Loreak (2014) : Un espace inédit de « malentendu » au cinéma

Loreak (Les Fleurs, en basque) est un film espagnol sorti en 2014, réalisé par Jon Garaño et Jose Mari Goenaga. Parmi les films présentés en sélection officielle au Festival de San Sebastián, il s’agit du premier long métrage tourné entièrement en langue basque.

Les deux cinéastes travaillent en duo : ils avaient réalisé ensemble le long-métrage 80 egunean (En 80 jours, 2010) et appartiennent à la troisième génération de ce cinéma, appelée « génération Kimuak », du nom du programme de promotion de courts-métrages du Gouvernement basque.

Le cinéma basque a souvent reflété les problèmes liés au terrorisme. Maintenant que l’ETA a mis un terme à la violence, les récits cinématographiques se multiplient et se diversifient. Il s’agit ici d’un film qui met en scène la sphère privée, où l’offre anonyme de fleurs vient bouleverser le quotidien de trois femmes. La structure tripartite (« Des fleurs pour Ane », « Beñat observe du ciel », « Des fleurs pour Beñat ») repose sur ce motif qui donne son nom au film. Nous tenterons de voir en quoi les fleurs créent un espace à part, en dehors de la communication verbale, déclencheur et révélateur du malentendu entre les êtres, mais aussi favorisant en partie la résolution de celui-ci.

Synopsis

Près de Saint Sébastien, Ane est une jeune femme effacée qui apprend par son médecin qu’elle est déjà atteinte par la ménopause. Elle travaille dans un chantier où Beñat est grutier. Le mari d’Ane, Ander, est froid et distant à son égard et elle est surprise de recevoir un superbe bouquet de fleurs : elle croit d’abord qu’il lui a été envoyé par Ander, mais celui-ci la détrompe. Chaque jeudi, elle reçoit un bouquet anonyme, ce qui altère un peu plus l’humeur de son mari, et oblige Ane à emporter les fleurs en cachette à son travail. De son côté, Beñat subit la mauvaise humeur de sa femme, Lourdes, en conflit avec sa belle-mère Tere. Lourdes ne souhaite pas avoir un enfant de Beñat. Ce dernier dérape sur la route en conduisant de nuit et se tue. Tandis que le corps du défunt est confié à la faculté de médecine selon son souhait, Lourdes quitte l’appartement qui appartient à sa belle-mère, et on rend à Ane la chaînette et la médaille qu’elle avait perdues et qui se trouvaient dans la grue de Beñat. Tere voudrait garder le contact avec sa belle-fille, mais celle-ci la repousse avec dureté. À la suite de Tere et des amis de Beñat, Ane commence à accrocher régulièrement en secret des fleurs sur la glissière de la route où celui-ci a trouvé la mort, ce qui perturbe grandement Lourdes, qui cherche à savoir de qui il s’agit. Tere l’a devancée en laissant un message à Ane dont elle fait connaissance, et avec qui elle sympathise. Toutes deux parlent du fils disparu. Lourdes prend Ane en stop alors qu’elle va porter son bouquet et apprend ce qu’elle voulait savoir, mais s’irrite et heurte une brebis sur la route. Ane en profite pour s’échapper. Tere à son tour renvoie Lourdes.

Deux ans plus tard, la faculté de médecine appelle Lourdes pour lui dire qu’elle peut récupérer les cendres de son mari. Celle-ci n’en veut pas et va voir Tere, qui a perdu la tête et ne se souvient plus qu’elle avait un fils qui est mort. Effondrée, Lourdes remporte l’urne et va voir Ane, mais se heurte à un nouveau refus : maintenant, Ane est heureuse et ne peut même plus assurer que c’est Beñat qui lui envoyait des fleurs. Lourdes en plein soleil se retrouve face au lieu de l’accident où il n’y a plus de fleurs du tout. C’est elle qui y dépose un bouquet.

Le langage des fleurs

Le « langage des fleurs », si codifié dans les manuels d’autrefois, où l’on connaissait la symbolique attachée à chaque fleur, est ici équivoque. Les pistes sont brouillées[1]. Assemblées en superbes bouquets composites, les fleurs ne révèlent que la tendresse de celui qui les envoie, mais pas son identité, jusqu’au hasard malheureux de la mort de Beñat et la révélation fortuite de son amour secret, d’une façon moins tragique que dans la célèbre nouvelle de Stefan Zweig, Lettre d’une inconnue et son adaptation cinématographique par Max Ophuls (1938). La mort, cruauté irréversible, ne permet pas de rétablir un lien. Et pourtant… Beñat, qui n’était pas croyant et refusait d’aller sur la tombe de son père, est l’objet d’hommages posthumes. Ainsi, le langage des fleurs est paradoxal : tirant leur force de leur fragilité, elles font renaître, au début de la diégèse, l’espoir déçu d’Ane, qui les caresse, les soigne amoureusement, tout comme la caméra les met en valeur, par la douceur des éclairages, l’esthétisme de prises zénithales ou des zooms insistants. Réparatrices, les fleurs ont besoin, explique Beñat à Ane en langage métaphorique, d’être « blessées » pour pouvoir cicatriser[2] : il faut en couper légèrement les tiges pour les faire durer. De même les disparus continuent à vivre tant que quelqu’un se souvient d’eux, déclare Tere. Les messages verbaux, eux aussi, se croisent. Ainsi, exaspéré par les livraisons de fleurs, Ander va enquêter auprès des fleuristes et s’indigne qu’elles n’aient pas demandé l’identité de qui les achetait, semblant confondre les fleurs avec de dangereuses bombes. Cette touche d’humour dans le discours coïncide avec un filmage où les fleurs, comme une politesse du désespoir, semblent cerner de toutes parts les personnages. La scène se répète d’ailleurs avec la femme de Beñat, pourtant fort brusque lorsque son mari était en vie, mais qui voit sa jalousie s’aviver en contemplant des fleurs qu’une autre porte à son défunt mari : elle appelle la police et laisse son interlocuteur médusé en disant que la personne qui fait cela pourrait « être animée d’une mauvaise intention ». Cette irruption du comique au cœur du drame intime est bien dans l’esprit de Chaplin (Les lumières de la ville, City Lights, 1931), où la jeune fleuriste aveugle interprétait mal le claquement de la portière d’une grosse voiture, prenant le vagabond Charlot pour un riche prince charmant. Le plus petit événement est interprété en fonction des désirs de chacun, et le 7e art permet la monstration silencieuse du malentendu. Mais dans Loreak, les bouquets anonymes sont les seuls à être porteurs d’amour : fidèle à ses principes, la mère de Beñat est indignée de voir que ses amis de la « cuadrilla » ont déposé pour le défunt des fleurs en plastique. Différence entre un léger regret et son signe maladroit et une plaie ouverte qui ne se fermera jamais.

À chacun son univers

À rebours de la société basque, si conviviale et expansive, la mise en scène pudique met en évidence l’isolement de chacun des personnages en les cadrant depuis l’extérieur, séparés de nous par une vitre infranchissable : Beñat dans sa grue, Lourdes dans sa cage de verre au péage de l’autoroute, Ane derrière les vitres de l’autobus et dont les traits sont déformés par les traînées de la pluie, isotopie des larmes et de la tristesse. Même le dialogue explicatif entre Tere et Ane ne sera pas révélé, ni à Lourdes qui les épie de l’autre côté de la rue, ni au spectateur, confiné au même point de vue. De brefs moments d’échanges interviennent entre humains, comme Tere et Ane souriant avec émotion en voyant un vieux film de l’enfance de Beñat, où le bambin en marinière se trémousse lors d’une fête.

Le malentendu le plus banal est sans doute celui qui oppose belle-mère et belle-fille : voulant bien faire, Tere lave et range un intérieur désordonné, tandis que Lourdes, furieuse, remet chaque objet à la place qu’elle lui a assignée. L’espace domestique aussi est un espace de pouvoir, provoquant des interprétations radicalement opposées. Tere exprime sans ambages son amertume à son fils et quand celui-ci l’appelle avant de prendre le volant, elle lui raccroche au nez, se reprochant ensuite d’être indirectement responsable de sa mort.

Certains passages empruntent à l’esthétique du thriller, comme le montage alterné entre Lourdes faisant ses valises et refermant brusquement leur fermeture éclair, et la salle aseptisée de l’hôpital où les étudiants vont avoir leur « leçon d’anatomie » (détail macabre de l’étiquette saisie en gros plan, accrochée à l’orteil du cadavre, et voix off sévère du professeur qui prévient qu’il n’admettra aucune plaisanterie déplacée). Même tonalité dysphorique lorsque Lourdes prend en stop la fragile Ane et se révolte violemment, dans un déni acharné, interprétant comme une coïncidence l’envoi des fleurs et la découverte de la chaîne d’Ane dans la grue de Beñat. L’empathie suscitée avec le personnage d’Ane fait craindre au spectateur quelque folie de la part de Lourdes, qui n’intervient qu’en mode mineur, avec la brebis renversée, et après une caresse, miraculeusement ressuscitée et repartie, comme les fleurs soignées par des mains attentionnées.

Lourdes est la femme la plus enfermée dans son système (elle opère un retour à l’apaisement dans une forme de happy end). Lourdes et Ane : deux femmes qui ne veulent pas ou ne peuvent avoir de descendance. Voilà donc une métaphore où, suivant une interprétation souvent admise (même si combattue, on le sait, par les féministes), le référent est inversé : des femmes-fleurs qui ne s’épanouissent pas et menacent de se faner avant l’âge.

Conclusion

À chacun sa vérité ? Le pays basque, au niveau collectif, est aussi « mal entendu » par le reste de la péninsule, avec ses accents rares, ses origines incertaines, la fierté revendicative de ses habitants. Le truisme mérite quand même qu’on le mentionne, même s’il faut en passer par le jeu de mots inévitable sur le mot titre de ce dossier. Mais le film ne joue pas des stéréotypes habituels, et s’il y a mélange de brebis dans des prairies vertes et grues vertigineuses d’un univers industriel, ce n’est que la réalité de toile de fond. L’essentiel est ailleurs, dans cette structure éclatée à partir du regard de chacun(e), et dans des laps de temps distincts qui permettent de mesurer l’évolution de chacun, ses contradictions avec son propre moi. La résolution du malentendu reste dans un processus d’incomplétude, fidèle aux paradoxes inhérents à la condition humaine et à la logique des incertitudes. Ainsi l’aveu désarmant d’Ane : elle n’est même plus sûre que Beñat l’ait aimée, car ayant vécu depuis autre chose, elle n’est plus la même. Derrière la délicate émotion que distillent les images, la profondeur d’une réflexion ontologique.


Auteur


Françoise Heitz
Université de Reims Champagne-Ardenne, CIRLEP EA 4299


Notes


[1] Brouillage de la communication semblable au bip-bip du détecteur de métaux, de toute façon inutile pour retrouver la chaînette : « il y a beaucoup de métaux dans un chantier » reconnaît puérilement Ane (remarquablement interprétée par Nagore Aranburu).

[2] Cette séquence apparaît en flash-back après la mort de Beñat, sans que l’on sache vraiment s’il s’agit d’un souvenir, d’un fantasme ou d’un rêve d’Ane.

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