Présentation

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La Revue Savoirs en Prisme (ISSN 2260-7838) créée en 2011 à l’initiative de membres du CIRLEP (EA 4299, Université de Reims Champagne-Ardenne), mais indépendante de ce Centre, est gérée par des chercheurs de différentes équipes de recherche. La périodicité de ses publications passera d’un numéro à deux par an à partir de 2017.

Sa ligne scientifique ne se résume pas à une posture théorique unique, mais se veut avant tout opérationnelle et exploratoire. Il s’agit de faire émerger un espace de discussion, de transmission, et de frottement entre les disciplines. On entend par là l’impératif critique de frotter comme des silex les approches, les notions et les disciplines les unes contre les autres, pour faire surgir de nouvelles étincelles. L’objectif scientifique est de dépasser la juxtaposition des contributions tout en assumant la multiplicité des méthodes et des approches théoriques. L’espace de discussion pourra ainsi s’ouvrir sans exclusive à partir de cheminements divers, qu’ils relèvent de l’interdisciplinarité ou de la transdisciplinarité.

Pour définir sa ligne éditoriale, la revue Savoirs En Prisme privilégie une démarche heuristique et dialogique qui suscite la complémentarité des disciplines en cherchant à éviter le plus possible le cloisonnement disciplinaire : cette démarche vise à rendre compte des synergies et des rencontres des savoirs, toujours en tension et en devenir.

Ce qu’on pourrait appeler la transmutation des concepts est souvent le nerf de l’invention conceptuelle et littéraire : c’est souvent en transférant d’un domaine du savoir à un autre un concept, en le posant dans le prisme d’un autre système de pensée, que l’on invente véritablement.

Les séparations entre les domaines sont parfois ténues comme des membranes, et la recherche inventive se doit d’y pratiquer des percées, sachant que l’esprit humain aspire à la pleine compréhension – Nicolas de Cues n’a-t-il pas aspiré à un système qui était à la fois l’instrument de la compréhension et son objet ? ; mais ne pouvant tout saisir, précisément il organise, discrimine (et donc sépare) pour mieux examiner. De la même façon qu’il crée une cloison, il peut la déplacer sinon l’abattre. Or c’est précisément la réflexion sur les limites entre les savoirs, révélées de façon encore plus aiguë par les langues et les cultures, sur les tensions entre les emprunts et les inventions conceptuelles, qui fonde l’esprit de la revue Savoirs en Prisme. La question à l’origine de la revue est en effet l’usage et la vie des concepts introduits dans une discipline, mais qui ont mûri grâce au terreau d’un autre champ de recherche, qu’il s’agisse des études sur la civilisation, sur les langues, les arts visuels, de la philosophie, de la littérature ou de la linguistique. La vie et la circulation des concepts (ce que Mieke Bal appelle les travelling concepts) engendrent un travail de légitimation, de clarification, de diffusion et entraînent parfois des transpositions dans d’autres branches du savoir. Ainsi Darwin, pour légitimer son emprunt conceptuel de sélection aux techniques d’élevage, se réfère-t-il à Newton et à son emprunt conceptuel de l’attraction au domaine de la chimie et du magnétisme.

L’emprunt conceptuel peut relever principalement de deux ordres : il peut être d’ordre terminologique et donc conceptuel (emprunt par Darwin d’une notion comme la sélection), ou bien d’ordre méthodologique (emprunt d’un procédé intellectuel ou des déterminations d’un concept pour légitimer une hypothèse, emprunt à la chimie par Goethe de la notion d’affinités électives pour étudier la psyché humaine). Dans ces emprunts conceptuels, l’intérêt est qu’ils se justifient les uns par les autres.

En effet, le transfert de concepts dans d’autres territoires de la pensée élargit le champ d’opération des domaines académiques, tout en autorisant des retours théoriques permettant de les penser dans leur champ d’origine à l’aune des profanations critiques dont ils ont fait l’objet. Ces formes de profanation critique semblent également soulever un enjeu actuel de la recherche, celui de désessentialiser la critique, de rendre des domaines théoriques étrangers à eux-mêmes en leur faisant explorer des pratiques et des concepts auxquels ils n’étaient pas auparavant destinés – ouvrant ainsi des formes de transdisciplinarité plus que d’interdisciplinarité. L’entreprise n’est certes pas sans risque et n’a aucune vocation systématique ou prescriptive ; elle offre en revanche au travail de recherche la possibilité de ne pas se constituer en lieu mais en cheminement, et de privilégier un questionnement dynamique, soucieux de ne pas s’enfermer dans des grilles interprétatives qui fossilisent aussi bien ses outils que les objets qu’elle étudie.

La revue Savoirs en Prisme propose dans chacun de ses numéros une tentative de penser les emprunts conceptuels et parfois aussi les errances des travelling concepts qui constituent le savoir en mouvement. L’accueil dans ses pages de plusieurs langues possibles correspond à une volonté de conjuguer le plurilinguisme et l’extension géographique de la rencontre scientifique qu’elle cherche à promouvoir. L’invitation à la collaboration d’auteurs (articles à quatre mains) correspond également au souci de faire dialoguer les savoirs et les expériences de recherches.

La transdisciplinarité est une expérience à réaliser, elle n’est pas un domaine préexistant : c’est pourquoi tous les chemins permettant la rencontre féconde des disciplines et mettant à l’essai leur perméabilité nous semblent autant d’entreprises exploratoires d’une grande exigence.