Connie Palmen : Ton histoire Mon histoire

Le poète anglais, Ted Hughes (1930-1998) n’a rompu le silence au sujet de sa relation à sa première épouse, la poétesse américaine Sylvia Plath (1932-1963), que 35 ans après son suicide, dans un magnifique recueil de lettres-poèmes intitulé Birthday Letters[1]. Inspirée par cette œuvre ultime, la romancière néerlandaise, Connie Palmen, imagine la confession d’un Ted Hughes qui, violemment critiqué par les féministes et exaspéré par l’idolâtrie posthume vouée à Sylvia Plath, décide de faire entendre sa vérité dans Ton histoire Mon histoire, une fiction rédigée à la première personne du singulier. A l’instar de son mentor T.S. Eliot, Ted Hughes s’est toujours méfié de la littérature de confession, mais en reprenant le « I / je » qui osait enfin s’adresser directement au « you / tu » de Sylvia Plath dans les Birthday Letters, Connie Palmen déroule la temporalité des sept années de leurs vies parallèles sur le mode d’une tragédie annoncée. Devenu narrateur de cette fiction, Ted inscrit son histoire sous le signe de l’imminence d’une mort dont il s’agit de comprendre le comment et le pourquoi, parsemant sa confession d’annonces et d’interrogations qui figurent déjà dans les poèmes, (« comment pouvais-je deviner que… » / « je m’en veux encore », etc.). Le lecteur se trouve immédiatement embarqué dans un véritable thriller psychologique que Connie Palmen articule autour de la passion du couple pour la poésie, et plus précisément autour de la recherche forcenée du « Moi poétique » de Sylvia. Tout au long de cette quête, les événements de la vie réelle sont envisagés selon les interprétations tantôt poétiques, tantôt mythologiques, tantôt symboliques ou psychanalytiques, ou encore selon un mixte de ces approches privilégiées par Ted Hughes. Y-at-il chez Connie Palmen une volonté de se livrer à un subtil pastiche de ce poète, admirateur des œuvres de Robert Graves[2] ? Il est d’autant plus difficile de répondre à cette question que l’auteure ne cesse de susciter la bienveillance du lecteur à l’égard d’un narrateur en souffrance qui fut trop longtemps considéré comme « l’assassin d’une sainte ».

Dès les premières pages de Ton histoire Mon histoire, Sylvia, l’Américaine exubérante, angoissée, et avide de reconnaissance est présentée comme une fanatique chez qui « l’amour et la haine étaient si proches qu’on avait du mal à les distinguer » (9). Amoureux fou, Ted brave l’avertissement des planètes qui lui annoncent une « rencontre catastrophique » et se voit comme le chaman-maïeuticien qui va offrir à la jeune femme le Graal d’une imagination dégagée de sa persona sociale et augurant d’une union mystique avec le cosmos qui relie le poète à l’archétypal jungien, source de « l’humain universel et sacré » (35). Pour que Sylvia accède aux couches occultes de son « Moi authentique », il pratique l’hypnose, l’interprétation des rêves, l’astrologie ; il passe leur relation fusionnelle au filtre des mythes anciens et modernes, qui, selon lui, révèlent « la structure de notre drame intérieur », et découvre en Sylvia, dont le premier baiser fut une morsure, une nouvelle Hécate. En même temps, tous deux identifient leur couple de jumeaux guerriers à celui que formaient Heathcliff et Cathy dans Les Hauts de Hurlevent. La comparaison va de soi puisque, comme Emily Bronte, Ted est originaire du Yorkshire, ce comté dont la nature et la vie sauvage demeurent sa première source d’inspiration, mais il ne sait pas encore que Sylvia y sera enterrée.

Au fil des années et des déménagements, – de Cambridge à Londres, puis à Boston où ils restent deux ans – leur relation se complexifie jusqu’à l’explosion finale. Après leur retour en Angleterre en 1960, Sylvia voit la publication de son premier recueil de poèmes, The Colossus[3], puis celle de son roman autobiographique The Bell Jar[4], tandis que Ted se retrouve « fêté et couvert de lauriers », mais la notoriété lui pèse. En 1961, le couple emménage à North Tawton, dans le Devonshire, en compagnie de Frida, leur premier enfant.  C’est là que se nouera l’intrigue du roman. Ted continue d’essuyer les sautes d’humeur de Sylvia et découvre dans les poèmes de The Colossus la confirmation d’une mélancolie irréversible causée par la mort de son père alors qu’elle n’avait que huit ans. Ce dernier souffrait d’un diabète non diagnostiqué qui fut soigné trop tard, ce qui a plongé Sylvia dans un abîme de culpabilité. Assaillie par « d’horribles fantasmes de jambes sanglantes », et par les apparitions nocturnes de ce père rigide, « idolâtré et maudit » en « dieu justicier », elle ne parvient pas à endiguer le désir irrépressible de rejoindre l’absent et reste « irréductiblement figée dans le rôle de martyre » (225).

Ted, qui étouffe dans le paradis claustrophobique de North Tawton, se voit incapable d’analyser ses propres réactions : « J’écoutais ses loups et je n’entendais pas les miens. Je lisais son drame et je gardais fermé le scénario du mien ». Il faut qu’intervienne la tentation pour que se mette en route le double scénario fatal. Elle surgit en la personne d’Assia Wevill, que Ted appellera sa « muse noire », sa « Lilith » ou encore la « funeste visiteuse ». Il quitte Sylvia pour elle, provisoirement, pense-t-il, sans se douter qu’Assia se suicidera avec leur petite fille, six ans après son épouse, et selon le même mode opératoire, la tête dans le four de la cuisinière à gas.

Connie Palmen prête à son narrateur peu d’explications psychologiques au sujet de son comportement envers Sylvia et Assia. Longtemps accablé et silencieux, il laisse entendre qu’en dépit de sa posture de poète donneur de leçons, il se savait lui aussi hanté par les pulsions destructrices d’un « moi sombre ».  Seule Sylvia, que sa folie mettait en prise directe avec le démoniaque, sut débusquer cette part d’ombre et, à sa façon délirante, se révéla être une véritable initiatrice capable d’entrouvrir les arcanes du poétique.

Avec ce retournement, Connie Palmen prolonge de manière émouvante et convaincante l’hommage rendu à Sylvia Plath par Ted Hughes dans les Birthday Letters et restitue la dignité d’un homme qui, malgré les honneurs[5] qui lui furent rendus, dut affronter l’opprobre pendant de longues années.

 


Autrice


Catherine Chauche
URCA, CIRLEP (EA 4299)
[catherine.chauche@sfr.fr]

 


Notes


[1] HUGHES, Ted, Birthday Letters, faber and faber, London, 1998.

[2] GRAVES, Robert, The White Goddess, Creative Age Press, New York, 1948.

[3] PLATH, Sylvia, The Colossus and Other Poems, New York, A. Knopf, 1962.

[4] Id., The Bell Jar , US, Heinemann, 1963, traduction française, La Cloche de détresse, par Michel Persitz, Denoël, 1972. Ce roman à clé, très autobiographique, relate les événements qui ont conduit Sylvia Plath à sa première tentative de suicide suivie d’un traitement par électrochocs, trois ans avant sa rencontre avec Ted Hughes.

[5] En 1984, Ted Hughes reçut le titre de Poet Laureate, c’est-à-dire poète officiel de la Reine.