La politisation du religieux en modernité, de Nathalie Caron et Guillaume Marche

Les liens entre le religieux et la politique ont déjà été beaucoup étudiés. L’intérêt de l’ouvrage dirigé par deux professeurs de civilisation américaine, Nathalie Caron et Guillaume Marche, est à la fois d’ouvrir un nouvel angle d’analyse, les « métamorphoses » (p. 7) des identités religieuse comme politique, tout en restreignant le champ d’exercice essentiellement aux terrains anglo-saxons protestants. L’ouvrage veut démontrer les glissements entre les deux champs, un « va-et-vient » (p. 9) dans un temps de large sécularisation et de « désencastrement » (Taylor) du religieux et du politique.

Si j’osais, je proposerais au lecteur de commencer le livre par l’inspirante postface de J.-P. Willaime, qui est une mise en perspective problématique d’inspiration sociologique qui résonne avec l’ensemble des textes. Il met bien en exergue qu’à la sécularisation du religieux a succédé la sécularisation du politique et que la modernité actuelle conjugue « incertitude, pluralité et mondialisation » (p. 184). Il ne s’agit donc plus seulement de cerner les transferts de sacralité mais les recompositions du sacré.

Si l’ouvrage pêche, comme souvent tout ouvrage collectif, par l’éclatement des textes de Henry VIII à nos jours, de l’Angleterre aux antipodes, les auteurs ont tenté de limiter ce risque en établissant trois catégories d’entrée : discours, organisation, actions.

Se dégagent ainsi divers dispositifs du processus de politisation comme les passionnants exemples de réécriture des liturgies sous le règne d’Henry VIII où, avec la reproduction de pages liturgiques, l’auteur montre l’élimination du pape rayé d’un coup de crayon (p.73), les valses hésitations sur la présence du roi (p.76). Les anglais auraient ainsi appris par les changements liturgiques la suprématie royale sur l’Église d’Angleterre, devenant un dogme implicite. Une autre forme prise par ces transferts serait la réorganisation des institutions ecclésiales, en passant par la transformation de pratiques cultuelles pour les rendre cohérentes avec un message politique. De même, « le discours consciencieux a été l’un des vecteurs d’une politisation intense de la religion, au cœur d’un militantisme agressif qui a transformé l’impératif de réforme religieuse en un mot d’ordre politique » (p. 31) lors des révolutions anglaises du XVIIe siècle. L’intensité de la motivation religieuse, la politisation des catégories religieuses jouent un rôle essentiel. Une citation de Richard Hooker, le grand apologiste de l’Église d’Angleterre, illustre cette radicalité : « (Les conflits) qui naissent d’un différend en matière de religion sont (…) pour la plupart  engagés et menés de manière plus virulente que les autres ; car la tiédeur, qui dans les autres contentieux peut être rapportée à de la modération, n’est pas ici interprétée aussi favorablement. » (The Lawes of Ecclesiastical Politie, 1666)

L’ouvrage entier montre l’importance de l’étude des circulations entre religieux et politique en tenant compte de la plasticité des frontières en les deux. Quand les protestants évangéliques du sud des États-Unis perçurent que l’impact des tribunaux ecclésiaux ne permettait pas d’imposer la moralité évangélique, ils s’appuyèrent sur les moyens de l’État, en faisant adopter les lois spécifiques de prohibition, toute une législation morale qui transfère et donc sécularise la question de la moralité publique. Ils « instrumentalisèrent » (p.130) dans les années 1860-1890 le politique pour compenser leur perte d’autorité. De la même façon, l’investissement dans le politique d’une part croissante des protestants évangéliques néo-zélandais a pour but de s’opposer à ce qu’il interprète comme une « désintégration » (p.145) morale de la société. Les mouvements protestants évangéliques les plus conservateurs ont abandonné le lobbying largement pratiqué jusque là à travers des réseaux associatifs pour participer ou fonder des partis politiques. L’affrontement se fait autour des questions sexuelles et familiales et plus largement des représentations concurrentes de la nation néo-zélandaise comme chrétienne ou non.

L’exemple de l’engagement de la gauche religieuse américaine dans la défense et la promotion de la réforme de santé d’Obama illustre bien le but de l’ouvrage, montrer comment « l’immixtion » du politique dans le religieux peut trouver sa source du côté de l’intervention du religieux dans le champ politique. Cette gauche a utilisé fréquemment ses ressources spirituelles (textes sacrés, liturgie, sermons, hymnes, prières) pour renforcer la légitimité morale du projet et soutenir sa réalisation. Il s’agit bien de promouvoir des idéaux d’égalité et de justice sociale en mobilisant comme « boite à outils » (p.164) leur culture religieuse. Dans le même temps, cet engagement tout politique contribue à dynamiser à l’interne les congrégations ou groupes confessionnelles mobilisées.

Le livre montre dans ce contexte comment « la politisation du religieux relève de certaines formes de mobilisation »  et que «  le religieux participe de sa propre sécularisation en se désacralisant » (p.12). Les deux directeurs de l’ouvrage affirment que « si le politique sécularisé peut se passer du religieux, le religieux lui, ne peut renoncer au politique » (p.13). Pourtant une bonne partie des textes réunis peuvent aussi affirmer le contraire. On retrouve l’incertitude qui est maintenant la nôtre, un monde changeant où se recomposent les rapports entre religieux et politique. Ce livre en choisissant le biais de pays anglophones et des complexités des frontières brouillées entre les deux champs nous livrent bien des éléments pour nourrir notre réflexion.


Auteur


Frédéric Gugelot
Université de Reims Champagne-Ardenne, CERHiC EA 2616