Les normes des autres, ou pourquoi enseigner la littérature en cours de langue


Résumés


Cet article met en avant l’importance de l’enseignement de la littérature pour le développement de la compétence interculturelle : comment pouvons-nous sensibiliser des apprenants d’une langue étrangère aux normes et aux autorités d’une culture étrangère ? Des exemples concrets montrent l’intérêt particulier de textes littéraires écrits par des auteurs multiculturels dans la discussion autour de cette question.

This article deals with the importance of teaching literature for the development of intercultural skills: how can we raise language learning pupils’ awareness of rules and authority of a foreign culture? Concrete examples will show how literature written by multicultural authors is particularly interesting for the study of this question.

Mots-clés : Compétence interculturelle, Lire en langue étrangère, Didactique de la littérature
Keywords: Intercultural skills, reading in a foreign language, teaching literature

 

Comment sensibiliser de jeunes apprenants d’une langue étrangère aux normes et aux autorités d’autrui ? Cette question renvoie à la nécessité de développer, en cours de langue, des compétences interculturelles chez les élèves. Pour atteindre cet objectif, la littérature est la source d’une richesse incomparable : la distance du lecteur par rapport au texte, notamment en langue étrangère, permet une réflexion sur les normes à plusieurs niveaux : interroger son propre rapport aux normes et aux autorités, comparer ses propres normes à ceux de l’autre, mais aussi connaître des normes langagières différentes et ainsi apprendre à apprécier la valeur esthétique d’un texte.

Dans cet article, nous nous proposons d’aborder le thème « Autorités et Normes d’Autorités dans la représentation littéraire » sous un angle didactique. Notre réflexion se base sur le triple ancrage des notions : « norme », « autorité » et « littérature » dans l’enseignement des langues[1]. Nous les rencontrons :

  • Dans le cadre institutionnel qui constitue un système normatif, représentant l’autorité, utilisant comme support de travail la littérature.
  • Dans les objectifs de l’enseignement des langues qui mettent en avant le développement des compétences interculturelles, à savoir la connaissance, la tolérance et l’acceptation des normes et de la culture dont la langue est enseignée. Pour atteindre ces objectifs, le texte littéraire est reconnu comme ‘outil’.
  • Dans les contenus des cours, à travers le choix d’œuvres littéraires dont les contenus peuvent permettre une réflexion sur les notions de la norme et de l’autorité dans des cultures différentes[2].

Pour développer notre réflexion, nous nous basons sur l’exemple de l’enseignement de « langue et littérature allemandes » en cycle terminale des classes AbiBac en France[3], dont le niveau de langue visé est « le niveau C1 selon le CECRL dans les activités langagières de compréhension de l’oral et de l’écrit ». Dans la préparation des élèves aux études supérieures en France et en Allemagne, l’acquisition d’une bonne connaissance des notions de norme et d’autorité dans les deux pays et la prise de conscience de leurs différences est particulièrement importante. Le texte littéraire étant au centre de l’enseignement de la langue[4], l’étude des œuvres intégrales donne l’occasion d’aborder une réflexion approfondie sur ces notions.

Partant de ces prémisses, nous développerons dans une première partie le cadre théorique d’un enseignement de langues visant des compétences interculturelles et s’intéressant dans ce cadre aux notions de la norme et de l’autorité. Dans une deuxième partie, nous proposerons un exemple concret de texte littéraire qui permet une réflexion autour de ces notions, focalisant le ressenti de l’individu par rapport à l’expression de l’autorité et aux normes dans un pays étranger, tout en mettant en avant la valeur esthétique du texte.

Le texte littéraire en classe : quels critères de choix ?

L’apprentissage d’une langue dans un cadre institutionnel reflète déjà en lui-même un système normatif : ce sont les autorités qui définissent les contenus à enseigner et les objectifs visés. Pour l’enseignement des langues étrangères en France, l’Éducation Nationale inscrit le développement d’une compétence interculturelle comme priorité dans ses programmes[5]. Elle est définie par Michael Byram comme compétence de comparaison des faits culturels de groupes différents, pour savoir les analyser et les tolérer[6]. Dans cet objectif, l’apprenant doit développer en cours de langue des savoirs, savoir-faire et savoir-être, des compétences cognitives et émotives permettant le dialogue entre cultures. L’analyse et la médiation interculturelles apparaissent comme objectif primordial des cours de langue en général. La connaissance des normes et du rapport à l’autorité d’un groupe culturel forme, à notre sens, une base indispensable pour ce dialogue.

Dans le programme pour les cours de langue et littérature allemandes en section AbiBac, le lien entre le développement d’une compétence interculturelle et l’étude de textes littéraires est explicitement mentionné et inclut également une dimension esthétique : le professeur doit choisir des « œuvres de qualité, recouvrant des genres et des formes variés »[7] dont le contenu doit permettre, entre autres, le « dialogue entre cultures »[8]. Cette dimension esthétique est, elle aussi, étroitement liée à la notion de la norme : dans sa forme, l’expression littéraire est un jeu avec la norme linguistique, l’écart par rapport à cette norme est sa force créatrice. Un intérêt fondamental du texte littéraire réside alors dans cet écart, dans son altérité poétique[9]. Notamment des textes d’auteurs ancrés eux-mêmes dans plusieurs cultures, influencés par plusieurs systèmes normatifs divergents, parfois opposés, offrent de nombreuses pistes d’exploitation. Sur le plan esthétique, on peut travailler sur l’influence d’une autre langue à travers des néologismes, des tournures ou des métaphores inhabituelles ou, sur le plan narratif, attirer l’attention sur l’intégration de techniques et traditions littéraires ‘étrangères’. Ces différences peuvent être thématisées afin de sensibiliser l’élève-lecteur à la relativité des normes.

Quant au contenu, la ‘mise en scène’ de différences culturelles[10] peut impliquer une ‘mise en scène’ de normes et d’autorités. Notamment des textes thématisant des rencontres d’un protagoniste avec une nouvelle culture, ‘avec la norme de l’autre’, s’avèrent intéressants pour les cours de langues : ils offrent au lecteur, confronté lui-même à une culture étrangère, une possibilité d’identification et contribuent particulièrement bien au développement de l’empathie. Cette capacité de se mettre à la place d’autrui, de changer de perspective pour mieux comprendre des sentiments, des pensées et des intentions de l’autre[11] peut être cultivée par le travail avec le texte littéraire : la situation du protagoniste confronté à des normes inconnues peut fonctionner comme mise en abîme d’une situation que le lecteur a vécue ou va vivre. Des textes adaptant un point de vue venant de la marge de la société, permettent aussi de déconstruire des schémas d’argumentation d’une culture dominante, aussi bien au niveau du texte qu’au niveau de la réception[12]. Dans le texte littéraire, nous trouvons l’association de normes linguistiques, littéraires et sociétales.

L’exemple d’Emine Sevgi Özdamar

Pour illustrer notre réflexion, nous avons choisi des extraits de textes de l’auteure Emine Sevgi Özdamar. Ils permettent, à notre sens, une approche littéraire et interculturelle des notions de norme et d’autorité en classe d’allemand. Nous étudions la représentation littéraire de la perception et du ressenti des normes et des autorités par la protagoniste des textes.

Née en 1946 à Malatya en Turquie, Emine Sevgi Özdamar séjourne pour la première fois en Allemagne de 1965 à 1967. Elle travaille comme ouvrière à Berlin pour pouvoir financer ses études de théâtre à Istanbul qu’elle suit de 1967 à 1970. Fuyant la pression du régime militaire en Turquie, elle est de retour à Berlin en 1976 où elle travaille comme assistante de régie de Benno Besson à la Berliner Volksbühne, avant de poursuivre sa carrière entre autres à Paris, Avignon et Bochum. Ce n’est que dans les années 90 qu’elle débute comme écrivain. Sa langue d’écriture est l’allemand, et elle reçoit plusieurs prix littéraires[13]. Son style est marqué par des références littéraires et stylistiques orientales, par des techniques de montage et l’intégration d’images traduites de la langue turque. Thématisant le plus souvent un vécu turco-allemand avec un regard d’artiste, des clichés concernant les deux cultures sont déconstruits. De nombreux passages de son œuvre racontent des rencontres d’un personnage immigré avec les normes et l’autorité du pays d’accueil. A l’intérêt de cette ‘confrontation interculturelle’ en soi s’ajoute l’originalité de la perspective de la narratrice : son regard de l’extérieur fait parfois apparaître la ‘normalité’ allemande comme comique, voire grotesque et permet de thématiser la relativité de la norme.

Nous avons choisi trois exemples tirés de deux romans autofictionnels[14] d’Emine Sevgi Özdamar. Ils montrent trois rapports différents de la narratrice à trois représentations différentes de la norme et de l’autorité.

Le premier exemple est tiré de Die Brücke vom Goldenen Horn. La jeune narratrice est depuis peu à Berlin et décrit son travail dans une usine, au milieu d’autres femmes turques. Le texte reflète la soumission de l’ouvrière à l’autorité du chef et l’obéissance de l’immigrée à la culture dominante. Ne maîtrisant pas la langue allemande, les femmes immigrées comprennent mal le nom du chef : “Der Fabrikchef hieß Herr Schering. Sherin sagten die Frauen, Sher sagten sie auch. Dann klebten sie Herr an Sher, so hieß er in manchen Frauenmündern Herschering oder Herscher” (GH : 16)[15]. Cette transformation involontaire[16] est non seulement comique, mais traduit également le rapport des femmes au chef : incarnant l’autorité incontestable, elles le nomment « Her(r)scher »[17] – le souverain. Ce chef semble tenir compte de la culture d’origine de ses ouvrières : il impose une minute de silence pour l’anniversaire de la mort d’Atatürk : “Wir waren seit einer Woche in Berlin. Der Herscher wollte, daß wir am 10. November, dem Todestag von Atatürk aufstehen. Wir standen am 10. November um fünf nach neun in der Arbeiterhalle von unseren Maschinen auf […]”(ibid.)[18]. On peut interpréter cette exigence du chef comme bien intentionnée, comme une manifestation de respect pour la culture turque. Mais en même temps, il s’agit d’un ‘deuil imposé’, premièrement pour une autorité, deuxièmement par une autorité – qui s’approprie un fait culturel ‘appartenant’ aux ouvrières. Le « Herscher », le souverain, renforce ainsi sa position de pouvoir, en dépassant le cadre du travail. Même dans les souvenirs de leur propre pays, les ouvrières turques subissent l’autorité de leur chef allemand. Ce « Herscher » est d’ailleurs un pouvoir invisible, sans visage, représenté par l’ombre menaçante d’une traductrice qui rapporte ses paroles et dont le pouvoir va jusqu’à l’imposition d’une réponse obéissante très précise :

Wir sahen den Herscher nie. Die türkische Dolmetscherin trug seine deutschen Wörter als türkische Wörter zu uns: „Herscher hat gesagt, daß ihr euch…“ Weil ich diesen Herscher nie sah, suchte ich ihn im Gesicht der türkischen Dolmetscherin. Sie kam, ihr Schatten fiel über die kleinen Radiolampen, die wir vor uns hatten. […] Wie ein Postbote, der einen Einschreibebrief bringt und auf die Unterschrift wartet, wartete die Dolmetscherin, nachdem sie für uns Herscherings deutsche Sätze ins Türkische übersetzt hatte, auf das Wort Okay.

Wenn eine Frau anstelle des englischen Okay das türkische Wort tamam benutzte, fragte die Dolmetscherin nochmal: Okay?, bis die Frau „Okay“ sagte (GH : 16-18)[19].

L’absurdité d’exiger, en tant que traductrice pour les langues turques et allemandes, une réponse en anglais, souligne encore une fois le rapport de force : la soumission des ouvrières devant l’autorité va jusque dans la formulation imposée de la réponse.

Le deuxième exemple, tiré de Seltsame Sterne starren zur Erde, concerne la perception de l’autorité de l’Etat, de la RDA en occurrence. Grâce à des visas journaliers, la protagoniste navigue quotidiennement entre Berlin-Ouest où elle habite et Berlin-Est où elle travaille. Il n’est alors plus question d’une culture dominante allemande. La RFA et la RDA sont mêmes perçues comme deux pays très différents, séparés dans l’espace :

Jedesmal, wenn ich hier her [nach Ostberlin, précision de Susanne Geiling-Hassnaoui] kam, vergaß ich den anderen Teil der Stadt, als ob tatsächlich ein großes Meer diese beiden Teile voneinander trennen würde. Ich konnte die beiden Teile nie zusammendenken und mir vorstellen, daß meine sieben Freunde in Westberlin nur drei Haltestellen von hier entfernt wohnten. Zu Fuß wären es zwanzig Minuten gewesen (SE: 18)[20].

Le ressenti de la narratrice met en relief l’absurdité de la normalité allemande, à savoir l’acceptation de la division de l’Allemagne et même d’une ville. L’irritation concernant cette situation est d’ailleurs traduite dans le roman entier par le leitmotiv du temps qui est similaire dans les deux parties de la ville, au grand étonnement de la narratrice comme ici : “Als ich in Westberlin aus der S-Bahn stieg, staunte ich. ‚Hier regnet es ja wie im Osten.” SE : 40).

Le mur de Berlin matérialise la division de la culture allemande et relativise la puissance de la RFA. Celle-ci subit par le mur de Berlin l’autorité du bloc soviétique. Le rapport de la narratrice au mur passe par son intégration dans les habitudes du quotidien à la perception de sa portée politique. Pendant longtemps, la narratrice ‘joue’ avec le mur et montre ainsi son absurdité. Un des passages les plus significatifs dans son jeu provocateur et naïf à la fois raconte une rencontre avec un jeune homme à Berlin-Est. Il propose à la narratrice de rester la nuit, mais elle doit quitter la RDA à minuit, puisque son visa journalier expire :

„Aber mein Visum läuft um Mitternacht ab. Ich muß zurück nach Westberlin.“

„Du kannst gleich wieder einreisen.“

Er wartete vor dem Grenzübergang. Ich gab ihm mein brennendes Zigarillo und ging durch den Grenzübergang. Der Grenzpolizist fragte mich, ob ich noch DDR-Geld hätte. „Nein.“ Ich reiste aus, tauschte von neuem sechs Mark fünfzig in Ostgeld um, zahlte fünf Mark Visagebühr […] und reiste wieder ein (SE : 36)[21].

En retraversant la frontière quelques minutes après avoir quitté la RDA, elle outrepasse, devant les représentants de l’autorité, l’idée fondatrice du mur, tout en respectant les règles imposées. Plus tard, plusieurs incidents à la frontière lui font vivre la toute-puissance de l’autorité : puisque la narratrice essaie deux fois dans la même journée d’apporter un livre interdit en RDA, elle est retenue et fouillée par des douaniers : “Sie ließen mich in einem engen Raum eine Stunde sitzen, dann kam eine Polizeibeamtin und untersuchte mich bis in den Hintern, sie schaute auch in meinen Lippenstift” (SE, 190f)[22]. L’autorité s’impose, ses représentants humilient la narratrice qui est impuissante. En même temps, la censure et la fouille poussée à l’extrême traduisent la peur de l’autorité de voir ses normes fragilisées par des idées venant d’une autre culture, celle de l’Ouest. L’incompréhension de la narratrice devant cette ‘normalité allemande’ se reflète dans une apparente erreur de langue lors d’un autre incident à la frontière : cette fois-ci, elle veut apporter des disques de rock, mais le douanier les confisque :

Am Checkpoint Charlie fragte mich der Grenzpolizist „Für wen sind die Schallplatten?“ „Für meine Freundin.“ Er ließ mich lange warten. […] „Die Schallplatten sind gebraucht, alte Ware können Sie nicht einführen. Sie können sie wiederhaben, wenn Sie ausreisen“, erklärte er. Ich hatte in der DDR in den letzten Wochen oft ein Wort gehört, Stadtfeind. „Bin ich jetzt ein Stadtfeind?“ fragte ich. Er guckte mich an und sagte nichts. Ich erzählte Gabi die Geschichte. „Nicht Stadtfeind, du meinst ‚Staatsfeind. ‘“ (SE : 239)[23].

Cette ‘erreur’ traduit tout d’abord le mode de perception de la narratrice qui ne perçoit que la ville, son espace vital et son cadre de vie, en faisant abstraction de la situation politique difficile de Berlin. Mais cette ‘erreur’ met aussi en question le sens du mot « Staatsfeind », mal compris parce qu’incompréhensible par l’absurdité de la situation à Berlin. La profonde division de l’Allemagne, devenue une normalité pour les habitants de la ville, reste inconcevable pour la narratrice étrangère.

Notre troisième exemple nous emmène dans le monde du théâtre et invite à une réflexion sur la réception littéraire. La narratrice de Die Brücke vom Goldenen Horn est rentrée en Turquie après son premier séjour à Berlin. Elle raconte comment la représentation d’une pièce de théâtre de Brecht, Die Mutter, encourage des femmes turques à se battre contre l’injustice commise par les autorités turques. Ces mères de jeunes hommes torturés à mort par le régime militaire viennent à Ankara pour manifester et pour réclamer des nouvelles de leurs fils. Quelques-unes de ces femmes viennent au théâtre et voient cette pièce de Brecht qui montre le chemin d’une femme apolitique jusqu’au combat militant : elle défend les idées portées par son fils et ses amis, assassinés par un régime totalitaire. Les femmes turques semblent puiser de la force au théâtre :

Die Mütter waren verschleiert, man sah nur ihre Augen. Wenn sie im Atatürk-Mausoleum um ihre toten Söhne weinten, machten ihre Tränen den schwarzen Stoff ihrer Schleier naß. Einige kamen auch zu unserem Theater und schauten sich Bertolt Brechts „Die Mutter“ an. Die verschleierten Mütter hoben am Ende des Stückes aus ihren Schleiern die Fäuste in die Luft (GH, 301).[24]

L’association du voile, dans nos cultures occidentales souvent interprété comme signe de soumission de la femme, et des poings levés comme signe du combat, montre la complexité du transfert culturel effectué ici. La transformation des mères endeuillées en militantes, apparemment déclenchée par la représentation de la pièce, ouvre la voie à la réflexion sur le rôle du théâtre dans la société et sur la portée universelle d’une œuvre littéraire[25].

Revenons au point de départ qui était une question didactique, à savoir la sensibilisation des élèves aux notions de la norme et de l’autorité dans le pays dont ils apprennent la langue. Nous voulions contribuer à cette sensibilisation par le travail avec des textes littéraires, pour permettre au lecteur à la fois un regard distancié et une identification. Les trois exemples tirés de l’œuvre d’Emine Sevgi Özdamar offrent, dans cet objectif, plusieurs niveaux de réflexion. Ils thématisent tous le rapport de l’individu à l’autorité dans un contexte interculturel, mais en montrent différents aspects. En racontant l’ouvrière immigrée devant l’autorité du chef, la jeune intellectuelle étrangère entre les deux Allemagnes avec leurs normes différentes et l’autorité écrasante représentée par le mur, ainsi que le théâtre allemand comme soutien du combat politique en Turquie, la narratrice reflète par son regard personnel des réalités historiques complexes. Elle dénonce la dureté de la situation de l’étranger qui ne maîtrise ni la langue ni les codes d’un nouveau pays, sans permettre au lecteur de confirmer d’éventuels clichés sur les immigrés turcs en Allemagne : la jeune femme soumise à l’autorité se montre, une fois la langue acquise, bien sûre d’elle lorsqu’elle vit entre Berlin-Ouest et Berlin-Est. Le lecteur comprend bien que la culture allemande, une seule culture allemande, n’existe pas – ni une opposition avec une culture turque : le théâtre de Brecht comme porteur d’espoir contre l’abus de pouvoir possède une valeur universelle. Ce contenu est porté par une langue originale et esthétiquement riche : la représentation littéraire apparaît ainsi comme lieu de prédilection pour faire réfléchir aux notions de norme et d’autorité en cours de langue.


Auteur


Susanne Geiling-Hassnaoui
Université de Reims Champagne-Ardenne/ Universität des Saarlandes


Œuvres citées


  • Barmeyer, Christophe (2012): Taschenlexikon Interkulturalität. Göttingen: Vandenhoeck & Rupprecht.
  • Byram, Michael/HU, Adelheid Dir. (2008) : Interkulturelle Kompetenz und fremdsprachliches Lernen. Modelle, Empirie, Evaluation. Tübingen : Narr.
  • Lüsebrink, Hans-Jürgen (2008): Interkulturelle Kommunikation. Interaktion, Fremdwahrnehmung, Kulturtransfer. Stuttgart/Weimar: J.B: Metzler. 2. Edition.
  • Mecklenburg, Norbert (2008): Das Mädchen aus der Fremde. Germanistik als interkulturelle Literaturwissenschaft. München: Iudicium Verlag.
  • Özdamar, Emine Sevgi (1998): Die Brücke vom Goldenen Horn. Köln: Kiepenheuer und Witsch.
  • Özdamar, Emine Sevgi (2008): „Meine krank gewordenen türkischen Wörter“. Dans: Pörksen, Uwe/ Busch, Bernd Dir. (2008): Eingezogen in die Sprache – angekommen in der Literatur. Positionen des Schreibens in unserem Einwanderungsland. Göttingen: Wallstein.
  • Özdamar, Emine Sevgi (2000): Le Pont de la Corne d’or. Paris : Pauvert.
  • Özdamar, Emine Sevgi (2004): Seltsame Sterne starren zur Erde. Köln: Kiepenheuer und Witsch.
  • Rösch, Heidi (2011): Deutsch als Zweit- und Fremdsprache. Berlin: Akademie Verlag.
  • Textes législatifs
  • Bulletin officiel spécial n° 4 du 29 avril 2010. Programme d’enseignement des langues vivantes en classe de seconde générale et technologique. (Consulté le 01 Mai 2012) http://www.education.gouv.fr.
  • Bulletin officiel spécial n° 5 du 17 juin 2010. Double délivrance du diplôme du baccalauréat et du diplôme de la Allgemeine Hochschulreife. (Consulté le 01 Mai 2012) http://www.education.gouv.fr.
  • Bulletin officiel spécial n° 9 du 30 septembre 2010. Programme d’enseignement des langues vivantes du cycle terminal pour les séries générale et technologique. (Consulté le 01 Mai 2012) http://www.education.gouv.fr.

Notes


[1] Nous nous référons aux définitions proposées par le dictionnaire Larousse, à savoir :
Norme : règle, principe, critère auquel se réfère tout jugement et ensemble des règles de conduite qui s’imposent à un groupe social.
Autorité : pouvoir de décider ou de commander, d’imposer ses volontés à autrui ; le pouvoir politique ou les organes qui le représentent pris collectivement. Dictionnaire Larousse (consulté le 19 mai 2012). http://www.larousse.com.

[2] Nous nous appuyons sur une définition anthropologique de la culture. Dans le cadre de la section AbiBac, il s’agit de la rencontre entre deux cultures nationales, française et allemande, avec leurs normes. Sur la notion de « culture », voir : LÜSEBRINK, Hans-Jürgen (2008): Interkulturelle Kommunikation. Interaktion, Fremdwahrnehmung, Kulturtransfer. Stuttgart/Weimar: J.B: Metzler. 2. Edition. 9-13.

[3] La section AbiBac concerne, en France, les classes de Seconde, Première et Terminale des séries générales (ES, L et S). Six heures hebdomadaires d’enseignement de langue et littérature allemandes et quatre heures d’enseignement d’histoire-géographie en langue allemande mènent vers des épreuves spécifiques dans ces matières et vers l’obtention d’un double diplôme, le baccalauréat français et son équivalent allemand. Voir : Bulletin officiel spécial n° 5 du 17 juin 2010. Double délivrance du diplôme du baccalauréat et du diplôme de la Allgemeine Hochschulreife. (Consulté le 01 Mai 2012.) http://www.education.gouv.fr.

[4] « Le travail sur les textes littéraires revêt une importance particulière, parce que leur compréhension constitue un modèle de compréhension par excellence. » En cycle terminal, quatre œuvres intégrales et une unité de poésie doivent être lues.

[5] Voir Bulletin officiel spécial n° 4 du 29 avril 2010. Programme d’enseignement des langues vivantes en classe de seconde générale et technologique et Bulletin officiel spécial n° 9 du 30 septembre 2010. Programme d’enseignement des langues vivantes du cycle terminal pour les séries générale et technologique. (Consultés le 01 Mai 2012). http://www.education.gouv.fr.

[6] Voir, à titre d’exemple : BYRAM, Michael/HU, Adelheid Dir. (2008) : Interkulturelle Kompetenz und fremdsprachliches Lernen. Modelle, Empirie, Evaluation. Tübingen : Narr.

[7] Voir : Bulletin officiel spécial n° 5 du 17 juin 2010. Double délivrance du diplôme du baccalauréat et du diplôme de la Allgemeine Hochschulreife. (Consulté le 01 Mai 2012) http://www.education.gouv.fr.

[8] Op.cit.

[9] Pour la notion de l’altérité poétique, voir MECKLENBURG, Norbert (2008): « Das Mädchen aus der Fremde. Über das Verhältnis von kultureller und poetischer Alterität. » Dans : Das Mädchen aus der Fremde. Germanistik als interkulturelle Literaturwissenschaft. München: Iudicium Verlag. 213 – 237.

[10] Nous nous référons à la thèse de Norbert Mecklenburg qui dit que le potentiel interculturel spécifique de la littérature réside dans sa manière de représenter des différences culturelles : elles seraient, dans tous les cas, mises en scène dans l’œuvre. Voir MECKLENBURG, Norbert (2008) : Das Mädchen aus der Fremde. Germanistik als interkulturelle Literaturwissenschaft. München: Iudicium Verlag. 11.

[11] Pour « empathie »: voir BARMEYER, Christophe (2012): Taschenlexikon Interkulturalität. Göttingen: Vandenhoeck & Rupprecht. 50.

[12] Voir RÖSCH, Heidi (2011): Deutsch als Zweit- und Fremdsprache. Berlin: Akademie Verlag. 149 – 150.

[13] Elle reçoit entre autres le Adelbert von Chamisso Preis en 1999, le Kleist Preis en 2004 et le Fontane Preis en 2009.

[14] ÖZDAMAR, Emine Sevgi (1998): Die Brücke vom Goldenen Horn. Köln: Kiepenheuer und Witsch. (Sous le sigle GH dans le texte). ÖZDAMAR, Emine Sevgi (2004): Seltsame Sterne starren zur Erde. Köln: Kiepenheuer und Witsch. (Sous le sigle SE dans le texte).
Le premier roman raconte l’expérience d’une jeune femme turque comme ouvrière à Berlin-Ouest, son retour en Turquie et son nouveau départ pour apprendre enfin l’allemand. Le deuxième rapporte dans sa première partie la vie de la jeune narratrice entre Berlin-Ouest, où elle vit dans une colocation ‘d’antifascistes’, et Berlin-Est où elle travaille à la Volksbühne. La deuxième partie de ce roman est constituée du journal intime de la narratrice qu’elle commence à écrire quand elle emménage pour plusieurs mois à Berlin-Est.

[15] Pour les citations de GH, nous citons la traduction de Nicole CASANOVA : « Le chef de l’usine s’appelait Herr  (« monsieur ») Schering. Sherin, disaient les femmes, Sher, disaient-elles aussi. Puis elles collaient « Herr » à « Sher », ainsi de maintes bouches de femmes s’appelait-il Herschering ou Herscher. » ÖZDAMAR, Emine Sevgi (2000): Le Pont de la Corne d’or. Paris : Pauvert. 16.

[16] Les femmes semblent d’ailleurs appliquer ici la logique de leur langue maternelle, le turc, qui est une langue agglutinante.

[17] L’orthographe correcte du mot allemand est avec deux « r ».

[18] « Nous étions depuis une semaine à Berlin. Herscher voulait que le 10 novembre, jour de la mort d’Atatürk, nous restions debout quelques minutes à neuf heures cinq exactement, comme en Turquie. Le 10 novembre à neuf heures cinq, nous nous sommes toutes levées dans l’atelier, devant nos machines […]. » Op.cit.

[19] Nous ne voyions jamais Herscher. L’interprète turque nous transmettait ses mots allemands sous forme de mots turcs : « Herscher a dit que vous … » Parce que je ne voyais jamais ce Herscher, je le cherchais dans le visage de l’interprète turque. Elle arrivait, son ombre tombait sur les petites lampes pour radio posées devant nous. […] Comme un facteur qui apporte une lettre recommandée et attend la signature, l’interprète, après avoir traduit pour nous en turc les phrases allemandes de Herschering, attendait que nous répondions « okay ».
Quand une femme, en guise de réponse, utilisait au lieu de l’anglais « okay » le mot turc « tamam », l’interprète insistait : « okay ? » jusqu’à ce que la femme dise « okay ». » Op.cit. : 17 -18.

[20] Pour les citations de SE, nous proposons nos propres traductions : « À chaque fois que je venais ici [à Berlin-Est, précision de Susanne Geiling-Hassnaoui], j’oubliais l’autre partie de la ville, comme si une grande mer séparait vraiment les deux parties l’une de l’autre. Je ne pouvais jamais penser les deux parties ensemble et m’imaginer que mes sept amis à Berlin-Ouest habitaient seulement à trois arrêts d’ici. A pied, on aurait mis vingt minutes. »

[21] « Mais mon visa expire à minuit. Je dois retourner à Berlin-Ouest. » « Tu peux revenir tout de suite. » Il attendit devant le poste frontière. Je lui donnai mon cigarillo allumé et traversai le poste frontière. Le policier de la frontière me demanda si j’avais encore de la monnaie de la RDA. « Non. » Je quittai le pays, changeai à nouveau six Marks cinquante en monnaie de l’Est, payai cinq Marks pour les frais de visa […], et retournai à l’Est. »

[22] « Ils me laissèrent attendre pendant une heure, assise dans une pièce exigüe, puis une policière vint et me fouilla jusque dans mes fesses, elle regarda aussi dans mon rouge à lèvres. »

[23] « Au Checkpoint Charlie, le policier de la frontière me demanda « Pour qui sont ces disques ? » « Pour ma copine. » Il me fit attendre longtemps. […] « Les disques sont d’occasion, vous n’avez pas le droit d’importer des produit anciens. Vous pouvez les récupérer quand vous quittez le pays », expliqua-t-il. Ces dernières semaines, j’avais souvent entendu un mot en RDA, ‘ennemi de la cité’. « Est-ce que je suis maintenant un ‘ennemi de la cité’ ? », demandai-je. Il me regarda et ne dit rien. Je racontai cette histoire à Gabi. « Pas ’ennemi de la ville’, tu veux dire ‘ennemi public’ ». » (Özdamar, 2000 : 406).

[24] « Les mères étaient voilées, on ne voyait que leurs yeux. Quand, dans le mausolée d’Atatürk, elles pleurèrent leurs fils morts, leurs larmes mouillèrent le tissu noir de leur voile. Quelques-unes vinrent aussi à notre théâtre et regardèrent Mère Courage de Brecht [Dans le texte original allemand, ce n’est pas « Mère Courage » mais la pièce « La mère » de Brecht qui est mentionné. Notre commentaire se réfère à cette dernière.]. Les mères voilées levaient le poing hors de leur voile à la fin de la pièce. »

[25] L’importance du théâtre allemand en Turquie, notamment dans sa représentation d’abus de pouvoir est confirmé par un témoignage de Emine Sevgi Özdamar en parlant de Büchners Woyzeck : “Woyzeck ist eine deutsche Figur. Aber du siehst Woyzeck auf den deutschen Straßen nicht mehr. Aber Woyzeck siehst du auf den türkischen Straßen. Das hat sich so ineinander vermischt für mich.” Voir : ÖZDAMAR, Emine Sevgi (2008): “Meine krank gewordenen türkischen Wörter”. Dans: PÖRKSEN, Uwe/ BUSCH, Bernd Dir. (2008): Eingezogen in die Sprache – angekommen in der Literatur. Positionen des Schreibens in unserem Einwanderungsland. Göttingen: Wallstein.
« Woyzeck est un personnage allemand. Mais tu ne vois plus de Woyzeck dans les rues allemandes. Mais tu vois des Woyzeck dans les rues turques. Cela s’est mélangé pour moi. » (Nous traduisons).