présidente du jury), de Thomas Cailley, Emilie Deleuze, Didar Domehri et José Muñoz.

Interprète de La Fièvre, Regis Myrupu

Abrazo du meilleur film : La Fièvre (A Febre) de Maya Da-Rin, (Brésil, France, Allemagne)

« Manaus, une ville industrielle  au cœur de la forêt amazonienne. Justino, un amérindien de 45 ans, est agent de sécurité dans le port de commerce. Sa fille se prépare à partir pour Brasilia afin d’y suivre des études de médecine. Confronté à la solitude de sa modeste maison et persuadé d’être poursuivi par un animal sauvage, Justino est saisi d’une fièvre mystérieuse. »

Prix du jury : La Vie invisible d’Eurídice Gusmão (A Vida invisível de Eurídice Gusmão) de Karim Aïnouz, (Brésil, Allemagne)

« Rio de Janeiro, 1950. Eurídice, 18 ans et Guida, 20 ans, sont deux sœurs inséparables. Elles vivent chez leurs parents et rêvent, l’une d’une carrière de pianiste, l’autre du grand amour. À cause de leur père, les deux sœurs vont devoir construire leurs vies l’une sans l’autre. Séparées, elles prendront en main leur destin, sans jamais renoncer à se retrouver. »

Mention spéciale du jury : Canción sin nombre de Melina León, (Pérou, Espagne, États-Unis)

« Pérou, au plus fort de la crise politique des années 80. Georgina attend son premier enfant. Sans ressources, elle répond à l’annonce d’une clinique qui propose des soins gratuits aux femmes enceintes. Mais après l’accouchement, on refuse de lui dire où est son bébé. Décidée à retrouver sa fille, elle sollicite l’aide du journaliste Pedro Campos qui accepte de mener l’enquête. »

Pamela Mendoza, interprète de Canción sin nombre

Le jury du Syndicat français de la critique de cinéma était composé de Miquel Escudero Diéguez, Perrine Quennesson et Bénédicte Prot.

Prix du Syndicat Français de la Critique de Cinéma : La Vie invisible d’Eurídice Gusmão (A Vida invisível de Eurídice Gusmão) de Karim Aïnouz, (Brésil, Allemagne).

Mention spéciale du Syndicat Français de la Critique de Cinéma : Las Buenas Intenciones de Ana García Blaya (Argentine).

Prix du public : La Llorona de Jayro Bustamante (Guatemala, France)

« La Llorona : seuls les coupables l’entendent pleurer. Selon la légende, la Llorona est une pleureuse, un fantôme qui cherche ses enfants. Aujourd’hui, elle pleure ceux qui sont morts durant le génocide des indiens mayas. Le général, responsable du massacre mais acquitté, est hanté par une Llorona. Serait-ce Alma, la nouvelle domestique ? Est-elle venue punir celui que la justice n’a pas condamné? »

DOCUMENTAIRES

 

Le jury était composé de Stefano Savona (Président du jury), de Stéphane Mercurio et Fabienne Moris.

En compétition : Fait vivir, Óscar Ruiz Navia, (Colombie, Canada), Homo Botanicus, Guillermo Quintero, (Colombie, France), La Arrancada, Aldemar Matias (Cuba, France, Brésil), La Búsqueda, Daniel Lagares et Mariano Agudo, (Pérou, Espagne), La Vida en común, Ezequiel Yanco, (Argentine, France), La Visita, Jorge Leandro Colás, (Argentine), Lemebel, Joanna Reposi Garibaldi (Chili, Colombie), Mirante, Rodrigo John (Brésil), Titixe, Tania Hernández Velasco (Mexique), et Vida a bordo (Emiliano Mazza de Luca, (Uruguay).

Prix du meilleur documentaire : La Vida en común d’Ezequiel Yanco (Argentine, France).

Prix du public : La Búsqueda de Daniel Lagares et Mariano Agudo, (Pérou, Espagne).

COURTS-MÉTRAGES

Le jury était composé de Aurélie Chesné (Présidente du jury), de Nidia Santiago et Morgan Simon.

En compétition : Aicha, Vinko Tomicic (Bolivie), Divinas melodías, Lucas Silva (Colombie), Fuego olímpico, Ricardo Soto (Mexique), Héctor, Victoria Giesen Carvajal (Chili), Hogar, Gerardo Minutti (Uruguay), La Cigarra, Martín Piroyansky (Argentine), Los Viejos Heraldos, Luis Alejandro Yero (Cuba), O Mistério da carne, Rafaela Camelo (Brésil), Planeta Fábrica, Julia Zakia (Brésil), et Steven, Alexan Sarikamichian, Felipe Bergaño et Samir Marun, (Colombie, Argentine).

Prix du meilleur court-métrage : O Mistério da carne de Rafaela Camelo, (Brésil)

Mention spéciale du jury : Hogar de Gerardo Minutti, (Uruguay)

BAL-LAB (rencontres professionnelles entre producteurs français et créateurs latino-américains)

Le jury était composé de Louise Hentgen, de Etienne De Ricaud et de Laurent Danielou.

Prix BAL-LAB du Documentaire : Ceci Bon de Rodrigo John, (Brésil)

Prix BAL-LAB de la Fiction : Blood of my Blood (Sangue do meu sangue) de Rafaela Camelo, (Brésil).

 


Autrices et crédits photographiques


Françoise Heitz
CIRLEP, EA 4299
[jmfheitz@numericable.fr]

Audrey Louyer
CIRLEP, EA 4299
[audrey.louyer@univ-reims.fr]


Note


[1] https://www.festivaldebiarritz.com/type-evenement/festival-2019/rencontres-de-liheal-festival-2019/