À ciel ouvert. Cultures politiques sur les murs de Montevideo, de Ariela Epstein

Il existe une grande variété d’inscriptions murales, dont un nombre très significatif ont un lien avec le politique. À travers les graffitis, Ariela Epstein choisit de suivre l’évolution des cultures politiques de Montevideo et de faire « l’archéologie de deux générations de militants en palimpsestes », dans son ouvrage paru en 2015, qui reprend les grandes lignes de sa thèse de doctorat. L’ouvrage fait 170 pages, dont plus de la moitié sont consacrées aux écritures partisanes, les pintadas. Divisé en deux parties et en quatre chapitres, il comprend un important recueil de photos qui documentent des graffitis sans doute déjà disparus. L’ouvrage n’a pas uniquement pour objet l’étude d’un genre d’écriture et d’iconographie, mais aussi l’analyse d’une pratique transgressive investie par les mouvements sociaux uruguayens.

Epstein s’interroge sur la fonction du graffiti dans la société et, comme l’indique le sous-titre de son ouvrage, c’est un rôle éminemment politique. Elle propose une typologie « historiquement et localement située» de graffitis qui sont propres à Montevideo. On découvre ainsi quatre types. La pintada est issue de la tradition des partis politiques et de leurs brigades qui ont lutté contre la dictature ; elle est pratiquée par des militants de la base, où cohabitent des personnes d’âges variés, souvent issues des classes populaires ; son but est d’occuper les espaces de la ville et, en période électorale, de mener une guerre des murs contre les autres brigades, sous les yeux des passants et des médias. La leyenda traduit une forme d’engagement plus distanciée, une remise en question de l’engagement partisan et une parodie des brigades ; sensible à d’autres formes d’expressions, surtout à la littérature, elle flirte avec la poésie (p. 99) et représente le politique depuis la perspective ordinaire, de la vie quotidienne. Le pochoir est la forme la plus artistique et la plus reconnue, dont le détournement est l’arme principale pour provoquer le rire et susciter la réaction des citadins. Enfin, sous l’appellation « graffitis politiques », A. Epstein réunit des inscriptions anonymes, « phrases écrites et des pochoirs (qui composent généralement un texte) faisant explicitement référence à une idéologie, à un événement ou à un personnage de la vie politique » ; plus proche des mouvances libertaires et anarchistes, ces inscriptions murales représentent un militantisme renouvelé, qui se construit « en référence à d’autres formes d’expressions urbaines et à d’autres discours dépassant celui des murs » (p. 135-136).

Le graffiti est beaucoup plus large que les pintadas, puisque le terme regroupe ici l’ensemble des inscriptions murales et désigne un moyen de s’exprimer en occupant l’espace public. Si Ariela Epstein privilégie la pintada c’est parce qu’elle peut ainsi proposer une nouvelle clé pour comprendre les formes d’engagements politiques dans l’Uruguay contemporain. À travers de nombreux témoignages, elle dévoile l’image que les militants construisent d’eux-mêmes, de leur action et de leur engagement. Elle analyse la politique par le bas, en mobilisant des notions propres à l’anthropologie du politique, comme le sentiment d’appartenance, l’investissement et la désaffection.

Engagements autant qu’écritures, « pintadas et graffitis laissent deviner la guerre symbolique qui se joue dans les rues de la ville » (p. 25). Les codes sociaux et politiques sont essentiels pour comprendre les cultures politiques. L’auteur passe en revue noms, logos, numéros, drapeaux, codes chromatiques, normes orthographiques, mots clés pour interpréter les inscriptions murales. Mais au-delà de leur contenu il s’agit d’interroger leur performativité, qui réside davantage dans le fait d’être exposées. Ariela Epstein parle d’une « contre-écriture de l’espace public » sur des murs qui sont ici pleinement des médias du politique.

La division en deux parties permet d’insister sur la rupture entre une génération qui a connu la dictature et une autre qui a connu la démocratie néo-libérale. Chaque génération de militants conçoit à sa manière la pratique et l’usage du graffiti qui passe du slogan politique, signé par une organisation, à une écriture indisciplinée, satirique ou poétique. C’est aussi le passage d’un mouvement de groupe à une expression politique plus personnelle, d’une action collective à une pratique individuelle. Entre l’une et l’autre, il existe bien des différences dans la manière de s’approprier l’espace public.

Pintadas, pochoirs et autres, sont porteurs de sens et réorganisent la mémoire de la ville (p. 33). L’auteur indique par là une importante piste de recherche : le graffiti comme écriture de la mémoire urbaine. À l’image de la mémoire, les graffitis se juxtaposent, se confondent et s’effacent dans des palimpsestes constamment réinvestis. Mais la piste n’est pas développée davantage, sans doute parce que l’étude de leur rôle se heurte à leur nature même : écriture éphémère, ils rendent difficile toute analyse de la réception et donc de la mémoire.

Même si l’enjeu des pintadas n’est pas de conquérir les cœurs et les esprits de la population, mais plutôt de montrer leur présence dans l’espace public, on aurait aimé plus d’analyses sur la réception. Il ne fait aucun doute qu’à travers cette recherche, A. Epstein ouvre une multitude de fenêtres pour étudier le politique. C’est pourquoi on aurait aussi aimé y voir une réflexion plus approfondie sur la différence entre la politique, celle des partis, par exemple, et le politique, le vivre ensemble dans l’espace public. En plus d’être un des rares ouvrages à analyser les graffitis politiques latino-américains, son originalité est d’embrasser les différentes formes présentes sur les murs, de les saisir dans leurs interactions, et de les interroger ensemble sur leur efficacité quant à la fabrication du politique dans la ville.


Auteur


Rodrigo Nabuco
Université de Reims Champagne-Ardenne, CIRLEP EA 4299

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