Manesse et Siouffi : Le féminin et le masculin dans la langue, l’écriture inclusive en questions

L’ouvrage collectif dirigé par Danièle Manesse et Gilles Siouffi se propose de prendre position dans les débats publics, en argumentant contre une partie des formes graphiques et lexicales du langage épicène/égalitaire/inclusif telles qu’elles se mettent en place en France. En cours depuis une quarantaine d’années notamment dans des pays anglophones, francophones, hispanophones et germanophones, ces débats ont connu une phase d’effervescence médiatique en 2017-2018 en France, et c’est explicitement pour cette raison (p.5) que cet ouvrage a été rédigé, avec une certaine précipitation ; les propos ne portent pas spécifiquement sur le reste de la francophonie.

Le collectif rassemblé ici ne se propose pas de décrire le chantier politico-grammatical autour des accords en genre ouvert depuis les années 80 avec le début de la longue guerre menée (et perdue) par l’Académie française contre la « féminisation des noms de métiers » ; ce volet est brièvement évoqué, ici ou là, comme s’il n’avait aucun lien avec les débats actuels, alors qu’il s’agit d’une évidente continuité dans les questionnements et les arguments. Aussi étrange que cela paraisse pour des textes de linguistique, on ne trouve dans cet ouvrage quasiment aucune analyse de corpus et même aucune définition de ce que serait l’écriture inclusive, si ce n’est de manière allusive, pp. 27-28, par rapport au Manuel publié en 2017 sur le site ecriture-inclusive.fr, sans que l’on sache pourquoi ce seul manuel mériterait plus d’attention que tant d’autres guides, manifestes ou articles. Si l’on se fie au texte de G. Siouffi, p. 28, l’écriture inclusive est entendue comme « deux ensembles hétérogènes », dont l’un porte sur « les attentions syntaxiques et lexicales » et l’autre sur « la proposition graphique du point médian ». Les chapitres suivants traitent exclusivement de la question des accords grammaticaux en genre et, parmi le « foisonnement des propositions typographiques » (p.29) des deux dernières décades, la seule qui sera commentée – pour être critiquée – ce sera l’usage du double point médian.

Le volume est structuré en trois parties. Les deux premières concernent le français (Questions préalables et Ce que l’histoire de la langue nous apprend).

La contribution de Siouffi, historien de la langue, se résume à un bref essai introductif prudent où il exprime surtout sa perplexité face à un domaine qu’il semble découvrir. Lorsqu’on connait la pluralité des études et approches sur ces questions, depuis la thèse de Claire Michard et Claudine Ribéry (Sexisme et sciences humaines : pratiques linguistiques des rapports de sexage, 1982), jusqu’aux thèses plus récentes, comme celle de Julie Abbou (L’antisexisme linguistique dans les brochures libertaires : pratiques d’écriture et métadiscours, 2011) ou celle de Lucy Michel (La relation entre genre grammatical et dénomination de la personne en langue française : approches sémantiques, 2016), la lecture de cette introduction aussi peu informée sur l’historique des questions traitées est surprenante. Mais la sincérité avec laquelle il exprime son désarroi face aux différentes normes en tension (« faut-il s’en réjouir ou le déplorer ? », p.34) a quelque chose de désarmant. Peut-être que si Siouffi avait lu Abbou (2011) qui analyse des discours contextualisés des personnes pratiquant les perturbations du système du genre à l’écrit dans des buts politiques pour montrer l’instabilité parfaitement assumée de ces subversions qu’elle place au niveau rhétorique et non au niveau grammatical, cela répondrait en partie à sa perplexité.

Les chapitres suivants expriment des positions moins prudentes, mais, hélas, tout aussi peu documentées, ce qui donne à la lecture le sentiment permanent d’assister à la découverte – laborieuse – d’un questionnement qui a par ailleurs une longue histoire.

Manesse, spécialiste de l’enseignement de l’orthographe, signe deux chapitres plus polémiques ; le premier porte sur « la langue à tous les niveaux face à l’écriture inclusive » et le second sur « l’école face à l’écriture inclusive ». Son propos se concentre surtout sur l’utilisation du point médian ou trait d’union pour noter des formes abrégées de type « passeur.se.s » ou « formateur/-trices ». Elle insiste beaucoup sur les difficultés à les oraliser et à les enseigner à des publics pour qui l’accès à la littératie est difficile, donnant ainsi l’impression d’enfoncer des portes ouvertes tant ces pratiques encore instables et évolutives sont discutées, critiquées et revues sans cesse dans les milieux qui les emploient le plus. Par ailleurs, contrairement à Siouffi, Manesse semble passer à côté d’une tendance régulièrement évoquée par les recherches sur corpus numériques, de l’autonomisation de l’écrit par rapport à l’oral. Elle passe aussi à côté d’un pan important –particulièrement créatif et effervescent – des néographies exploratoires à savoir celui de la création pronominale (un relevé incomplet est fourni page 51 simplement pour dénoncer leur faible chance de réussite mais sans aucune confrontation avec les corpus disponibles[1]).

La question des accords est développée par deux grammairiens. Bernard Colombat signe un chapitre centré sur le latin et la transition vers le français, où il rappelle à quel point le latin était différent du français (existence d’un genre neutre, nombreux accords de proximité) sans que cela reflète une société égalitaire dans les rapports sociaux de sexe ; si d’aventure il existait des lecteurs ou lectrices qui pourraient imaginer que la suppression des règles grammaticales sexistes entrainerait la diminution du sexisme par simple voie de conséquence, ce chapitre permettrait de leur répondre par la négative. André Chervel signe deux chapitres rédigés sur un ton globalement agacé par « un conflit sans grand intérêt » (p. 90) portant essentiellement sur le rôle du masculin dans la morphosyntaxe du français et sur l’histoire de l’accord de proximité. L’agacement semble venir surtout de la thèse de Viennot (2017) sur la masculinisation progressive du français, thèse qui est partiellement discutée. Bien que ce ne soit manifestement pas son objectif, l’apport de Chervel permet de comprendre à quel point il serait aisé d’enseigner à nouveau l’accord de proximité dans les grammaires scolaires, car rien dans les discours ou dans les structures de la langue ne s’y oppose. Les formes véritablement nouvelles d’accord préconisées pour « faire refluer le masculin dans la morphologie de la langue » (p.114) comme par exemple le féminin générique, ou l’accord à la majorité, l’accord chaotique ou l’accord au choix, notamment dans le cadre de la grammaire des noms et pronoms à référents humains, ne sont même pas mentionnées. Chervel finit par une sentence qui se veut un épouvantail mais qui produit un effet comique tant il est évident qu’elle pourrait aisément se retrouver récupérée comme slogan féministe : « Démasculiniser la langue française, c’est vouloir la détricoter » (idem).

La troisième partie, intitulée « Que se passe-t-il dans d’autres langues ? », concerne, dans l’ordre, l’anglais, l’allemand, l’arabe et le coréen. Le choix des langues n’est pas explicité. On regrette l’absence de l’espagnol, langue romane où les néographies exploratoires montrent une grande vitalité[2] ; les comparaisons avec le français auraient pourtant été aisées et riches.

Il n’est pas surprenant de s’arrêter à l’anglais et à l’allemand, car les débats sur l’expression du genre pour la dénomination des personnes sont très fournis dans ces langues, et les travaux en linguistique, sociologie, philosophie et littérature sont d’une grande richesse. Elise Mignot, spécialiste de linguistique anglaise à la Sorbonne, s’acquitte avec honnêteté de sa tâche : elle exprime ses réserves personnelles et une perplexité politique (p.140), mais énumère l’ensemble des innovations linguistiques dans ce champ ayant émergé en anglais durant le dernier quart de siècle et les logiques qui les sous-tendent. Elle montre comment la neutralisation des marques de genre semble triompher dans les usages actuels, notamment à travers les exemples des noms de métiers ou du succès grandissant du nouveau pronom neutre they au singulier. Il n’en va pas de même pour la contribution[3] de Peter Eisenberg, de l’Université de Potsdam, spécialiste de grammaire allemande, qui consacre une large part de son article à faire le procès des études sur le genre, des féminismes et des mouvements « pour les droits des homosexuels », de sorte qu’il faut connaitre assez bien la langue allemande et les débats sur les marques du genre pour saisir son propos. Ceci n’est guère surprenant, puisque Eisenberg a multiplié les dernières années les entretiens dans la presse (Süddeutsche Zeitung, Hannoversche Allgemeine Zeitung…) pour tenter de convaincre son auditoire que le genre « détruit » ou « ruine » la langue allemande.

Les articles de Leda Mansour sur l’arabe et de Joung Eun Rim sur le coréen sont plus courts et ne font que présenter, en résumé, la flexion du genre et la morphologie des dénominations de noms de métiers, tout en faisant brièvement état de l’émergence récente de quelques timides débats.

La couverture de cet ouvrage promet au public non averti une contribution « des linguistes » pour « comprendre les enjeux et y voir plus clair ». Au final, le public peut y voir plus clair sur certains aspects d’histoire de la langue. Mais pratiquement rien dans cet ouvrage trop partial et trop peu documenté ne permet de « comprendre les enjeux » de ces débats foisonnants et polymorphes qui traversent les frontières, les cultures et les contextes politiques.

 


Autrice


Maria Candea
Université Sorbonne nouvelle
[maria.candea@sorbonne-nouvelle.fr]

 


Référence complète


MANESSE, Danièle, SIOUFFI, Gilles (coord.), Le féminin et le masculin dans la langue. L’écriture inclusive en questions, Paris, ESF Sciences humaines, 2019, 207 pages.

 


Notes


[1] A titre d’exemple, 40 occurrences différentes de « toustes » dans les messages postés sur Twitter durant la seule journée du 23 novembre 2019.

[2] M. Acosta et E. Cuba « L’agitation du quotidien  », GLAD! [En ligne], 04 | 2018. https://www.revue-glad.org/1074

[3] Son texte est traduit de l’allemand ; traduction non signée.